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Entretien avec Julie Jones, nouvelle directrice de la MEP

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Au Centre Pompidou depuis treize ans, dont cinq en tant que conservatrice au Cabinet de la Photographie du Musée national dart moderne, Julie Jones succédera en 2026 à Simon Baker à la direction de la Maison Européenne de la Photographie. L’Œil de la Photographie la rencontrée pour discuter de sa vision pour linstitution parisienne.

 

Comment êtes-vous venue à la photographie ? 

La photographie a été pour moi une passion assez précoce. Je la pratiquais dans ma jeunesse, j’allais à la MEP adolescente… Je m’y suis ensuite intéressée d’un point de vue plus théorique lors de mes études en histoire de l’art. C’est une spécialité que j’ai nourrie pendant mes années de thèse et que j’ai pu continuer à approfondir au Centre Pompidou.

 

Vous avez travaillé pendant treize au Cabinet de la Photographie du Musée national dart moderne après une formation de chercheuse. Quels sont vos domaines de prédilection ? 

Ma thèse portait sur les relations des avant-gardes historiques entre l’Europe et les États-Unis. Au-delà de cette spécialité, j’ai toujours été très ouverte aux pratiques contemporaines. Au Centre Pompidou, il existe une volonté forte de casser les frontières entre les chronologies, les thématiques et les géographies. Nous avons vocation à faire entrer dans les collections aussi bien des pièces iconiques de l’histoire du XXᵉ siècle que des œuvres très contemporaines, ce qui m’a amenée à développer un arc particulièrement large.

 

Comment cela se matérialise-t-il dans votre rapport au médium photographie aujourd’hui ?

Ce premier intérêt pour la question des avant-gardes photographiques et les relations transatlantiques est quelque chose qui continue de m’accompagner : la question des migrations et la circulation des idées, des innovations formelles ou théoriques au sein de différents contextes…

Je suis aussi attentives à des artistes qui vont à l’encontre de ce que l’on peut attendre d’eux. Ceux qui auraient par exemple, au premier abord, une approche très formaliste voire esthétisante, mais qui s’inscrivent en réalité dans une démarche profondément engagée. J’aime ces artistes qui se jouent de nous et se situent là où on ne les attend pas.

Je m’intéresse enfin aux artistes qui interrogent les grandes figures du passé et réfléchissent à leur rôle aujourd’hui. Cette manière de réfléchir en termes d’allers-retours, de considérer la chronologie comme poreuse plutôt que linéaire, me paraît essentielle.

 

Dans quelle mesure le dialogue avec les photographes contemporains structure-t-il votre manière de travailler ?

La proximité avec les photographes contemporains est inhérente à mon travail et absolument nécessaire. Pour comprendre un artiste, et c’est aussi la manière dont j’envisage la constitution d’une collection, il est important de suivre son évolution. L’art est quelque chose d’organique : il y a des moments où un artiste peut se chercher et mettre plus de temps à trouver ce qu’il veut dire ou la forme pour l’exprimer. En tant que commissaire d’exposition ou directeur d’institution, il faut savoir être humble et humain et accompagner un artiste sur la durée, pas seulement à l’occasion d’une acquisition ou d’une exposition. C’est une méthode de travail importante à mes yeux et qui le sera encore plus à la MEP.

 

Quels sont les traits distinctifs de la collection de la MEP ?

C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis ravie de rejoindre la MEP : elle possède une collection remarquable, dotée d’une très forte identité. Celle-ci s’est constituée en grande partie à travers des grands ensembles, notamment autour de publications historiques comme Les Américains de Robert Frank ou Tulsa de Larry Clark. Ces ensembles, très complets, sont extrêmement singuliers. Il n’en existe d’ailleurs, pour la plupart, aucun équivalent dans les collections nationales.

La collection de photographie japonaise d’après-guerre est elle aussi absolument magnifique. Elle a été constituée sur le long terme par Jean-Luc Monterosso [cofondateur de la MEP et son directeur de 1996 à 2018, ndlr].

 

Comment souhaiteriez-vous valoriser ces fonds ?

L’idée serait de poursuivre cette logique d’acquisition d’ensembles, qui fait sens aussi bien sur le plan patrimonial que dans la représentation du travail d’un artiste. Il s’agirait également de combler certains manques et d’ouvrir davantage la collection à des pratiques moins occidentales, tout en gardant à l’esprit que nous sommes la Maison Européenne de la Photographie. Je resterai donc très attentive à la création européenne. Je souhaite également maintenir une vigilance forte sur la question de la parité, un travail que Simon Baker avait déjà bien engagé.

 

Pourriez-vous nous éclairer sur la programmation à venir ? 

La programmation de 2026 est déjà bien ficelée, et j’essaierai donc d’y intervenir le moins possible. Cette année sera particulièrement importante puisqu’elle correspond aux trente ans de la MEP, qui coïncident par ailleurs avec le bicentenaire de la photographie. Ce sera une grande année de célébration, ponctuée d’événements autour de cet anniversaire, qu’il s’agisse de la mise en valeur des collections ou de l’histoire même de l’association et de son rôle dans le paysage photographique.

 

Comment souhaiteriez-vous orienter la programmation par la suite ?

À partir de 2027, j’aimerais continuer à mettre en avant les grandes figures historiques des XXᵉ et XXIᵉ siècles, tout en les faisant dialoguer avec la scène émergente. Le soutien à cette scène, initié par la précédente direction, est quelque chose que je compte maintenir à travers différentes formules, notamment la mise en place d’un festival annuel qui constituerait un rendez-vous fort pour la MEP et, plus largement, pour la scène photographique.

Je souhaiterais également développer l’axe de la recherche et proposer des expositions thématiques issues d’un travail approfondi de prospection, qui viendraient éclairer un sujet en profondeur. Enfin, à travers les expositions, j’aimerais davantage mettre en valeur les fonds de la bibliothèque, qui constitue l’une des plus belles collections de livres photographiques au monde.

 

Pour ce qui est de la scène émergente, le Studio constitue déjà une belle vitrine pour les jeunes photographes. Est-ce un dispositif que vous aimeriez développer ?

J’aimerais donner encore plus d’espace aux jeunes créateurs. Les pratiques émergentes sont souvent celles qui nécessitent le plus de place. Il s’agira donc de ne pas se limiter au seul format du Studio, mais aussi d’inventer de nouvelles formes, plus adaptées aux pratiques contemporaines.

 

Quen est-il du bâtiment ? 

Des réflexions sont en cours sur la forme même de la MEP, tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un bâtiment protégé. Mon souhait serait de faire tout ce qui est possible pour que la MEP devienne un lieu encore plus accueillant, ouvert à un public, je l’espère, toujours plus diversifié et élargi. Cela passe par une convivialité renforcée dans l’ensemble des espaces de transition, et pas uniquement dans les espaces d’exposition. C’est un véritable défi, mais il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine, et c’est l’un des axes sur lesquels j’aimerais travailler.

 

Quelles sont vos idées concernant les publics et la médiation ?

Le pôle pédagogique de la MEP est déjà très dynamique, ce qui constitue une vraie chance. Il s’agira de maintenir cette énergie tout en développant de nouveaux partenariats, par exemple avec la Ville de Paris, afin de mener des actions concertées. J’aimerais renforcer tout ce qui peut rendre les publics plus actifs et lutter contre une forme de passivité face aux images. Une offre de formation, à la fois amateure et professionnelle, sera par ailleurs très probablement développée.

 

À la veille de la célébration, en France, du bicentenaire de la photographie, comment percevez-vous les enjeux de la photographie contemporaine ?

Le bicentenaire est une extraordinaire occasion de célébrer la photographie qui, depuis sa naissance, n’a jamais cessé de se transformer. Il permet de rappeler à quel point ce médium est démocratique, ouvert, généreux et en perpétuelle réinvention, depuis la première image de Nicéphore Niépce jusqu’aux images issues de l’intelligence artificielle.

Je pense qu’il faut aborder ces évolutions avec une grande attention, plutôt qu’avec méfiance. Il est essentiel de savoir avancer avec son temps. Lorsque Internet est apparu, il a suscité de nombreuses inquiétudes, tout comme la photographie à ses débuts. C’est un phénomène naturel. Toute avancée majeure nous oblige à repenser notre rapport au réel et au monde. Mais il faut apprendre à vivre avec ces transformations et y prendre part.

J’aimerais ouvrir ces réflexions autour du médium et de ses évolutions, en engageant un débat autour d’une question centrale : qu’est-ce que la photographie contemporaine ? La MEP a été créée pour célébrer et promouvoir cette photographie dite contemporaine. C’est toujours le cas aujourd’hui, et cela le restera dans les années à venir. Il convient néanmoins de s’interroger sur ce que recouvre cette notion et d’explorer la fluidité même du médium.

Entretien par Zoé Isle de Beauchaine

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