À la croisée de la recherche urbaine et de la création artistique, le collectif Penser l’urbain par l’image s’attache depuis 2012 à renouveler les manières de voir, raconter et comprendre la ville. Réunissant chercheuses, artistes et praticiens de l’espace urbain, le groupe défend une approche « indisciplinaire » et collective. Entretien avec trois de ses membres : Alexa Färber (ethnologue) Lucinda Groueff (architecte, urbaniste et vidéaste) et Hortense Soichet (photographe).
Quels ont été les prémices de Penser l’urbain par l’image ?
Hortense Soichet : À l’origine, il y a eu l’organisation d’un colloque autour de la thématique Photographier la Ville. Nous avons eu envie de poursuivre ces réflexions sur les collaborations et les croisements entre disciplines, en élargissant la perspective à tous les arts visuels. En 2012, nous nous sommes constitués en groupe de travail au sein du Labex Futurs urbains.
Quels profils composent ce collectif ?
Hortense Soichet : Au départ, il y avait par exemple Cécile Cuny, sociologue et photographe, Anne Jarrigeon, anthropologue, urbaniste et vidéaste, Alexa Färber, ethnologue, ou encore Florine Ballif, politiste et urbaniste… Le groupe réunit à la fois des personnes qui travaillent avec l’image sans forcément la pratiquer, et d’autres dont c’est le médium principal.
Lucinda Groueff : Certaines ont d’ailleurs développé leur pratique artistique au fil des recherches. Anne Jarrigeon, par exemple, travaillait déjà sur les images comme chercheuse, et a depuis approfondi sa démarche de cinéaste.
Hortense Soichet : Il y a une forme d’hybridité des pratiques, nourrie de champs disciplinaires variés. Ce qui nous rassemble, c’est de considérer l’image comme un véritable outil de recherche et non comme une simple illustration de discours écrits.
Quels ont été vos premiers pas en tant que collectif ?
Lucinda Groueff : Nous avons d’abord organisé des séminaires très ouverts. Peu à peu, le groupe s’est resserré, et seules des femmes sont restées. C’est cette approche expérimentale et réflexive autour de l’image qui nous a unies. Nous avons commencé à créer des résidences et à développer une réflexion collaborative. On est toujours dans cette construction, à la fois artistique pour produire une exposition, un ouvrage, un site web, mais aussi lié à l’écriture, à un processus de recherche.
Y a-t-il eu un projet fondateur ?
Lucinda Groueff : Après s’être enrichi de méthodologies différentes, nous sommes parties sur le terrain lors d’une première résidence à Hambourg à l’automne 2014 : Researching a City. Nous avons travaillé en petits groupes pendant quelques jours, puis passé près de deux ans à interroger ces matériaux et la manière de les mettre en forme. De là sont nés un webdoc et un livre : L’urbain par l’image (Créaphis 2020).
Une manière d’éprouver in situ votre façon de travailler ?
Lucinda Groueff : Oui, car nos conditions de travail sont particulières : le collectif est dispersé dans des pays différents. Il faut donc trouver des moments concentrés où nous pouvons être ensemble. Cette contrainte crée une forme d’urgence, inhabituelle pour des personnes travaillant dans la recherche. Nous veillons à préserver ces temps partagés, à nous offrir le luxe d’un vrai travail collectif.
Comment naissent vos projets ?
Lucinda Groueff : Notamment de propositions de l’une ou l’autre des membres. C’est intéressant de voir comment chacune, dans sa pratique professionnelle, avec ses opportunités, propose au collectif de poursuivre ses projets à travers le collectif.
Hortense Soichet : J’avais par exemple été amenée à collaborer avec des femmes de l’atelier photo d’Ivry sur une co-création autour de l’évolution du quartier Ivry-Port. Dans le collectif, il y avait aussi cette envie d’impliquer des non-professionnels : j’ai donc créé la rencontre et cela a donné naissance à notre dernier projet, Grand Paris sur le fil.
Il y a donc toujours cette volonté d’ouverture à de nouveaux champs, de nouveaux profils ?
Alexa Färber : Dans le collectif, certaines sont photographe-artiste mais ont aussi fait une thèse. Dans nos métiers, nous sommes toujours un peu forcées de nous positionner dans un champ ou dans un autre. On travaille de plus en plus en collaboration dans des projets qui permettent d’assembler des gens qui ont des compétences très différentes.
Hortense Soichet : Ce sont des pratiques encore difficiles à défendre. Par exemple, dans le monde universitaire, une exposition n’est pas reconnue comme un mode de restitution d’une recherche. Ce qui est légitime dans le champ de l’art ne l’est pas encore dans les sciences sociales. Notre travail vise justement à décloisonner ces disciplines, à tendre vers une approche véritablement « indisciplinaire » de la recherche.
Sentez-vous que les choses évoluent ?
Hortense Soichet : Oui, un peu, mais ça manque encore de profondeur. Il y a des commandes photographiques en lien avec des recherches, mais les photographes sont encore un peu là pour illustrer les travaux des chercheurs. Alors que tout l’enjeu des travaux arts/sciences c’est d’aller en même temps sur le terrain.
Vous présentez à Nantes, les 18 et 19 novembre, l’exposition Penser l’urbain par l’image — douze ans de recherche-création collective. Qu’y verra-t-on ?
Lucinda Groueff : Cette exposition est une sorte de rétrospective, une manière de revisiter notre propre corpus pour en proposer une nouvelle lecture. Elle sera divisée en quatre parties : “Désir d’image” autour de la question et de la difficulté de représenter la ville, “Produire l’urbain” pour comprendre comment les images qu’on produit participent à la fabrication de la ville, “Prendre place” sur la question de l’interaction, analyser comment l’environnement modifie notre manière de faire des images, et “Voir ensemble” : une mise en partage du regard pour analyser ce que veut dire de créer les conditions de faire des images collectives et comment cela fait émerger des récits multifacettes de l’urbain.
Cette exposition marque la fin de l’accompagnement du collectif par le Labex Futurs urbains. Comment envisagez-vous l’avenir ?
Lucinda Groueff : Le financement du Labex nous a offert une réelle liberté pour approfondir la réflexion sur le rôle de l’image dans la compréhension des transformations urbaines et territoriales. Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière, à la recherche de nouveaux soutiens pour poursuivre cette dynamique.
Alexa Färber : Nous travaillons aussi à un nouveau projet d’exposition très interactive sur la question de « l’être ensemble » en ville. Ce projet devrait se tenir à Vienne : nous cherchons actuellement le lieu et le contexte pour le présenter, en associant des chercheuses et chercheurs pour créer des rencontres et échanges.
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