Rechercher un article

La Probité Photographique

Preview

Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

Curieux ce mot disparu si rapidement, en quelques années, de tous nos systèmes de communication. Il est vrai qu’il est loin d’être le seul. Ce qui dérange est que ce terme consiste à définir la forme des rapports entre les autres et chacun de nous, d’une part, et à situer nos propres comportements vis-à-vis de nous-mêmes, d’autre part.

Comme photographe, ces deux observations m’invitent à mieux expliciter ce point de départ d’une chronique.

A propos de nos rapports aux autres, je vous ai choisi cette définition de la probité du dictionnaire universel de Furetière (1690), reprise par le Robert :  probité : bonté, vertu naturelle par laquelle on s’abstient de nuire à autruy. Il y a dans le monde beaucoup de gens d’esprit & de valeur, mais il y en a peu qui ayent de la probité ». Pour ce qui concerne nos faces à faces personnelles, la définition académique officielle semble pertinente « probité : rigueur, exactitude appliquée à serrer la vérité, la justesse au plus près ».

Que deviennent nos travaux, nos constatations, nos témoignages, nos recherches, nos transmissions, nos créations photographiques avec la disparation évidente de cette probité qui s’estompe dans nos réalités de photographes comme elle s’évanouit dans le quotidien de nos vocabulaires.

Il est vrai que sur la forme, nous constatons tous les jours que la rigueur et l’honnêteté ne font plus partie de l’ordre des choses, à tous les niveaux. Les tendances successives prennent le pas sur l’objectivité gravée par la lumière, les petits arrangements bricolés deviennent des réalisations incontestables. Est-ce bien à la technologie de prendre parti dans la fabrication d’une image et lors de sa restitution ? Cette dérive doit nous interroger à plusieurs titres. Je répète souvent que la Photographie n’est qu’un ensemble technique et non pas une fin en soi ; il en résulte, et c’est merveilleux, une utilisation pour d’innombrables finalités très variées. L’éventail s’étale du constat scientifique stricte jusqu’aux délires créatifs absolus.

Le premier danger d’une interprétation technique, non maitrisée de l’image, s’étend de la programmation de la caméra de prise de vues à la restitution informatisée de l’image. Notre inertie pour agir de plus en plus prégnante au profit de suites logiques numérisées amplifie la disparition des rigueurs, tant pour les autres (les sujets) que pour nous-mêmes (nos choix).

Cette situation d’une évolution très matérialiste des concepts est d’autant plus dangereuse qu’elle s’insinue subrepticement. En effet, au sommet de l’échelle, les modifications trompeuses des images sont certes visibles dans leurs outrances et dans leurs portées ; mais, un esprit avec encore un petit pied un peu sur terre fera la part des choses. Cette relâche photographique totale n’est pas terrible ; mais facilement détectable par ses incohérences.

Beaucoup plus inquiétant se trouve être ce glissement pernicieux qui retire tout consentement de l’esprit et de la réflexion du photographe. Ainsi, cette petite mise au point obligatoirement focalisée sur un œil, ce multiple enregistrement avec extraction automatique imposée de la pressentie meilleure prise, la reconstruction automatique d’une attitude – voire d’un visage -, deviennent des opérations normales, avec l’assentiment du plus grand nombre.

Or, les résultats de telles déviances seront peut-être acceptables pour un imaginatif émergent qui les accentuera dans ses délires de provocations. Mais, ces mêmes résultats restent inadmissibles dans les preuves photographiques et dans les témoignages par l’image. Evitons aussi de vouloir confondre l’interprétation, de mise en valeur par les opérateurs, avec les mécanismes d’obtention automatique d’images prévisualisées.

Le danger insidieux n’est pas tant ces images outrancières et tricheuses pour détourner l’esprit du lecteur. Mais, il progresse indubitable pour permettre de placer, de façon peu perceptible, le curseur de la trahison au gré d’options très souvent peu rigoureuses lorsqu’elles ne sont pas tendancieuses.

L’abandon de notre probité devient catastrophique dès que nous abordons le fond de nos conceptions et de nos fabrications d’images. Cette fois encore, cela touche aussi bien notre rapport aux autres que notre ligne de conduite personnelle.

Peu importe nos idées, nos choix, nos implications, nos forces et nos faiblesses, nous devons l’honnêteté aux autres, à tous les autres et spécialement à nos sujets et autres modèles. Cela semble évident, encore plus dans les reportages ; mais, nous constatons, jour après jour, que ce n’est nullement le cas. Les « scoop », devenus les « buzz », s’imposent comme essentiel pour chaque image, et ce, peu importe la fonction et l’intérêt de cette photographie.

C’est tellement vrai que nous oublions d’y chercher ce qui nous intéresse, comme nous l’avons observé, pour la technique, l’essentiel de l’image s’estompe. Cette vérité (individuelle qui est la nôtre, bien entendu) nous interpelle aussi dans cette période d’hésitation. Souvent par paresse, par dégoût, par lassitude, des généralités qui nous entourent et qui prévalent, nous oublions notre propre rigueur intellectuelle.

L’environnement sociétal mondialisé, une sorte d’univers informe nivelé, n’encourage guère, le respect sous tous ses aspects pour l’image et ce qu’elle véhicule. La déferlante des faux montages, les vols systématiques des droits moraux, la spoliation des biens immatériels, nous envahissent en permanence sans susciter la moindre réaction de tous les intervenants de la filière photographique.

Les plus grands concours internationaux, les festivals aux prétentions affichées, les éditeurs de livres peu scrupuleux, les commissaires d’expositions très médiatisées, tout ce petit monde, à l’œil supposé aguerri, nous propose des représentations imagées qui ressemblent à tout et à n’importe quoi.

Pourtant, l’évolution technique de la photographie est loin d’être sclérosée. Nous voyons poindre régulièrement de nouvelles façons d’utiliser la lumière, pour écrire. A titre d’exemples, les évolutions d’un développement, par des révélateurs végétaux, pour des films argentiques ou la lecture laser structurelles qui offrent de nouvelles perspectives. Le tête-à-tête du photographe avec ses sujets a encore beaucoup à apprendre de la créativité objective ou de la matérialisation des idées.

Il reste toujours un énorme potentiel non exhaustif pour constater ou pour concevoir avec la lumière, sans qu’il soit utile de sortir des options éthiques et esthétiques liées à notre passion

Thierry Maindrault, 11 avril 2025

 

Vos commentaires sur cette chronique et sa photographie sont toujours les bienvenus à

[email protected]

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android