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Le Questionnaire : Lauri Gaffin par Carole Schmitz

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Lauri Gaffin : entre mémoire, regard et vérité

Chez Lauri Gaffin, la photographie ne relève pas du hasard mais de la nécessité. Née à Los Angeles, formée au regard par la vie plus que par les écoles, elle a d’abord façonné des univers de fiction avant de saisir la réalité. Son métier de set decorator pour le cinéma a affiné son sens du cadre, du détail et de la lumière — ces éléments qui, chez elle, ne décorent jamais mais révèlent.

Sa photographie s’enracine dans une émotion viscérale, une curiosité presque instinctive. Loin des effets ou de la virtuosité technique, Gaffin privilégie la sincérité du regard. Elle ne cherche pas à séduire, mais à comprendre ce qu’elle voit, à traduire l’émotion qui traverse l’instant. Ses images portent la trace d’une humanité fragile, d’une attention à l’autre, et d’un rapport au monde traversé par la conscience du temps qui passe.

La mémoire est son fil conducteur. Des mains vieillissantes de sa grand-mère à celles de ses parents, elle photographie le corps comme archive du vécu, comme territoire d’affection et de disparition. Chez elle, l’intime devient universel : la photographie n’est pas un art de possession, mais une façon de relier, de retenir ce qui s’efface.

Son approche visuelle, souvent marquée par la lumière naturelle, révèle une sobriété poétique, presque méditative. L’eau, omniprésente dans son imaginaire, devient métaphore de l’inconstance et du recommencement — thème récurrent dans son travail et dans son rapport au monde.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la cohérence entre la femme et son œuvre. Lauri Gaffin photographie pour rester présente, pour se situer dans la réalité, comme si l’acte même de photographier constituait une forme de respiration. Son regard n’est ni cynique ni désabusé : il est celui d’une observatrice lucide, émue, parfois désarmée, mais toujours juste. Dans un univers photographique souvent dominé par la recherche de style ou de reconnaissance, Gaffin oppose une autre éthique : celle de la vérité émotionnelle, du geste honnête. Elle appartient à cette lignée de photographes qui, comme Dorothea Lange ou Mary Ellen Mark — qu’elle cite volontiers —, placent l’humain au centre de tout.

Ses images ne crient pas : elles chuchotent. Elles ne s’imposent pas : elles s’invitent. Et dans ce murmure, dans cette retenue, se loge toute la force d’une œuvre en devenir — à la fois personnelle, universelle et profondément nécessaire.

 

Site Web : www.laurigaffin.com
Instagram : @gaffinlauri

 

Actualité : Lauri Gaffin est actuellement au cœur de l’actualité artistique avec son projet Moving Still: A Cinematic Life Frame-by-Frame. Ce travail, à la fois livre (édité par Damiani) et exposition, offre une immersion dans les coulisses de films emblématiques tels que Fargo, Iron Man, Charlie’s Angels et Captain Marvel. Il mêle photographies inédites prises sur les plateaux et récits personnels, dévoilant l’intimité d’une carrière de quatre décennies dans l’industrie cinématographique.

Quel a été votre premier déclic photographique ?
Lauri Gaffin : C’était à l’âge de 16 ans. Je suis partie en voyage scolaire en Espagne, et j’étais désespérée à l’idée de ne pas pouvoir raconter mes expériences à mes parents. Aucun d’eux n’avait jamais eu la chance de voyager en Europe, et tous deux traversaient une période difficile, chacun de leur côté, après leur divorce.

 

Un souvenir photographique de votre enfance ?
Lauri Gaffin : Mes premiers souvenirs liés à la photographie remontent à mon adolescence, lorsque je photographiais ma grand-mère Fanny avec mon Kodak Instamatic. J’étais incroyablement proche d’elle, tout en étant très consciente de sa mortalité imminente. Elle était arrivée aux États-Unis de Russie à l’âge de 17 ans. J’étais l’une des rares personnes de la famille à avoir la patience de lui apprendre à lire et à écrire en anglais.

 

Quelle femme ou quel homme d’images vous a le plus inspirée ?
Lauri Gaffin : Au début de ma carrière, les photographies de Georgia O’Keeffe par Stieglitz — notamment celles de ses mains  m’ont fascinée. J’aimais que ses portraits révèlent la beauté de son corps et pas seulement celle de son visage. En conséquence, j’ai voulu photographier les mains de ma grand-mère, puis celles de mes parents à mesure qu’ils vieillissaient.

 

Quelle photographie auriez-vous aimé prendre (celle d’un autre, ou une que vous avez ratée) ?
Lauri Gaffin : J’aurais aimé avoir réalisé n’importe quelle photographie d’Elger Esser. J’admire la façon dont il parvient à capturer une atmosphère et le sentiment d’un lieu qui enveloppent totalement le spectateur.

 

Quelle image vous a le plus émue ?
Lauri Gaffin : L’eau m’a toujours fascinée, et le tableau Untitled (Waves) de Vija Celmins qui ressemble à une photographie représente l’océan dans toute son immensité. En grandissant à Los Angeles, le Pacifique était cet espace sans limites où je pouvais fuir mes tourments intérieurs.

 

Et laquelle vous a mise en colère ?
Lauri Gaffin : Toutes les photographies des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale me remplissent de fureur, de tristesse et de désespoir.

 

Selon vous, quelle photographie a changé le monde ?
Lauri Gaffin : Les premières images de la Terre entière, que nous avons découvertes en 1967, ont transformé notre perception de nous-mêmes. Elles ont profondément marqué mon esprit d’adolescente de seize ans.

 

Et laquelle a changé votre monde ?
Lauri Gaffin : Les premières photographies de l’assassinat du président Kennedy, en 1963, ont bouleversé mon jeune esprit. J’ai alors compris que le monde pouvait être dangereux, et que personne n’était à l’abri.

 

On dit qu’une image vaut mille mots — qu’en pensez-vous ?
Lauri Gaffin : Je ne suis pas quelqu’un de verbal. Je suis une personne visuelle, et pour moi, rien n’est plus émotionnel, instructif et durable qu’une photographie.

 

Qu’est-ce qui vous captive le plus dans une photo ?
Lauri Gaffin : J’hésite entre la photographie de personnes et la puissance du monde naturel, il m’est donc impossible de trancher.

 

L’image qui vous hante ?
Lauri Gaffin : J’ai vécu l’époque de la guerre du Vietnam, lorsque la photographie a changé l’opinion publique américaine. Oui, je crois profondément que la photographie peut changer le monde. Je dirais aussi que la révélation de l’Holocauste par l’image a enfin rendu ces horreurs tangibles pour la conscience du monde, malgré le déni dans lequel tant de gens voulaient rester.

 

À vos yeux, quelle qualité est essentielle pour être un bon photographe ?
Lauri Gaffin : Un bon photographe est, selon moi, quelqu’un d’émotionnellement investi et capable de transmettre cela à travers son œuvre.

 

Un livre de photographie absolument essentiel ?
Lauri Gaffin : Si je ne devais posséder qu’un seul livre de photographie, ce serait The Decisive Moment d’Henri Cartier-Bresson. C’est une étude de la photographie instinctive et spontanée, où l’artiste doit faire confiance à son intuition.

 

Votre premier appareil photo ?
Lauri Gaffin : Le premier appareil dont je me souvient est un Kodak Instamatic que j’ai beaucoup utilisé, à la fin des années 1960. L’un de mes préférés fut un Leica D-Lux 3, jusqu’à ce qu’il devienne irréparable. Plus récemment, j’utilise mon iPhone 15 Pro.

 

Couleur ou noir et blanc ? Lumière naturelle ou studio ?
Lauri Gaffin : Je photographie aussi bien en couleur qu’en noir et blanc. J’aime la lumière naturelle. Mais lorsque je travaille sur un plateau de cinéma, j’utilise bien sûr la lumière artificielle et les sources lumineuses du décor.

 

Comment choisissez-vous vos projets, et comment définiriez-vous votre processus créatif ?
Lauri Gaffin : Je suis intensément curieuse et spontanée à l’excès. Ce que je suis, c’est ce que l’on voit dans ma photographie. Quand je travaille comme décoratrice de plateau, je suis fascinée par les coulisses — les ajustements, les minuties, l’atmosphère fébrile d’attente et de précipitation. Lorsque je voyage ou vis une aventure, je photographie aussitôt ce que je vois, ravie de saisir l’instant avant qu’il ne s’échappe.

 

La personne que vous rêvez de photographier ?
Lauri Gaffin : J’ai eu la chance de rencontrer une personne que j’ai longtemps rêvé de photographier : l’écrivain Jim Harrison. Je l’ai soudain aperçu à l’aéroport de Traverse City, dans le Michigan. J’étais en train de lire son livre Dalva, je me suis donc avancée pour lui demander une dédicace. Nous avons discuté de cuisine  il partait à Paris pour écrire un article gastronomique. Puis j’ai trouvé le courage de lui demander si je pouvais le photographier, là, dans l’aéroport. Il a accepté, et il a été à la hauteur de toutes mes attentes. J’aime la façon dont je l’ai saisi, son regard fuyant et tout.

 

Par qui aimeriez-vous être photographiée ?
Lauri Gaffin : Si je pouvais choisir les photographes — morts ou vivants — qui me photographieraient, je dirais Dorothea Lange, Eve Arnold, Mary Ellen Mark, ou encore des chefs opérateurs qui sont aussi des photographes, comme Stephen Goldblatt ou Roger Deakins.

 

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Lauri Gaffin : Les lieux les plus extravagants où j’ai photographié sont l’Alaska et Hawaï  pour l’immersion totale dans la nature. La ville de Rome, elle, reste la meilleure pour ses siècles de décadence.

 

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Lauri Gaffin : La dernière chose que j’ai faite pour la première fois a été de photographier ma mère pendant qu’elle mourait, et au moment même de son dernier souffle. Je n’aurais jamais cru photographier une telle transition.

 

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Lauri Gaffin : Je rêve de découvrir le Japon, car j’aime sa culture : les films de Kurosawa, l’architecture, la gastronomie, et cette atmosphère que j’ai toujours trouvée propice à la photographie. J’ai particulièrement aimé le film de Wim Wenders Perfect Days, ainsi que le classique de Hiroshi Teshigahara La Femme des sables.

 

Le lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
Lauri Gaffin : L’océan et mon lit sont deux lieux dont je ne me lasse jamais.

 

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à votre table ?
Lauri Gaffin : À ma table idéale, il y aurait ma collaboratrice et amie décoratrice Florence Fellman, ainsi que des personnes que j’admire et qui m’ont fait rire ou pleurer : Catherine O’Hara, Bob Dylan (que j’ai toujours cru que j’épouserais), Joni Mitchell, et Jim Harrison. Ruth Reichl et Alice Waters seraient bien sûr invitées pour garantir la qualité du repas.

 

L’essentiel que les gens devraient absolument savoir de vous ?
Lauri Gaffin : Je photographie comme une forme d’expression artistique et pour rester ancrée dans le présent. C’est ma mémoire, ma pratique. C’est le journal de ma pensée à un moment donné, que je peux ensuite classer et retrouver. La photographie est mon langage. C’est là que ma vie intérieure prend forme et se met au point.

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