Portraitiste de génie, Marcel Sternberger meurt soudainement en 1956, laissant derrière lui vingt ans d’archives restées intactes. Dans les années 2000, Jacob Loewentheil redécouvre par hasard ce fonds, que l’épouse du photographe avait confié à son père, l’antiquaire Stephan Loewentheil. Commence alors un long travail de redécouverte et de transmission, raconté ici par Jacob Loewentheil dans un entretien pour L’Œil de la Photographie.
Pourriez-vous vous présenter brièvement?
Jacob Loewentheil : Je suis marchand de livres rares, de manuscrits et d’images photographiques, avec un intérêt particulier pour la culture matérielle dans ce qu’elle a de plus patrimonial. Je suis un associé du 19th Century Rare Book & Photograph Shop à New York, où je travaille aux côtés de mon père et de mes collègues pour constituer, préserver et interpréter des collections de livres rares, de manuscrits et de photographies des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Parallèlement, je suis le conservateur de la collection Marcel Sternberger.
À sa mort en 1956, que laisse Marcel Sternberger?
J.L : Il laisse derrière lui un fonds d’atelier remarquablement intact, qui révèle la profondeur de ses ambitions intellectuelles et artistiques. Ses documents comprennent des milliers de négatifs et de tirages originaux, ses écrits sur sa méthodologie psychologique, et bien plus encore. Les archives conservent sa correspondance avec des figures telles qu’Albert Einstein, Franklin D. Roosevelt, Jawaharlal Nehru et Diego Rivera. On y trouve également un manuscrit détaillant ses notes sur la lumière et la pose, ses essais et conférences inédits sur la théorie du portrait psychologique qu’il a inventée, l’équipement qu’il utilisait dans son studio et sa chambre noire, ainsi que des fiches précises de séances photographiques documentant ses prises de vue les plus importantes et ses réflexions après les séances. L’ensemble forme un témoignage photographique et textuel précis sur un portraitiste majeur du XXᵉ siècle, aujourd’hui tombé dans l’oubli. Ces archives ne constituent pas seulement un portrait de ses sujets, mais aussi le reflet de sa propre philosophie du portrait, en constante évolution.
Dans quel état se trouvent ses archives?
J.L : La collection Marcel Sternberger est dans un état exceptionnel. Les négatifs originaux sont encore pleinement exploitables, et comme Sternberger ne vendait jamais ses portraits au public – uniquement à ses modèles –, l’estate a produit des tirages en édition limitée, qui sont aujourd’hui quasiment le seul moyen d’acquérir une de ses images. La plupart des tirages vintage sont remarquablement bien conservés, et ses manuscrits, sa correspondance ainsi que ses effets personnels ont survécu dans un état de stabilité rare, offrant un témoignage exceptionnellement complet sur sa vie et son travail.
Il a fallu attendre quarante ans avant que ses archives ne soient confiées à votre père. Que s’est-il passé pendant ce temps ? Sa veuve, Ilse, s’en est-elle occupée?
J.L : Après la mort de Sternberger en 1956, son épouse, Ilse, est devenue la gardienne de ses archives. Elle en comprenait toute l’importance et refusa qu’elles soient dispersées ou vendues. Pendant quarante ans, elle a protégé chaque élément — négatifs, tirages, notes, manuscrits et correspondance — en les conservant dans un état impeccable, tout en attendant de trouver la personne qui préserverait l’intégrité du fonds et garantirait son avenir scientifique et artistique. Cette confiance a finalement été placée en mon père, qui en est devenu le dépositaire. Depuis que je travaille moi-même sur ces archives, les matériaux sont restés dans le même état de préservation exemplaire, entretenus avec la même dévotion qu’Ilse a manifestée toute sa vie.
Pouvez-vous nous parler de sa rencontre avec votre père?
J.L : Ilse Sternberger a été présentée à mon père par un rabbin, ami proche de notre famille. Vers la fin de sa vie, elle cherchait quelqu’un à même de perpétuer l’héritage de son mari, et elle a confié les archives à mon père. Nous avons depuis maintenu un certain lien avec sa famille : le petit-fils de Marcel Sternberger a même assisté à l’inauguration de ma dernière exposition, un rappel de la continuité de cette histoire à travers le temps.
Votre père a préservé les archives, et vous les avez ensuite redécouvertes…
J.L : Mon père a consacré sa vie à acquérir et préserver des archives et collections d’importance historique, tout en constituant les siennes. C’est au sein de cet ensemble que j’ai découvert le fonds Sternberger, rangé dans l’un de nos nombreux « placards ». En ouvrant les boîtes et en voyant les visages d’Einstein, de Kahlo, de Roosevelt et de tant d’autres me fixer, j’ai compris qu’il fallait remettre ce travail en lumière. À une époque de numérisation rapide, il m’est apparu évident que préserver et diffuser les images de Sternberger relevait non seulement d’un acte de restauration, mais aussi de continuité : sa vision et ses sujets devaient perdurer à l’ère moderne.
Vous avez ensuite décidé de faire connaître ces archives à un plus large public. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce processus?
J.L : La première étape pour ramener l’œuvre de Marcel Sternberger sur le devant de la scène fut de trouver un éditeur capable de rendre justice à son accomplissement. J’ai eu la chance de collaborer avec Skira/Rizzoli, dont les exigences correspondaient à la richesse et à la qualité du fonds. Après plusieurs années de sélection, d’organisation et de contextualisation minutieuses des images et documents, le livre The Psychological Portrait a été publié, introduisant l’art de Sternberger à une nouvelle génération. L’ouvrage propose une rétrospective complète de sa carrière, éclairée par ses portraits de figures telles qu’Albert Einstein, Frida Kahlo, Sigmund Freud, George Bernard Shaw et bien d’autres. Il explore également ses méthodes de portrait psychologique, ses stratégies d’éclairage et de pose, ses écrits inédits, ainsi que le contexte historique de son travail en tant qu’émigré juif hongrois en Europe et sur le continent américain. À partir de là, le projet s’est élargi : expositions, création de tirages d’atelier en édition limitée destinés aux collectionneurs, participation à des salons internationaux, et développement du site web www.SternbergerCollection.com. Ensemble, ces initiatives ont permis de garantir la visibilité, l’étude et la reconnaissance du travail de Sternberger auprès du public le plus large possible.
Quelle est la prochaine étape?
J.L : La prochaine étape sera de continuer de présenter l’œuvre de Marcel Sternberger à un public toujours plus large, à travers la vente continue de livres et de tirages d’atelier, de nouvelles expositions et foires, avec un dialogue permanent avec les chercheurs, collectionneurs et institutions. Notre objectif est de maintenir ses portraits visibles et pertinents, tout en assurant leur préservation à long terme. À terme, le but est d’installer les archives dans un lieu permanent où elles pourront être étudiées, exposées et utilisées par les générations futures — afin que l’héritage unique de Sternberger et de son portrait psychologique demeure vivant dans l’histoire de la photographie.
Quels défis rencontrez-vous aujourd’hui, en tant que collection privée, dans la préservation d’un tel ensemble?
J.L : Le principal défi dans la préservation du fonds Sternberger consiste à rendre pleinement justice à son héritage : veiller à ce que son œuvre continue d’être vue, étudiée et appréciée du public. Au-delà de cela, les exigences pratiques de la conservation sont simples mais essentielles : utiliser des outils de conservation adaptés, et entreposer les négatifs, tirages et manuscrits dans un environnement stable, avec une température et une humidité constantes. Avec soin et vigilance, ces conditions garantissent que le fonds reste aussi vivant et intact qu’au jour où nous l’avons acquis.
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