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« Photographiquement Correct » par Thierry Maindrault

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Chronique Mensuelle de Thierry

Assez ! Il s’est infiltré partout. J’en ai assez de le rencontrer quelque soit les lieux, les personnes, les idées, les réalisations ; vous l’avez compris, je vais vous interpeller sur le mot : «correct». Bien que très utilisé dans les langages anglo-saxons et nordiques, cet adjectif qui se doit d’exprimer clairement une affirmation est en réalité d’une ambiguïté déroutante qui le rend aussi insupportable que tyrannique. C’est un de ces mots qui n’appellent, dans leur principe, ni contestation, ni débat.

Correct attribut un verdict objectif par rapport à une règle, à une norme et il valide ainsi une absence de faute ou d’erreur.

Correct devient incontestablement subjectif lorsqu’il définit un substantif comme acceptable, comme honnête.

Correct flirte avec le brouillard dès qu’il s’acoquine avec le bienséant et le convenable dans un bain de morale et de règles dites sociales. Pourquoi cette petite mise en bouche de lexicologie ? Parce que cet adjectif actuellement très snob et très envahissant s’invite, fort doctement, dans nombre de syntagmes où beaucoup d’adverbes répertoriés – ou purement imaginaires – sont proprement muselés, voire bâillonnés. Les légions locutives nous bousculent chaque jour avec les politiquement corrects, les graphiquement corrects, les socialement corrects, les musicalement corrects, les philosophiquement corrects (sic !) ou encore les créativement corrects (re-sic !).

Pas d’impatiences compréhensibles courageux lecteurs, j’y arrive car la photographie n’échappe pas à cette sanction non dite qui s’impose inéluctable : «Photographiquement Correct».

Pour entrer dans le vif du sujet nous allons devoir, au modeste niveau des œuvres traitées avec des procédures photographiques, déterminer leur positionnement par rapport à cette fameuse, plus exactement ces fameuses lignes, qui déterminent selon le coté fréquenté si l’œuvre est correcte ou incorrecte. Il ne vous aura pas échappé ci-dessus que pour cette action d’appréciation si la ligne de départage de la première définition semble assez nette, elle devient de plus en plus floue jusqu’à la troisième utilisation de ce mot.

Tant au niveau technique qu’au niveau conceptuel, l’image est-elle conforme aux règles et critères d’obtention ? Si la photographie est nette (cela vaut pour les flous s’ils sont piqués, mais pas pour le résultat hypothétique d’une incompétence de la maîtrise technique). Si elle présente un vrai équilibre des lumières (le clair obscur, le highkey, le sfumato inclus mais toutes les sortes de déséquilibres accidentels géniaux exclus). Si elle montre des cadrages équilibrés (avec leurs multiples compositions adaptées aux dialogues sans faire des collections de moignons, de scalps et autres naufrages). Enfin, si la narration est cohérente, peu importe le propos, et si la communication reste compréhensive, la photographie sera correcte au sens du respect des règles propres à cette technique d’expression.

La confrontation perd totalement la rigueur que le mot véhicule lorsqu’elle considère que le résultat du travail est correct s’il est acceptable et honnête. Diantre, tout photographe considère son travail acceptable et honnête à partir de l’instant où il le présente au regard des autres. Enfin, je l’imagine est espérant être correct dans mon affirmation. Nous sommes arrivés à la deuxième acceptation qui bascule nos considérations individuelles objectives vers le subjectif et nous pénétrons dans l’espace où chacun de nous positionnera sa propre ligne de démarcation et rendra un choix qui n’engagera que lui même. Le choix reste clair et catégorique ; sauf, que la ligne ne sera pas à la même place pour chaque individu, la ligne devient floue par multiples déplacements lorsqu’elle positionne le regard des auteurs et celui, non moins important, des lecteurs. Seule une expression statistique détermine si l’œuvre est correcte. Est ce bien suffisant ? Je n’en suis pas certain ; car, nos propres lignes personnelles sont parfois sujettes à déplacement avec le temps sans même considérer ni les environnements, ni les époques. La photographie ne sera donc correcte que dans le cadre d’une géométrie statistique qui restera variable.

Les choses se gâtent totalement dans la troisième version de la définition qui s’appuie sur une pensée dite collective qui amalgame dans une confusion totale la morale, les règles sociales et/ou religieuses, le bienséant et le convenable. La ligne de jugement se convertit en une sorte de marais bouillonnant d’une largeur indéfinie, dont une rive se surnomme la mode (qui se trouve toujours encensée) et dont la rive opposée s’appelle censure (qu’elle soit officiellement revendiquée ou non). Les œuvres photographiques n’échappent pas à une navigation périlleuse dans les pièges du non dit et dans une perversité temporelle qui modifie le labyrinthe en permanence au gré des interactions de nos sociétés quand ce ne sont pas les diktats de communautés. Je vous rafraîchis les mémoires en évitant de prendre sur la tête une de ces nouvelles chapes prêtes à créer le scandale dans ces multiples réseaux où l’information dérape plus vite que l’intelligence (intelligence que pourtant d’aucuns revendiquent comme innée pour eux mêmes). Il y a un siècle le rêve de tous les parents était de pouvoir immortaliser la naissance d’un nouveau descendant en l’installant sur une peau de fourrure dans le studio d’un photographe. Ne vous avisez pas de vouloir contrefaire un tel portrait sous peine de vous retrouver, manu militari, au pénal pour pédophilie aggravée et torture animale. Trois associations et deux organisations non gouvernementales plus tard, vous serez l’heureux propriétaire de quelques mois de prisons avec sursis, une amende en prime et d’onéreux dommages et intérêts pour ces parties civiles auto proclamées victimes. Par contre, une tête à demi sortie entre des cuisses royales ou médiatiques suscitera l’ébaudissement des foules et des records d’audience mondialisée. Depuis seulement quelques jours, la sympathique et ludique pochette d’un disque sorti il y a une trentaine d’années (époque des bébés nageurs pour rafraîchir quelques mémoires) devient l’enfer psychologique du « baby » mannequin de l’époque. Les auteurs de la musique – composante essentielle du même disque – étaient tombés dans quelques délires psychédéliques, le virus vient de rattraper et d’atteindre le bébé de la pochette. Un demi siècle en arrière la nudité corporelle dans ses diverses représentations photographiques (beaucoup plus censurées que les créations picturales sans doute à cause de la notion d’Art qui était encore éloignée de l’image photographique), interdisait la présence du moindre poil et l’accès à ces œuvres était limité aux adultes majeurs. Il n’est pas rare dans nos grandes expositions photographiques actuelles de « contempler », en gros plan macro-photographique, un sexe – chauve ou poilu – d’origine masculine, féminine et parfois sans genre. Nos collègues des séries télévisuelles de «prime time» s’offrent même, comme une banalité, des nudités intégrales très diverses assorties de mouvements évocateurs. Heureusement que la pornographie reste prohibée pour les mineurs : « dis maman c’est quoi qu’ils … ».

Dans votre sagesse, chacun de vous aura fait son tri pour en déduire ses propres attributions et ses ressentis vis à vis de cet adjectif : «correct». Avant de vous laisser à vos réflexions et vos contestations légitimes, j’aimerai vous faire cette proposition : et si pour, et dans, les œuvres photographiques pérennes … correct … n’existait pas … !

10 septembre 2021

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