Albert Einstein, Sigmund Freud, Indira Gandhi, Frida Kahlo, Diego Rivera, Stefan Zweig… Les plus illustres du XXe siècle se sont succédé devant le Leica de Marcel Sternberger. Puisant à la fois dans l’optique et la psychologie, le photographe américain d’origine hongroise élabora ce qu’il appelait le portrait psychologique. Sa mort tragique, en 1956, fit tomber dans l’oubli ce portraitiste de génie. Mais depuis quelques années, son œuvre retrouve peu à peu la lumière.
Né en 1899 en Hongrie, Marcel Sternberger appartient à ces figures emportées par les courants de l’Histoire. Engagé comme agent de renseignement dans l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale, il revient pour découvrir sa terre natale annexée à la Roumanie. Sa famille s’installe alors à Budapest, où il étudie le droit, avant de devoir fuir les persécutions antisémites. Il passe par Prague avant de rejoindre Paris, où il obtient un doctorat en droit et devient journaliste pour Le Soir.
En 1932, lors d’un voyage à Berlin, il rencontre Ilse Naumann, étudiante en cinéma, qu’il épouse l’année suivante, quelques jours avant la confiscation des passeports juifs par les nazis. Le couple trouve refuge à Paris. Ilse lui offre un Leica, un geste fondateur : la suite appartient à l’histoire.
Sternberger se tourne alors vers la photographie et débute une carrière fulgurante. Lors d’un reportage pour Le Soir en Belgique, il est invité à photographier la famille royale, dont il devient le portraitiste attitré. La montée du nazisme en Europe pousse bientôt le couple et leurs enfants à s’installer à Londres, où Sternberger poursuit son ascension, immortalisant des figures telles que H.G. Wells ou Sigmund Frued, dont Sternberger figea le dernier portrait avant sa mort. Il photographie également Joseph Kennedy, ambassadeur des États-Unis, dont le portrait est envoyé comme carte de vœux au président Franklin Roosevelt. C’est ainsi que Sternberger traverse l’Atlantique, invité par le président américain à réaliser le portrait qui ornera les pièces de dix cents du dollar.
« Sans profondeur optique et psychologique, vos images – bien qu’éventuellement flatteuses – manqueront de cette qualité tridimensionnelle qui à elle seule peut leur insuffler la vie. »
Marcel Sternberger se démarque par son approche singulière du portrait pour laquelle il puise dans son passé de journaliste tout en s’inspirant de la psychologie. Le photographe transforme chaque session de pose en interview, qu’il documente avec son Leica, capturant les moindres émotions de son sujet, du rire aux larmes. Il associe ce procédé à des techniques d’optique et des éclairages minimalistes ainsi qu’une attention au positionnement du corps et du visage pour faire laisser transparaître la personnalité de celui qu’ilphotographie. Un véritable Nadar de son temps.
La guerre l’empêchant de retourner en Europe, il s’installe aux États-Unis, où la liste de ses modèles s’allonge : l’élite politique du pays, Albert Einstein, le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, qui adopte son image comme portrait officiel, quelques stars de cinéma ou le couple mythique formé par Frida Kahlo et Diego Rivera. C’est en leur rendant visite au Mexique depuis New York que le photographe trouve tragiquement la mort dans un accident de la route, en 1956.
Il laisse derrière lui une archive couvrant vingt-deux années de carrière auprès des plus grandes figures du siècle, ainsi qu’un protocole du portrait qu’il projetait de publier. En 1996, sa veuve Ilse confie la conservation de ses archives à l’antiquaire Stephan Loewentheil. Quelques années plus tard, son fils Jacob, alors étudiant en psychologie et en photographie, les redécouvre. Commence alors un long travail de reconnaissance auquel il se consacre avec passion. En 2016, il publie chez Skira et Rizzoli une anthologie du travail de Marcel Sternberger, où les clichés dialoguent avec des documents inédits provenant de ses archives et le manuscrit non publié de son guide du portrait. La reconnaissance est en marche.
Zoé Isle de Beauchaine
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