Notre collaborateur Jean Loh a appris que Robert Van Der Hilst s’est éteint paisiblement à son domicile parisien, la veille de la Saint-Valentin. Il nous a envoyé ce texte.
J’ai rencontré Robert Van Der Hilst pour la première fois lors de la 4e édition du Pingyao Photo Festival, après y avoir assisté en 2001, 2002 et 2003. En 2004, Robert fut nommé par les organisateurs président du jury du festival. Il y présentait également une exposition de son « Cuban Interior ». Je n’avais jamais entendu son nom auparavant, car il travaillait surtout en Amérique du Nord et en Amérique latine et avait été publié dans des magazines tels que Vogue, Stern et Geo, etc. Pingyao fut sa première venue en Chine, et je commençai à le mettre en relation avec différents photographes chinois disséminés dans des provinces lointaines, car il répétait à tout le monde qu’il voulait travailler sur un projet qu’il appelait « the Chinese Interior ». Le concept était né lorsqu’il travaillait à Cuba dès 1987-1988, où la surveillance policière remarqua rapidement un grand photographe néerlandais, mince, blond ; il ne se sentit plus en sécurité pour faire de la photographie de rue et demanda à des Cubains s’il pouvait les photographier à l’intérieur de leur maison. Tout se passa bien jusqu’à ce qu’il commette une erreur — en montant à Paris une exposition avec la collaboration de l’écrivaine cubaine exilée Zoé Valdés, connue pour son engagement anti-castriste. Lors de son troisième voyage à Cuba, il fut arrêté à l’aéroport de La Havane, déclaré persona non grata et expulsé. Il apprit plus tard qu’il avait été dénoncé par Alberto Korda, photographe cubain quasi officiel, célèbre pour ses portraits de Che Guevara. Ne pouvant plus continuer à travailler à Cuba, sur les conseils de Zoé Valdés, il partit documenter les Cubains de la diaspora vivant à Miami (Floride), et en rapporta quantité de magnifiques images d’une culture cubaine authentique,
Je constatai qu’il travaillait exclusivement en couleur, mais il me dit avoir commencé sa carrière en photographie noir et blanc, jusqu’au jour où un incendie détruisit sa maison au Canada et tous ses négatifs N&B. Cela expliquait pourquoi, depuis lors, il s’était tourné vers la couleur. Alors qu’il me montrait ses premiers travaux, je remarquai une image qui ressemblait à une photographie en noir et blanc ; il me répondit que non, c’était bien une photographie couleur, mais que le jeu de la lumière et la composition la rapprochaient d’un N&B. J’aimais tant la noirceur de cette image : d’abord parce qu’elle marquait son passage du N&B à la couleur, puis parce que j’y percevais deux punctums qui résonnaient en moi. La photo montrait la façade de l’American Type Founders à New York ; ayant créé une agence de design graphique (nommée Beaugeste), j’étais passionné de typographies et de polices. Mais, dans l’image de Robert, une ombre sur le trottoir dessinait une croix (!). À cette époque, je cherchais dans la photographie des significations spirituelles. Robert vit mon émotion ; il décida, avec une grande générosité, de m’offrir ce tirage, en le dédicaçant « Pour Jean » dans la marge.
À partir de 2005, lorsqu’il revint à Pingyao pour une autre exposition de ses photographies Americana, je m’impliquai plus profondément dans son travail, en particulier autour du thème de l’« Interior ». Robert voyageait énormément en Chine, mais cette masse d’images n’avait ni logique ni fil conducteur. Jusqu’au jour où je lui dis : ce que j’aime dans tes photos, ce ne sont pas les portraits, ni les boîtes de nuit, les bars et les lumières de la ville ; c’est la quiétude que je trouve dans tes intérieurs ruraux — des paysans assis chez eux, ou l’inventaire d’ustensiles de cuisine traditionnels dans ces « natures mortes » typiques. Puis je lui expliquai que notre agence de design graphique avait pour client la Rabo Bank, que Robert connaissait : une institution bancaire néerlandaise au service du monde agricole, un peu comme le Crédit Agricole en France. Si tu veux te lancer dans un projet au long cours sur « the Chinese Interior », il te faut un soutien financier ; j’élaborai donc une proposition de sponsoring pour le projet de photographie d’intérieurs domestiques de Robert en Chine. Un budget mensuel, calculé selon le niveau de vie chinois des années d’avant l’Exposition universelle, les frais de voyage et les per diem, etc. Et, au final, la Rabo Bank accepta de sponsoriser ta rétrospective au Shanghai Art Museum. J’accompagnai ensuite Robert au siège de la Rabo Bank à Pudong pour annoncer le projet au directeur et au conservateur du Shanghai Art Museum.
Dans ce contexte, Robert savourait ses allers-retours Paris-Shanghai et se disait heureux dans son appartement loué dans la Concession française de Shanghai, près de ma galerie et de mon studio de design.
Avec le recul, j’ai compris pourquoi ses photographies des Chinese Interiors furent accueillies avec des compliments polis mais peu d’enthousiasme, chez le public et les photographes chinois. Au-delà du cliché voulant que ses images rappellent aux amateurs d’art la peinture hollandaise — notamment Vermeer’s milkmaid (1660). La vérité est plus simple : les Chinois ont l’habitude de se détourner des souvenirs du passé, et ne veulent pas se remémorer une histoire de privations et de pauvreté… Ils préfèrent contempler les vitrines des boutiques de luxe ou les salons automobiles haut de gamme (les trois « I » (EEE) = Ferrari Lamborghini Maserati). C’était avant le Covid ; aujourd’hui, avec la profusion des voitures électriques et l’effondrement du marché immobilier, le chômage des jeunes travailleurs, les choses ont encore changé. Dans ce contexte historique, le « Shanghai of the Nineties » de Rob Van Der Hilst prend un autre niveau de lecture. C’est une leçon de nostalgie et une réflexion sur la sobriété, plutôt que sur la quête sans fin du glamour et des « filthy rich »…
Jean Loh, 15 février 2026
Post scriptum
Ce sont mes amis chinois qui m’ont alerté sur la disparition de Robert. La veille de la Saint Valentin ce hollandais sentimental qui aimaient les femmes (beaucoup de chinoises ?) est parti sans un bruit, on n’entendra plus le déclencheur de son Mamiya sur trépied le clic qui résonne dans la quasi obscurité des intérieurs chez les paysans chinois dans le Yunnan, dans le Sichuan…je l’ai accompagné une fois lors du festival de Dali, il avait ce culot de pénétrer chez les habitants comme par effraction, comme il ne parlait pas un mot de chinois, à part l’expression BU YAO DONG (ne bougez pas), car ces intérieurs à la luminosité extrêmement pauvre, nécessitaient un temps de pose que seul Robert maitrisait avec son Mamiya sur trépied … Grand et sec avec un beau visage et des cheveux blonds qui viraient à l’argenté, Robert était un séducteur instinctif.. Les paysans n’avaient pas le temps de réaliser leur surprise que Robert prenait déjà la poudre d’escampette. Un véritable chasseur d’instants de vie de ces paysans chinois, ces « intérieurs chinois » de Robert vingt – trente ans après, n’existent plus, sauf dans les pages de ses catalogues, alors que la Chine s’est engagée dans la modernisation à outrance, une urbanisation forcenée, une bétonnisation généralisée…














