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Maison de la Culture du Japon à Paris : Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien

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À l’occasion de sa première grande rétrospective française, la Maison de la Culture du Japon à Paris rend hommage à Kazuo Kitai, grand maître de la photographie japonaise qui pendant six décennies a su capter les mutations profondes de son pays à travers le prisme du quotidien.

Des photos « ratées ». C’est ainsi que Kazuo Kitai qualifie ses premières images. Floues, granuleuses, elles sont à rebours de tout ce que les manuels photographiques de l’époque encensent. Nous sommes au milieu des années 1960, le Japon traverse une période d’effervescence politique, les révoltes estudiantines secouent les campus, et le jeune photographe se retrouve à immortaliser une manifestation contre l’accostage d’un sous-marin américain à Yokosuka. Il découvre que le mouvement, le grain, les imperfections ne sont pas des défauts à corriger mais une matière à explorer. « Depuis tout petit, j’avais toujours été un rebelle, et je trouvais que ces clichés me correspondaient parfaitement. À vingt ans, pour la première fois, j’avais trouvé ma voie. »

Cette esthétique, certains de ses contemporains la théoriseront quelques années plus tard dans la revue Provoke. Kazuo Kitai la pratiquait déjà, sans manifeste. Mais ce qui distingue surtout son œuvre, c’est la manière qu’il a de toujours poser son regard juste à côté des grands événements. Dans son premier livre auto-édité, Résistance, les images du mouvement étudiant côtoient la vie ordinaire du quartier de Yokosuka. Plus tard, lors des révoltes paysannes de Sanrizuka qui voient des agriculteurs s’opposer pendant trois ans à l’expropriation de leurs terres pour la construction d’un aéroport, c’est encore le quotidien qu’il traque, en marge des affrontements.

C’est ce regard de côté qui a défini toute sa trajectoire. Alors que la photographie japonaise des années 1970 se tourne vers Tokyo, métropole tentaculaire et frénétique, Kazuo Kitai prend la direction opposée pour réaliser la série Vers les villages qui sera publiée sur une période de trois ans dans la revue spécialisée Asahi Camera. Il sillonne les campagnes pour y documenter « l’envers de la croissance économique rapide de l’après-guerre : un monde rural laissé à l’abandon. » À l’entrée de l’exposition conçue sous le commissariat de Satomi Fujimura, une carte du Japon illustre l’étendue de ses pérégrinations : soixante ans à parcourir le pays à la rencontre de son quotidien et de ses traditions, qu’il entend saisir avant qu’elles ne disparaissent : les pêcheuses ama, le kabuki de province, les veillées autour du kotatsu.

Si ce travail lui permet d’être le premier lauréat du prestigieux prix Kimura Ihei en 1975, le photographe change du tout au tout. La peur de se répéter le ramène en ville où, à nouveau, son regard se porte sur l’apparente banalité du quotidien. Dans le quartier populaire de Shinsekai à Osaka, puis à Funabashi, ville-dortoir de la mégalopole tokyoïte, Kazuo Kitai documente une urbanité sans éclat : familles installées dans des immeubles standardisés, théâtre populaire, parties de pachinko. On décèle toutefois dans ces images une certaine légèreté, propre à l’énergie de ces nouveaux citadins, qui tranche avec les clichés plus sombres des campagnes progressivement abandonnées pour la ville.

À quatre-vingts ans passés, s’il n’a rien perdu de son esprit rebelle ni de son envie de créer, Kazuo Kitai s’est recentré sur une vision plus introspective. Après avoir exploré son intérieur dans des natures mortes pleines de poésie, il est récemment revenu à ses premières photographies de révoltes estudiantines, qu’il a déchirées avant de les recouvrir de signes peints. Intitulée Iroha, qui pourrait se traduire par A,B,C en français, cette série où la destruction devient création constitue peut-être l’un de ses plus beaux chefs d’œuvre. Celui qui voulait être peintre avant de capter par la photographie l’essence d’une société referme ainsi une boucle, rappelant que ses soixante ans de carrière n’ont jamais été qu’une longue variation sur le même geste : regarder ce que les autres ne regardent pas.

Zoé Isle de Beauchaine

Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien
30 avril – 25 juillet 2026
Maison de la Culture du Japon à Paris
101 bis Quai Jacques Chirac
75015 Paris, France
https://www.mcjp.fr/

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