Camille Lévêque : l’intime en héritage
Artiste plurielle et conteuse de l’invisible, Camille Lévêque explore les territoires de la mémoire avec une sensibilité rare et une acuité politique assumée. À la croisée de la photographie, de l’archive familiale, de l’installation, de l’écriture et du textile, elle tisse une œuvre profondément incarnée, où chaque image devient un fragment de récit, un geste de réparation, un indice laissé à même la surface du visible.
Chez elle, l’image ne documente pas : elle dévoile — par strates, par silences, par résonances. Son travail fouille les plis du passé, les récits tus, les mémoires marginales, les hontes de famille, les figures féminines effacées ou sacrifiées. Refusant le didactisme ou la frontalité, Camille Lévêque préfère la suggestion, l’ellipse, la poésie du flou. Elle hybride les formats, détourne les supports, construit des cartographies émotionnelles où l’intime devient politique, et où chaque absence devient présence.
Invitée aux Rencontres d’Arles 2025, elle y poursuit cette archéologie du sensible à travers une œuvre inédite et immersive, qui interroge ce que nous transmettons — volontairement ou non. Que reste-t-il de ce qui n’a pas été dit ? Comment faire exister les voix oubliées ? Comment l’image peut-elle à la fois témoigner d’un manque et réparer une lignée ?
Dans un monde saturé de récits normés, son travail ralentit le regard et invente un langage du fragment et du lien. Il redonne chair aux mémoires écartées et ouvre un espace où l’art devient une forme de justice douce, un acte de résistance sensible, une tentative de réinscrire dans l’histoire celles et ceux que l’oubli menaçait. À Arles, Camille Lévêque affirme que la mémoire peut être matière, et la photographie, un lieu de ré-appropriation
Website : www.camilleleveque.com
Instagram : @thelivewildcollective
Votre premier déclic photographique ?
Camille Lévêque : Découvrir les polaroids de Tarkovski dans son livre « Instant Light ».
L’homme ou la femme d’image qui vous inspire ?
C.L. : Sophie Calle.
L’image qui vous a le plus ému ?
C.L. : Mes archives familiales.
Peut-on parler de photographie sans évoquer le temps ?
C.L. : Non. Que ce soit dans le fond ou dans la forme, le temps a forcément à voir avec l’objet photographique.
Quel rôle joue l’invisible dans vos images ?
C.L. : Un rôle fondamental de moteur de recherche et de création, et la place centrale de ma production. J’aime travailler l’invisible en évoquant l’absence, le non-dit, et créer des images qui jouent sur la suggestion plutôt que la révélation.
Une photo peut-elle être plus vraie que la réalité ?
C.L. : Si il y a bien quelque chose auquel nous sommes confrontés depuis quelques années désormais (et principalement dans l’information par l’image) c’est la notion de « réalité » et « vérité » subjective. Une photographie est le produit d’un regard et d’un point de vue individuel, par ailleurs une image peut dire des choses bien différentes en contexte ou hors contexte. Entre ce que l’on veut donner à voir et ce qui est perçu, il peut y avoir une énorme variation de la notion de réalité.
Une photo peut-elle changer notre perception d’un événement ?
C.L. : Absolument, d’où l’importance du contexte des images, et l’exigence éthique lors de la production et la diffusion d’une image (dans le cadre de la presse principalement).
La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
C.L. : La photographie est plurielle, elle peut prendre différentes formes et servir différents desseins. Il faut sortir aussi du modèle très présent (et pesant) en France de l’histoire du photo-journalisme avec la preuve par l’image. Il faut penser aux formes expérimentales et non figuratives, au travail sur la lumière, la matière, le vide, etc…
Un souvenir photographique de votre enfance ?
C.L. : Ma mère qui nous prend traditionnellement en photo tous les ans pendant les vacances.
Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
C.L. : N’importe quelle peinture d’Alekos Fassianos.
Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
C.L. : Elle n’existe pas à mon sens. Une perfection technique est ennuyeuse et une perfection en terme d’émotion transmise est subjective. L’idée de perfection objective reviendrait à une image consensuelle, donc sans aucun intérêt à mes yeux.
La personne que vous aime(rie)z photographier ?
C.L. : Ma fille.
Un livre de photos indispensable ?
C.L. : Les premiers livres de Sophie Calle, « Instant Light » d’Andrei Tarkovski, tous les livres de Peter Beard, « Photographs Not Taken »…
L’appareil photo de votre enfance ?
C.L. : Des jetables 35mm que ma mère nous offrait pour les vacances.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
C.L. : Ils sont nombreux, le seul paramètre qui m’importe est de travailler avec des lentilles Carl Zeiss.
Votre drogue préférée ?
C.L. : Au risque de sonner cliché, la prise de vue.
Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
C.L. : La nature.
Quelle est votre relation personnelle à l’image ?
C.L. : Obsessionnelle. Je collectionne les images sous toutes leurs formes, les photographies, les dessins, les cartes postales, les peintures. Si mon inspiration et mes influences viennent essentiellement des mots, ce sont les images qui me rendent le plus heureuse.
Votre dernière folie ?
C.L. : L’achat d’un scanner professionnel.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
C.L. : Travailler sous sept noms différents depuis dix ans.
C’est quoi, une photo réussie ?
C.L. : Une image qui procure une émotion.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
C.L. : Sans surprise…l’émotion. Les textures aussi.
Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
C.L. : Je pense que la différence s’opère au niveau de l’intention. La photographie d’art est animé par un concept, une réflexion sur la création de l’image et son usage envisagé.
La ville, le pays ou la culture qui vous fait le plus vibrer ?
C.L. : L’Arménie.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
C.L. : Les Etats-Unis.
Couleur ou N&B ?
C.L. : Couleur.
Lumière du jour ou lumière artificielle ?
C.L. : Artificielle.
Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
C.L. : Los Angeles.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
C.L. : Christiane Taubira, Werner Herzog, Guillaume Nicloux et Donald Glover.
Si votre appareil photo pouvait parler, que dirait-il de vous ?
C.L. : Que j’ai un trouble obsessionnel compulsif.
Selon vous, quel est le rôle de la photographie dans notre perception du monde ?
C.L. : Elargir la manière dont nous voyons les choses, nous forcer à regarder et ne pas nous contenter de juste « voir ».
Quels sont les grands défis à venir pour la photographie ?
C.L. : Savoir se réinventer.
Comment les réseaux sociaux influencent-ils aujourd’hui la création et la réception des images ?
C.L. : Ils mettent en exergue la façon dont nous consommons, notamment les images. Nous accumulons en masse sans forcément comprendre, ou profiter de ce que nous recevons. Néanmoins, les réseaux sociaux permettent de mettre en contact des publics parfois très éloignés ce qui est une grande chance, dont beaucoup se saisissent.
Si vous deviez tout recommencer ?
C.L. : Je ferai tout à l’identique.
Le mot de la fin ?
C.L. : Tout est politique. Agissez ou réagissez pour la défense d’un monde plus juste, plus inclusif, plus humain. Nous avons trop appris à avoir honte de l’histoire pour être acteurs d’une histoire de la honte.
CAMILLE LÉVÊQUE — À LA RECHERCHE DU PÈRE
DELPIRE & CO
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