Une double exposition au Centre Photographique Rouen Normandie et au Pavillon du Jardin des Plantes de la ville met en lumière les jardins qui traversent l’œuvre de Sarah Moon.
Touffu, sauvage, désordonné, imparfait. Chez Sarah Moon, le jardin n’a rien d’une carte postale. Encore moins de la géométrie parfaite des parterres à la française. À Rouen, la photographe française déploie un jardin à son image à travers une soixantaine de tirages, en couleur ou en noir et blanc, la « tonalité de ses rêves ».
Faisant dialoguer quarante ans d’archives avec des prises de vue réalisées en début d’année à l’occasion d’une résidence de création dans la région, cette exposition en deux volets se tient tout l’été dans le cadre du festival Normandie Impressionniste. La thématique de ce dernier, « un possible jardin », entend faire émerger une vision du jardin comme territoire d’imaginaire. Une idée qui trouve un écho particulier dans l’œuvre de la photographe, dont les images ont toujours donné la part belle au règne végétal et animal, composant un monde mystérieux où la nature semble toujours suspendue entre rêve et réalité : un jardin intérieur.
Refusant toute chronologie, l’exposition invite le visiteur à flâner au sein de ce « territoire mental », ainsi que le décrit Raphaëlle Stopin, directrice du Centre Photographique : « Sarah Moon évoque souvent son « œil fermé » qui vient capter ce qui peut créer une résonance entre le paysage et elle, quelque chose qui ferait écho à une forme d’intériorité. »
Visuellement, la photographe a l’évidence en horreur et préfère les chemins de traverse. Invitée à créer de nouvelles images dans la région normande pour cette exposition, elle choisit de photographier le jardin de Giverny à travers le reflet de ses bassins. Quant au Cotentin, découvert au fil de ses sentiers de randonnée et de ses routes sinueuses, elle ne le photographie qu’en hiver.
L’image doit toujours conserver une part de mystère, une poésie qui naît dans un cadrage légèrement décalé, une imperfection au tirage ou celle créée par la texture patinée d’un miroir. Une beauté non conventionnelle qu’elle trouve dans la profondeur d’un rouge, la densité d’un noir, ou un flou qui confère une vitalité singulière à l’image autant que, peut-être, une certaine parenté avec l’impressionnisme…
Du choix du papier à la transfiguration des accidents chimiques dans l’image, les tirages confèrent à chaque cliché une matérialité presque tactile. Ses noirs et blancs charbonneux, à la bordure toujours irrégulière — propre à son usage du Polaroid Type 55 — semblent nous attirer dans un monde souterrain. Pour Raphaëlle Stopin, « il y a presque une sensation de valeurs inversées : une forme de jardin dans la nuit, comme si elle donnait à voir l’envers des choses. »
Quant aux tirages couleur, au format souvent imposant, ils sont peuplés de motifs que la photographe a capturé de manière presque obsessionnelle tout au long de sa vie, sans pour autant les épuiser complètement. On retrouve son amour des fleurs ou des oiseaux : paon, perroquet, toucan répondent aux pavots, amaryllis et pivoines. Ce jardin prend vie dans une vidéo réalisée au Jardin des Plantes de Paris en 2013, où faune et fleur se superposent dans un jeu de reflets, ode à une nature luxuriante.
Pour Sarah Moon, la nature est avant tout un refuge. Dans un entretien avec Raphaëlle Stopin, elle décrit cet « attrait pour le jardin-refuge qui s’accentue avec le temps ». C’est bien l’effet que produit cette exposition, qui nous attire dans un jardin des songes où l’on voudrait se lover pour ne jamais le quitter.
Zoé Isle de Beauchaine
Sarah Moon – D’après nature
Centre photographique de Rouen, jusqu’au 26 septembre 2026
Pavillon du Jardin des plantes de Rouen, jusqu’au 2 août 2026
centrephotographique.com














