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La Perte d’Imaginaire

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Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

Sans vouloir tomber dans une nostalgie, autre que poétique, nous nous surprenons tous à faire des comparaisons : hier et aujourd’hui. Il est amusant de constater que les bases de ces comparaisons sont très rarement appuyées sur des éléments ou des faits objectifs. En fait, il s’agit le plus souvent de simples évaluations entre des impressions ou des ressentis qui, en sus, sont plus ou moins altérés par le temps pour les plus anciens. Cette constatation s’invite également lorsque j’entends des jeunes trentenaires tenir ces mêmes discours en l’absence de tout vécu dans l’espace/temps auquel ils se réfèrent dans leur propos. Il n’y a pas que les anciens qui radotent quand ils ne sont pas clairvoyants.

A moins, qu’un nouveau défilement du temps psychologique n’ait changé de tempo. Les sensations sont une chose ; toutefois, la vérité (même si elle est sujette à caution), n’est pas toujours très loin. Ainsi, l’analyse de deux éléments identiques ou de deux procédures au même objectif, espacés d’un demi-siècle, constate une fracture individuelle et collective dans l’évolution humaine. Sans vouloir imposer un jugement de valeur (en fait, elles n’existent plus les valeurs !), ni bien, ni mal, nous changeons d’ère, d’espace, d’espérance.

Depuis son apparition assez récente, la photographie s’est calquée sur l’évolution de l’humanité qu’elle accompagne très fidèlement. Longtemps considérée comme le témoignage le plus objectif connu pour laisser une trace de l’évolution. C’est d’ailleurs cette réalité qui permet son succès universel, tant sur la matérialité de la vie que sur les potentialités de l’esprit. Par ses propres exigences techniques et son implication dans tous les secteurs, l’évolution photographique reste le reflet, le témoin et l’archive de la vie sociale humaine. C’est ainsi que la Photographie a trouvé une place dans tous les domaines techniques et spirituels de notre évolution.

Nous pouvons ainsi considérer que le constat de ce que nous vivons actuellement – dans l’image – s’inscrit dans une généralisation des comportements et de leurs conséquences.

C’est comme cela que l’imagination a déserté la photographie et qu’elle a abandonné les photographes par la même occasion.

Nous sommes entrés dans l’univers du suivant, le suivant du suivi, celui qui se contente de décalquer ce qu’il vient de voir. Cet auteur (si l’on peut dire) dont l’imagination se limite à respecter des règles fumeuses dictées par une mode ou par un gourou. Cet apprenti génie dont la créativité s’inscrit dans le plagiat du dernier créateur porté au pinacle par une actualité très éphémère. Ce voleur de l’image que vous avez imprudemment déposée dans la toile et dont il s’attribue le crédit, lorsqu’il ne la vend pas pour son propre compte. Cet emprunteur de talents qui pioche, sans vergogne, dans les œuvres du passé pour soi-disant embellir sa propre histoire. Tout ce petit monde, de la nouvelle photographie contemporaine, suit avec constance et assiduité, sans savoir très bien ce qu’il piste vraiment.

Le plus grand tueur d’imaginaire reste quand même le tiers expert, celui qui a réponse à tout sans jamais avoir pu réaliser quoique ce soit. Le directeur dit artistique, le directeur d’une galerie (souvent d’un couloir), le curateur assez “bidon“, le lecteur incompétent de portfolio, tous se montrent unanimes dans leur discours : « fais-moi plutôt un portrait, photographie-moi une chèvre …, si tu veux mon aide un jour je te … ». Je pense pour toi : succès garanti. Le summum s’atteint avec les pseudo-mécènes et leur exigence de mémoires photographiques sur la beauté de leurs produits ou la performance de leurs services. Pratique et peu onéreuse “l’égographie“, avec le jackpot d’une prime fiscale (si vous êtes en France !).

Néanmoins, notre futur assassin reste encore tapi derrière le voile noir de nos outils photographiques. Comment la stupidité des uns et la cupidité des autres enclenchent l’extinction de l’imagination humaine. La dégénérescence de nos cerveaux, la perte de nos sens, la paresse créative (la vraie création, pas l’énumération d’une liste de mots souvent sans réflexion conceptuelle), nous renvoient à la préhistoire de la pensée. Je ne pense plus, vais-je survivre ? La course effrénée de la communication nous inculque qu’un cerveau humain est devenu incapable de concourir contre trois fils électriques et une boite de stockage binaire. Il est exact que cet outil devient très performant et très utile ; mais, totalement incapable d’imaginer quoique ce soit. Incapable de concevoir une pensée métaphysique ou de créer une émotion sensuelle. Incapable, même associé à d’autres outils, de sortir de processus canalisés et d’émotions encadrées, soit l’antinomie de l’imagination.

Lorsque nous voyons de prétendus auteurs faire prélever et assembler par un process, aussi stupide que dévoreur d’énergie, des créations authentiques volées sans vergogne. Lorsque nous subissons la fin de droits patrimoniaux difficilement acquis par nos prédécesseurs. Lorsque nous constatons l’hérésie totale de la mutualisation de nos revenus financiers qui pouvaient parfaitement rester individuels. Lorsque nous savons que les outils qui pillent nos œuvres à la vitesse de la lumière auraient pu parfaitement identifier nos œuvres et déterminer leurs dus financiers. Lorsque nous acceptons l’appauvrissement de nos revenus au profit de pieuvres gigantesques et des quelques officines qui nous font l’aumône de quelques miettes, après avoir surdimensionné leur propre administration.

Alors oui, en un demi-siècle, l’imagination de la pensée créative s’est asséchée inexorablement et s’est trouvée asservie (mécènes) par manque de ressources financières autonomes. Notre imaginaire individuel et collectif, s’est enfourné dans les pièges redoutables des réseaux sociaux, pour la vanité d’un « j’y suis comme les autres (je suis, mais je suis suivi !) », avec illusion d’un – j’aime croire que l’on m’y distingue –.

Tant que nous maintiendrons l’imaginaire comme la source du travail et du droit de penser autrement, les technologies les plus sophistiquées ne resteront qu’un apport précieux pour l’évolution de notre espèce. Si la fainéantise et la soumission s’installent au sein des futures générations, nous pouvons qu’être inquiets pour la pérennité de nos images photographiques et pour la survie de l’Art en général.

Thierry Maindrault, 12 juin 2026

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