Il arrive un moment où collectionner cesse d’être un acte d’accumulation pour devenir un acte d’auto-représentation. C’est le moment où le collectionneur décide de se placer au centre de la scène et de devenir une partie vivante de sa collection. C’est ce qui est arrivé à Ettore Molinario, protagoniste d’un projet qui remet en question les frontières entre art, identité et performance. Autrement dit, la collection devient le miroir d’une âme en perpétuelle transformation, et le collectionneur un auteur qui interprète et se représente lui-même à travers sa collection.
Il ne s’agit pas d’une simple collection de photographies, mais d’une « mosaïque en mouvement », un atlas émotionnel qui explore des thèmes tels que l’identité, l’ambiguïté, les contrastes et les synergies entre le masculin et le féminin, la beauté et la terreur, la lumière et l’obscurité. C’est aussi une quête de la beauté comme moyen de salut et de découverte de soi. Ettore est au centre de cet univers. Il ne se contente pas de collectionner les images : il les interprète, les vit, les incarne et devient elles.
À 50 ans, Ettore abandonne sa carrière dans la haute finance pour revenir à l’art, sa passion de toujours. Ce fut un changement radical, mais abordé avec rationalité et empathie. Il obtient un diplôme d’art, entreprend un Grand Tour des musées et des œuvres d’art, et commence à constituer une collection qui n’est pas seulement un ensemble d’œuvres, mais une autobiographie en images.
Il explique que « les grands photographes prennent aussi des photos pour moi » et, d’une certaine manière, leur confie la mission de l’interpréter, de faire émerger certaines parts de lui-même. Pour lui, la photographie devient un moyen de recomposer les fragments de son identité — un voyage dans l’inconscient à travers des images qui « recomposent et relient les parties rationnelles et les plus visionnaires de mon identité, à la fois définie et fluide ».
Pour Ettore, la composition de la collection, image après image, s’apparente à « un voyage d’exploration de sa propre identité », qui passe aussi, de manière physique, par la plongée spéléollogique: une exploration parallèle dans l’obscurité nécessitant torches et éclairages. Cette plongée est suivie d’une réflexion sur l’acceptation des parts cachées qui remontent à la surface.
Mais le véritable saut conceptuel s’opère lorsqu’Ettore décide de « revêtir » la collection. C’est le moment de la représentation.
« À travers l’espace de la Casa Museo Molinario Colombari, je représente les éléments que j’ai découverts. Il y a une auto-représentation à travers la collection. J’interprète la collection ; en réalité, je deviens l’acteur de ma propre collection », dit-il.
Autrement dit, nous rencontrons la figure inédite du collectionneur-performeur, tandis que l’identité devient une scène. Le collectionneur devient le protagoniste de sa collection, jouant un jeu de rôles. À travers le travestissement, la performance et l’auto-représentation, Ettore Molinario se transforme en œuvre d’art vivante. C’est une exploration profonde et consciente de la féminité qui coexiste en lui. Il incarne les deux pôles avec cohérence, embrassant la dualité de l’homme et de la femme, du prince et de la bête, dans une tension créative qui ne cherche pas la résolution mais l’expression.
« Après une première phase, où les bénéfices thérapeutiques de la découverte de soi prédominaient, nous accédons à d’autres modalités visuelles par la représentation et la performance. Celles-ci se réfèrent à un flux d’images, un continuum, comme au cinéma », explique Ettore.
Cette représentation est une œuvre d’art en soi, créée par Ettore, le collectionneur devenu protagoniste. Il propose « une forme intéressante de coming out », convaincu de la valeur du dévoilement de soi, qu’il partage avec les autres.
C’est une performance d’une grande maturité, se déroulant dans un lieu particulièrement adapté à servir de scène. Mais ce lieu le protège aussi, car il s’agit de son espace, sa scène : une grotte matricielle où la performance s’ouvre sur une seconde naissance, un processus de mue et de régénération.
Le déguisement et le changement d’identité sont deux des thèmes les plus frappants de la collection. Le collectionneur se présente ici comme un général ayant dirigé les manœuvres d’une réalité en constante évolution, et qui, désormais, se tient à la tête de son armée, la laissant dialoguer, se déconstruire et se reconstruire.
En somme, nous faisons face à une collection vivante. La richesse de la collection Molinario réside aussi dans sa double nature : une structure solide et cohérente, ancrée dans des références culturelles précises, et une fluidité thématique permettant aux images d’entrer en dialogue, formant des liens nouveaux et changeants. Le cinéma en est un élément essentiel, avec des références à Stanley Kubrick ou à La Belle et la Bête de Jean Cocteau.
Ainsi, la collection possède une structure forte et cohérente, mais aussi fertile, en accord avec le caractère du collectionneur et sa capacité constante à croître, renaître, se multiplier et produire — presque suspendue entre névrose et production fordienne.
À la manière d’un atlas warburgien, les œuvres se répondent à travers des méandres souterrains, guidées par un inconscient à la fois collectif et personnel. Le processus thérapeutique de la collection oscille entre la remontée de l’abîme et l’assimilation de sa leçon, devenant un point de référence : le risque et le vertige de l’abîme.
Mais, comme nous l’avons vu, un nouveau développement a émergé, reliant le collectionneur-performeur à sa collection, envisagée comme une forme de performance.
Ce projet trouve son aboutissement — ou peut-être son ultime expansion — dans la Casa Museo. Conçue comme un espace circulaire, elle est une « grotte-matrice » où la collection prend vie et où le collectionneur devient protagoniste. Ici, les œuvres sont jouées autant qu’exposées. Les sculptures anciennes le long des murs deviennent des sentinelles dialoguant avec la collection et la protégeant. Les photographies s’animent, comme dans La Belle et la Bête de Cocteau.
Toute collection est une projection de l’inconscient de son collectionneur. Ici pourtant, le collectionneur agit et interagit avec sa propre collection, endossant différents rôles. « Je joue aussi avec mon compagnon de vie », explique Ettore, qui se déguise avec assurance et aisance, parvenant à incarner une figure féminine, un désir de transformation enraciné depuis longtemps.
Le thème central de la photographie est l’identité. Ettore a une certitude absolue de lui-même. C’est un homme qui, dans cette circonstance, se présente comme une femme, et il possède une grande capacité à incarner une féminité profonde. Le moment de la transformation constitue donc un point culminant de tension ; cette transformation reste toujours réversible, en accord avec sa collection, elle aussi en perpétuel changement. Le jeu de séduction, qui implique habituellement deux personnes, se résout ici en lui-même : un ego capable de tout contenir.
Dans cette quête infinie, un autre pilier de la collection est la poursuite résolue de la beauté. Cette beauté n’est pas une fuite, mais un chemin vers soi. La beauté comme nécessité et salut, et la photographie comme processus et miroir d’une identité en constante évolution. Une collection peut être bien plus qu’un ensemble d’images : un acte de courage, une exploration de soi et une performance continue.
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