Photographe, commissaire d’exposition et éditeur, Ni Liang (倪梁) est l’une des figures centrales de la scène éditoriale chinoise de la photographie contemporaine. Diplômé de l’International Center of Photography (ICP) de New York, son travail a été sélectionné par des festivals de photographie à Berlin, et en 2016, il s’est rendu en France pour une résidence à l’abbaye de Saint-Riquier. Il a également été commissaire du Festival international de photographie de Lianzhou en 2018, et a été nommé pour le Prix Pictet en 2024.
En 2015, il a fondé 无像Imageless, une maison d’édition indépendante dédiée à la publication, à la promotion et à la collection de photographies. En 2018, il a initié l’IDPA – Imageless Dummy Photobook Awards, un prix visant à encourager la présentation de photographies sous forme imprimée. En 2019, The Eighth Day, ouvrage de l’artiste Gao Shan, a remporté le First PhotoBook Prize du PhotoBook Awards, décerné par Paris Photo et la Fondation Aperture.
À une époque où la photographie reste un médium encore marginal et où l’édition papier est en perte de vitesse, Ni Liang défend avec constance une approche éditoriale exigeante et centrée sur l’œuvre. Depuis dix ans, Imageless participe activement à des salons du livre et foires internationales. En 2025, la structure inaugure iE sPaCe, un espace physique à Shanghai, pensé comme un lieu de rencontres, d’expositions et de transmission autour de la photographie contemporaine. En parallèle, Imageless développe son réseau de collaborations en Europe.
À l’occasion des 10 ans d’Imageless, nous avons rencontré Ni Liang. En revenant sur son parcours dans l’édition et la diffusion de livres photographiques, il partage avec nous la manière dont Imageless a su créer une plateforme pour les artistes chinois·e·s sur la scène internationale, tout en livrant sa vision des coopérations transnationales et des perspectives à venir.
Deng Qiwen : Depuis sa création, Imageless s’est donné pour mission de renforcer la visibilité des photographes chinois·e·s sur la scène internationale, tout en mettant en avant la « promotion » de la culture photographique. Comment comprenez-vous concrètement cette notion de « promotion » ? Renvoie-t-elle uniquement à des circuits de diffusion comme l’édition ou les expositions, ou implique-t-elle aussi une intervention sur les structures du regard et une transformation des discours ?
Ni Liang : En tant que photographe issu de la jeune génération chinoise, j’ai eu la chance d’étudier la photographie à l’étranger. Ces expériences m’ont permis de mieux percevoir, à la fois à l’échelle macro et micro, les limites du regard réciproque entre la Chine et l’Occident. C’est pourquoi j’ai d’abord choisi de m’engager dans l’édition, en particulier le livre de photographie. Car un bon travail doit d’abord être vu pour avoir plus de possibilités. C’est un chemin lent et long, sans raccourci possible.
Deng Qiwen : Dans les contextes chinois et étrangers, avec quels types de publics ou de créateur·rice·s Imageless souhaite-t-elle entrer en dialogue, et quels échanges ou résonance espérez-vous susciter ?
Ni Liang : La photographie reste un médium artistique de niche, encore largement sous-estimé voire ignoré, que ce soit en Chine ou à l’étranger. L’idéal pour nous est de construire un lien entre des publics avertis et des artistes en engagé·e·s, c’est la raison pour laquelle nous participons à des foires et salons du livre à l’international. À travers cette petite « fenêtre » qu’est le livre photo, nous espérons offrir au monde un aperçu de ce que nous sommes.
Deng Qiwen : Vous avez participé, comme éditeur, à de nombreux salons du livre photo tels que Photo London ou Paris Photo. Avez-vous observé des formes de « malentendus » ou des décalages de contexte dans la réception des photographies chinoises à l’international ? Cette tension entre contexte local et regard global influence-t-elle vos choix éditoriaux ?
Ni Liang : Ce que je ressens le plus ces dernières années, c’est la diminution des échanges professionnels à l’échelle internationale. Cela tient à la nature même du médium photographique, mais aussi à un contexte global plus large. Ce sont des dynamiques qui nous dépassent. Les stéréotypes existent, bien sûr, et notre travail consiste justement à montrer la diversité des voix photographiques chinoises. D’autre part, nous croyons aussi que les bonnes œuvres peuvent créer une résonance universelle. Par exemple, The Eighth Day publié en 2019 avec l’artiste Gao Shan, a été salué par le photographe japonais Takashi Homma, et a reçu le First PhotoBook du PhotoBook Awards décerné par Paris Photo et l’Aperture Foundation cette année-là.
Deng Qiwen : Selon vous, quels sont les angles morts ou manques structurels qui subsistent de l’écosystème de l’édition et de la diffusion photographique en Chine aujourd’hui ? Comment ces lacunes affectent-elles les jeunes artistes ? Imageless cherche-t-elle consciemment à jouer un rôle de « complément » ?
Ni Liang : En 2018, nous avons lancé l’Imageless Dummy Photobook Awards (IDPA), un prix qui vise à encourager les artistes à présenter leur travail sous forme du livre. Tous les projets soumis sont exposés, évalués par un jury professionnel, et les lauréat·e·s reçoivent un prix en numéraire. Après six éditions, ce prix nous a permis de repérer de nombreux talents prometteurs, dont certain·e·s avec qui nous avons entamé des collaborations.
Cette année, nous avons ouvert iE sPaCe en plein cœur de Shanghai. L’une de ses composantes essentielles est notre bibliothèque de livres photo, qui réunit en grande majorité des ouvrages récents publiés à l’étranger. Elle offre ainsi un microcosme du monde actuel de la photographie, accessible sur rendez-vous au public.
Deng Qiwen : L’an dernier, vous avez publié Sea Beach, en collaboration avec l’artiste bangladais Ismail Ferdous. Le livre est disponible dans des librairies parisiennes de référence comme delpire&co et La Boutique VU’. Qu’est-ce qui a motivé ce projet ? En quoi diffère-t-il de vos publications précédentes, plus centrées sur des artistes chinois·e·s ?
Ni Liang : Début 2023, j’ai proposé la candidature du jeune photographe chinois Le Ziyi au Leica Oskar Barnack Award (LOBA). Il a remporté le Prix du Newcomer cette année-là. Lors du salon Polycopies à Paris, Le Ziyi m’a présenté Ismail Ferdous, lauréat du grand prix LOBA la même année. C’est ainsi que notre collaboration a commencé.
Ce n’était pas notre première coopération internationale : dès 2017, nous avions réédité Slow Boat, une œuvre emblématique du photographe japonais Koji Onaka. La collaboration transnationale nécessite une compréhension commune avec l’artiste au niveau de son travail, et l’établissement d’une confiance mutuelle afin d’être promue efficacement. C’est aussi une manière d’enrichir la diffusion mutuelle dans nos domaines respectifs.
Deng Qiwen : Envisagez-vous d’établir un réseau de collaborations plus stable en France ou en Europe ? Si des opportunités se présentaient avec des éditeur·rice·s, festivals ou espaces artistiques locaux, quel type de partenariat vous semblerait le plus pertinent ?
Ni Liang : Nous sommes totalement ouverts à toute forme de collaboration. Le dialogue international a toujours été au cœur de notre démarche. Nous espérons pouvoir établir des liens durables avec la France et d’autres pays européens, quelle que soit la forme que cela puisse prendre. Pour nous, c’est par la collaboration qu’un avenir partage peut se construire !
Deng Qiwen : Si vous vous projetez dans cinq ans, quelle plateforme aimeriez-vous qu’Imageless devienne ?
Ni Liang : J’ai défini trois axes de développement pour Imageless : premièrement, continuer à découvrir et promouvoir des artistes et des œuvres d’exception via l’édition et le prix IDPA ; deuxièmement, soutenir les personnes qui souhaitent s’investir dans le champ professionnel de la photographie par le biais de formations, workshops, etc. ; et troisièmement, développer pleinement notre espace physique, créer des connexions horizontales avec d’autres secteurs, et verticales avec le monde !
Deng Qiwen : En une phrase, comment présenteriez-vous Imageless à nos lecteur·ice·s ?
Ni Liang : À travers Imageless, c’est une Chine contemporaine qui se donne à voir !
Interview réalisée par Deng Qiwen
无像Imageless
https://www.imagelessbooks.com/














