Il existe des festivals où l’on court d’un vernissage à l’autre en essayant de tout voir. Et puis il existe des festivals qui finissent par vous regarder. Pendant quatre jours, du 18 au 21 juin, à Łódź, le Fotofestiwal a appartenu à cette seconde catégorie.
Pour sa 25e édition, le festival polonais a choisi d’explorer notre relation aux animaux, aux images et aux autres. Un programme ambitieux qui aurait pu sombrer dans la démonstration théorique. C’est tout le contraire qui s’est produit : les expositions ont trouvé un équilibre rare entre réflexion politique, expérimentation visuelle et émotion.
Dès l’ouverture à l’Art_Inkubator, la grande exposition collective We, Animals donne le ton. La question qui traverse l’ensemble du parcours paraît simple : regardons-nous les animaux ou sont-ce eux qui nous observent ? Mais derrière cette interrogation se cache une réflexion beaucoup plus vaste sur les mécanismes du regard, de la domination et de la représentation. Impossible de ne pas penser à Modèle animal, l’exposition présentée cette année aux Rencontres d’Arles sous le commissariat de Nathalie Herschdorfer. Les deux propositions semblent dialoguer à distance, comme si la photographie internationale cherchait aujourd’hui à déplacer le regard anthropocentrique qui structure son histoire depuis près de deux siècles.
En parcourant l’exposition, une idée s’est progressivement imposée à moi. La photographie nous renseigne peut-être moins sur ses sujets que sur notre manière de les regarder. C’est sans doute pour cela qu’elle demeure un outil si précieux pour comprendre une société à un moment donné de son histoire. Observer quelles vies méritent d’être représentées, quels corps sont invisibilisés, quels êtres sont transformés en symboles, en marchandises ou en compagnons, revient à observer la hiérarchie implicite de nos valeurs. Au fond, la photographie parle toujours du regard avant de parler du monde. We, Animals le rappelle avec une remarquable clarté : la façon dont nous regardons les animaux dit quelque chose de notre rapport à l’altérité, mais aussi de notre rapport à nous-mêmes.
Parmi les propositions les plus fortes, figure Animal Logic de Richard Barnes. L’artiste photographie les coulisses des muséums d’histoire naturelle, là où les dioramas sont démontés, réparés ou reconstruits. Les animaux naturalisés apparaissent suspendus entre illusion et fabrication. Ce que l’on croyait être une fenêtre ouverte sur le vivant devient soudain un décor de théâtre. Barnes révèle quelque chose d’inconfortable : notre désir de contempler la nature passe souvent par sa mise en scène et son contrôle.
À quelques salles de là, Flipping the Bird de Jaap Scheeren adopte un ton radicalement différent. À travers une sorte de roman-photo absurde et tendre, l’artiste raconte sa tentative de renouer avec la nature lors d’une longue marche dans les dunes néerlandaises. Peu à peu, il s’imagine aimé en retour par les oiseaux, les plantes et le paysage lui-même. Évidemment, tout cela finit par révéler une illusion. Derrière l’humour du projet se cache pourtant une réflexion sérieuse : les animaux semblent parfois mieux habiter le monde que nous. Ils avancent sans chercher à tout interpréter, sans transformer chaque événement en drame ou en projection mentale. Face à nos sociétés saturées d’informations et d’angoisses, Scheeren suggère qu’il existe peut-être quelque chose à apprendre de cette présence simple au monde.
Le soir du 18 juin, un autre moment marquant attendait les visiteurs. Dans l’immense centrale électrique réhabilitée de Fuzja, la musicienne Hania Rani présentait une performance conçue en dialogue avec l’installation vidéo de John Akomfrah, Listening All Night To The Rain. Je connaissais déjà le travail du cinéaste britannique, mais rarement une installation m’avait autant rappelé les possibilités encore largement inexplorées du récit audiovisuel.
Sur plusieurs écrans déployés simultanément, des temporalités, des géographies et des récits différents coexistent. Des océans répondent à des visages, des paysages dialoguent avec des archives, des gestes se répètent d’un écran à l’autre sans jamais produire un récit linéaire. Et pourtant, une histoire se construit. Mieux encore : plusieurs histoires se construisent en même temps. Akomfrah démontre avec une élégance stupéfiante qu’il est possible de faire du storytelling autrement. Là où le cinéma classique nous guide d’une image vers une autre, il nous laisse circuler entre plusieurs flux narratifs. L’expérience demande une attention active, presque physique.
Au centre de cette architecture d’images, Hania Rani improvise au piano et aux cymbales. Plus qu’un accompagnement musical, sa performance agit comme un fil invisible reliant les écrans entre eux. Les motifs apparaissent, disparaissent, se transforment, répondant aux mouvements des images sans jamais les illustrer. Pendant quelques instants, la frontière entre concert, installation et cinéma semble s’effacer. Le spectateur cesse de regarder une œuvre pour habiter un espace mental.
Le lendemain, changement radical d’atmosphère avec Called to the Carpet de Sasha Velichko. Présentée dans la Kamienica Hilarego Majewskiego, l’exposition transforme le tapis domestique — symbole de confort et d’intimité — en document politique. Les portraits tissés de femmes emprisonnées en Biélorussie deviennent les témoins silencieux d’un système de répression. Quelques photographies d’objets du quotidien suffisent à évoquer la violence institutionnelle. L’installation est sobre, presque austère, mais sa retenue lui confère une puissance particulière. Ici, rien n’est spectaculaire ; tout repose sur ce qui manque.
À la Bałucka Gallery, A Mind of Winter de Karolina Gembara constitue l’une des propositions les plus nuancées du festival. Depuis plus de dix ans, l’artiste explore les conséquences des déplacements forcés qui ont marqué l’Europe centrale après la Seconde Guerre mondiale. L’exposition ne cherche pas à illustrer l’Histoire avec un grand H, mais à restituer les traces minuscules qu’elle laisse dans les familles.
Photographies, archives et objets hérités composent un espace où le passé apparaît moins comme un récit cohérent que comme une accumulation de fragments. Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Gembara aborde la mémoire sans nostalgie. Les frontières changent, les populations sont déplacées, les récits officiels se réécrivent ; restent alors les silences, les gestes transmis et les traumatismes dont on hérite parfois sans même connaître l’origine.
Autre temps fort du week-end : American Cycles de Philip Montgomery. À travers plus d’une centaine d’images réalisées entre 2014 et aujourd’hui, le photographe américain compose un portrait saisissant des États-Unis contemporains. Campagnes de Donald Trump, manifestations de Black Lives Matter, catastrophes climatiques, fractures sociales : tout semble traversé par une tension permanente.
Pourtant, Montgomery refuse le cynisme. Son travail montre une société profondément divisée, mais où subsistent encore des formes fragiles de solidarité. Son usage du flash et sa capacité à construire des images à la fois documentaires et étrangement théâtrales donnent parfois l’impression que l’Amérique se met elle-même en scène, incapable de distinguer complètement le réel de sa propre représentation.
Et puis il y avait Karolina Wojtas.
Avec FUNreal, présentée à la galerie Wschodnia, l’artiste confirme qu’elle occupe une place à part dans la photographie européenne actuelle. Son univers oscille constamment entre humour, malaise, absurdité et poésie. On y entre avec le sourire et l’on en ressort légèrement désorienté. À plusieurs reprises, je me suis surpris à rire avant de me demander quelques secondes plus tard si j’étais réellement censé rire.
Au milieu d’un festival souvent préoccupé par les crises du monde contemporain, Wojtas rappelle que l’imagination demeure une forme de résistance. Ses images refusent la logique, sabotent les attentes du spectateur et transforment le quotidien en terrain de jeu mental. Dans un programme où l’on parlait beaucoup de contrôle, de surveillance, d’archives ou de mémoire collective, cette liberté presque enfantine avait quelque chose de profondément rafraîchissant.
Le samedi soir, lors de la Night of Photography puis de la fête du vingt-cinquième anniversaire du festival, une évidence s’imposait : le Fotofestiwal n’est pas seulement une succession d’expositions. C’est aussi un lieu de rencontres où artistes, éditeurs, commissaires et visiteurs continuent les discussions commencées dans les salles jusque tard dans la nuit.
Au terme de ces quatre journées, une impression persistait : celle d’un festival qui refuse les certitudes. Qu’il s’agisse des animaux, des archives, de l’intelligence artificielle, de la démocratie ou de la mémoire, les œuvres présentées à Łódź ne proposent pas de réponses définitives. Elles invitent plutôt à rester dans une zone d’inconfort fertile, là où les questions demeurent ouvertes.
À l’heure où tant d’événements photographiques semblent courir après les tendances, le Fotofestiwal 2026 a choisi une autre voie : celle de la complexité. Une décision courageuse. Et, surtout, une décision profondément nécessaire.
Tímea Urbantsok
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