Jennifer Westjohn : À travers l’objectif
Dans le paysage contemporain de la photographie, Jennifer Westjohn se distingue comme une artiste dont l’objectif ne se contente pas de capturer : il éveille. Son travail oscille avec grâce entre la macro et le panoramique, des textures intimes de la terre et du feuillage aux vastes étendues de ciel et de mer, invitant le spectateur à un dialogue silencieux avec le monde naturel.
Les photographies de Jennifer Westjohn sont empreintes d’une rare sensibilité, d’un équilibre subtil entre précision esthétique et contemplation presque spirituelle. Chaque image résonne du pouls de la vie, rappelant les rythmes sacrés qui traversent notre environnement. Qu’il s’agisse de la surface miroitante d’un lac, du tissage complexe d’une feuille ou du jeu subtil de la lumière sur un paysage, sa vision suggère que la nature elle-même est un texte à lire avec soin, patience et émerveillement.
Sa récente exposition, Higher Ground, illustre parfaitement cette approche. Il ne s’agit pas simplement de paysages présentés, mais d’une méditation sur l’élévation — physique, émotionnelle et spirituelle. Les œuvres parlent d’une conscience instinctive, d’un appel à se reconnecter aux forces élémentaires qui soutiennent la vie, sans jamais tomber dans le didactisme, laissant l’image dérouler ses propres récits.
Il émane du travail de la photographe une force tranquille. C’est un art de l’observation et de la révérence, où chaque cadre devient une invocation de présence. Ses photographies invitent à la lenteur, souvent perdue dans le rythme contemporain, encourageant le spectateur à habiter l’instant et à considérer les fils invisibles qui relient la conscience humaine à l’immensité du monde naturel.
À une époque où la photographie cherche souvent le spectacle ou le choc, Jennifer Westjohn nous rappelle le pouvoir de la subtilité. Son œuvre est une insistante douceur : la beauté, l’attention et le soin deviennent des formes de résistance, et l’art, dans sa discrétion, peut nourrir la conscience, la réflexion et, ultimement, un sentiment plus profond d’appartenance.
Jennifer Westjohn ne se contente pas de nous montrer le monde ; elle nous y guide avec sensibilité, révérence et une vision poétique rare, s’affirmant comme l’une des voix réfléchies de la photographie contemporaine.
Website : www.jenniferwestjohn.com
Instagram : @jenniferwestjohnphotos
Votre premier déclic photographique ?
Jennifer Westjohn : Une photographie sous-marine prise par mon père en Méditerranée.
Un souvenir photographique d’enfance ?
J.W. : Le petit laboratoire rouge de mon père installé chez lui.
L’appareil photo de votre enfance ?
J.W. : Un petit appareil argentique donné par mon père mais je ne m’en souviens plus. Je pense que j’ai aussi eu beaucoup de Kodak jetables… comme beaucoup de jeunes à l’époque, notamment pour les voyages scolaires.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
J.W. : Canon 5D mark II et plusieurs objectifs différents.
L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré(e) ?
J.W. : Robert Mapplethorpe, pour sa capacité à créer l’harmonie. J’aime autant ses portraits de « membres » que celui du petit chaton reclu dans le coin du canapé. Il y a de la force, de la tendresse, des choses qui ne vont pas ensemble et pourtant c’est un travail artistique harmonieux, d’une grande pureté.
L’image que vous auriez aimé prendre ?
J.W. : Richard Avedon, “Ronald Fischer, apiculteur”, Davis, Californie, le 9 mai 1981.
Celle qui vous a le plus émue ?
J.W. : La photographie « Dream » que j’ai prise d’un orang-outan aux yeux clos me touche énormément.
Et celle qui vous a mis en colère ?
J.W. : Les selfies sur les réseaux sociaux qui montrent une « vraie ou fausse » vie dorée, bourrée de possessions, qui font croire que le bonheur c’est d’avoir, comme le chante si bien Alain Souchon, et qui rendent beaucoup de gens malheureux et déboussolés.
Quelle photo a changé le monde ?
J.W. : Je ne sais pas laquelle, mais pour moi ce sont les photos de photographes-journalistes de guerre en général.
Et quelle photo a changé votre monde ?
J.W. : Une photo de Sebastião Salgado lors de son exposition à la BNF. Pardon, je ne me souviens plus laquelle exactement, mais je sais qu’il l’avait prise sur les Sandwich Islands. Je me suis jurée d’y aller, j’y suis allée, et ce « difficile » périple m’a profondément changée.
Une image clé dans votre panthéon personnel ?
J.W. : L’image de mon grand-père américain Larry habillé en marin, que je n’ai jamais connu.
Ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
J.W. : C’est l’émotion que me donne une image, qu’il s’agisse d’un paysage ou d’un portrait. Ce qui me touche, c’est une image qui va activer quelque chose que j’ai l’impression d’avoir déjà connu, comme une odeur ou un morceau de musique qui vous rappelle un lieu, une personne chère, un moment de vie, bon ou mauvais d’ailleurs…
Quels détails cherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
J.W. : Une certaine « profondeur ». C’est quelque chose de lourd, de magnétique, mais qui se trouve souvent dans un détail. Dans ma série « Awake », la photo « La nuit » en est un exemple : la composition est assez simple, mais le détail de la lumière sur l’océan donne à cette photographie toute sa profondeur.
Elliott Erwitt disait : “La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif.” Êtes-vous d’accord ?
J.W. : Oui pour le noir et blanc car il est fabriqué. Pour la couleur, je ne sais pas, car on peut aussi jouer avec elle, donc elle n’est pas toujours « la réalité », elle n’est pas toujours « descriptive ».
La technique peut-elle primer sur l’émotion en photographie selon vous ?
J.W. : Oui, peut-être dans la photographie publicitaire ou de mode. Ce n’est pas une critique, le travail est énorme et il y a beaucoup de magnifiques photographies de mode, mais parfois cela manque d’émotion. Le travail de Sarah Moon est formidable à ce titre, très poétique.
La beauté en photographie est-elle purement esthétique pour vous ?
J.W. : Non. J’ai toujours pensé que la beauté était le défaut dont on tombe amoureux, l’imperfection du charme. Il n’y a que ça de vrai. J’aime montrer la beauté des choses naturelles.
Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
J.W. : Un être vivant, homme ou animal, aux yeux clos. Un paysage, même s’il n’y a pas d’être vivant, ne représente pas forcément le silence : le bruit des éléments naturels, les vagues, le vent dans les feuilles d’un arbre… ou même le sentiment intérieur évoqué par la photographie peut être « bruyant ». Alors qu’un être aux yeux clos nous invite au silence.
L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photo peut-elle être plus vraie que la réalité ?
J.W. : Une photographie est toujours unique, elle est toujours subjective. Elle dépend de ce que le photographe choisit de montrer ou de la mise en scène. On retrouve cela dans le travail de Robert Doisneau…
Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
J.W. : Oui, bien sûr. Une photographie ne nous montre pas la réalité mais un angle. Elle peut nous influencer et évidemment sortir les choses de leur contexte.
La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
J.W. : Les deux.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
J.W. : Beaucoup de choses : l’aspect émotionnel, l’aspect esthétique, et même l’aspect technique. J’entends par là la résolution de l’image et savoir la gérer. Quand une photo est imprimée sur 3 mètres, ça en jette, mais seul ce facteur ne suffit pas ; il faut aussi au moins un des deux autres critères.
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
J.W. : Être libre, oser, ne jamais lâcher.
Comment choisissez-vous vos projets ?
J.W. : Par instinct, par besoin, c’est assez viscéral.
Un projet à venir qui vous tient à cœur ?
J.W. : Je travaille sur des projets de livres : l’un concerne l’amour universel, l’autre les ladyboys. L’unité d’un livre permet de passer un message et un univers plus large qu’une photo séparée. Et je peins et dessine beaucoup depuis un an.
La personne que vous aimeriez photographier ?
J.W. : Un gorille.
La personne par qui vous aimeriez être photographiée ?
J.W. : Richard Avedon, j’adore ses portraits de sa série « In the American West ».
Un livre de photographie indispensable ?
J.W. : Je ne sais pas, il y a beaucoup de bons livres de photos.
La dernière photo que vous avez prise ?
J.W. : Le lever du jour.
En termes de réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
J.W. : Je n’ai pas de compte Facebook, pas de TikTok, mais Instagram permet d’avoir une vitrine et de voir aussi le travail des autres, partiellement.
Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux ?
J.W. : La photographie a explosé sur les réseaux sociaux, mais cela rend le travail encore plus dur pour les professionnels. Les réseaux sociaux offrent des filtres et des astuces pour arranger les photos, donc tout le monde peut faire une bonne photo. Ce qui est dur, c’est d’avoir un grand nombre de « très bonnes photographies », ce qui ne s’obtient que par un travail sur le long terme.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
J.W. : Action protection animale, les SPA…
Quel est votre point de vue sur l’IA ?
J.W. : Dans l’art, je n’aime pas ça. J’aime que l’art soit avant tout la création directe d’une âme humaine. Pour le reste, je ne sais pas encore… Mais je pense que, comme pour tout, il y aura des bons et des mauvais côtés.
Couleur ou noir et blanc ?
J.W. : Couleur.
Lumière du jour ou lumière artificielle ?
J.W. : Lumière naturelle.
Quelle ville trouvez-vous la plus photogénique ?
J.W. : Pour moi, c’est Bénarès-Varanasi, mais New York est aussi très photogénique.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
J.W. : Des tribus en Amazonie ou en Afrique.
Le lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
J.W. : L’Islande.
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
J.W. : Une seule image ne serait pas suffisante.
Selon vous, qu’est-ce qui manque au monde actuel ?
J.W. : Une certaine liberté d’expression, on se censure par peur.
Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous ou feriez-vous un selfie avec lui ?
J.W. : De poser pour moi. Je ne suis pas croyante, mais il me semble que Dieu existe ; il est partout dans la nature.
Votre drogue favorite ?
J.W. : L’amour de mon chien.
La meilleure façon de déconnecter pour vous ?
J.W. : Marcher dans la nature.
Votre dernière folie ?
J.W. : Avoir changé de vie, ce qui est en fait la chose la plus raisonnable.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
J.W. : J’en ai eu deux pour le moment : la première fut « humaine » — photographier des ladyboys dans le milieu de la nuit et de la prostitution en Thaïlande dans les années 2010. L’autre fut d’aller en Antarctique.
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
J.W. : Avocate pénaliste, je ne dormirais plus !
La question qui vous fait sortir de vos rails ?
J.W. : Votre avant-dernière question : “La chose qu’il faut absolument savoir sur vous ?”
La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
J.W. : Aller écouter la brame des cerfs dans la nature à la nuit tombée.
Votre plus grand regret ?
J.W. : Ne pas avoir pu dire « je t’aimerai pour toujours » et « merci » à mes grands-parents avant qu’ils s’en aillent…
Si vous deviez tout recommencer ?
J.W. : Je referais tout pareil, bon peut-être certaines bêtises en moins.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
J.W. : Nostradamus, Vivaldi, Nietzsche, Francis Ford Coppola, un Égyptien au temps de la construction des pyramides (pour résoudre enfin le sujet), les gens que j’aime et surtout un bon chef ! Bien manger est un grand bonheur.
Qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous après ?
J.W. : Je suis heureuse si l’on comprend et aime mon travail.
La chose qu’il faut absolument savoir sur vous ?
J.W. : Je ne sais pas.
Un dernier mot ?
J.W. : Merci Carole pour cette interview.














