Karla Hiraldo Voleau utilise la photographie et la performance autour de thèmes comme l’intimité, l’identité et la guérison, en se fondant fréquemment sur sa propre vie pour imaginer des espaces d’émancipation. Dans You Can Have It All (2019, 2024), exposée actuellement au Fotofestival de Lenzburg, elle conduit une réflexion sur l’acceptation de soi, la dysmorphie corporelle et le potentiel thérapeutique de l’art comme possibilité d’affronter et de surmonter les traumatismes, tout en se réappropriant une capacité d’action. Une série phare de l’édition 2026 du festival suisse.
« Le projet a commencé par une lettre écrite à moi-même, relue et redécouverte cinq ans plus tard, devenue un point de départ pour affronter la dysmorphie corporelle lors d’un voyage en solitaire en mer Méditerranée en 2019.
À travers des autoportraits et des gestes performatifs, des défis et de courts exercices, j’ai pu affronter mon image et mon apparence, en me réappropriant mon corps comme m’appartenant pleinement. La dysmorphie corporelle est un sujet trop souvent ignoré, peu documenté, et pourtant toutes les femmes que je connais en souffrent à des degrés divers. Elle se définit comme le fait de penser son corps différent de ce qu’il est réellement ; ce qui peut provoquer une forte anxiété, de la dépression, un sentiment de vulnérabilité, ou simplement l’impression d’être laide — et cela est en grande partie provoqué par des images irréalistes de femmes parfaites omniprésentes sur Internet et dans l’industrie publicitaire.
J’ai décidé que ma réponse à cette détresse serait de me confronter de manière frontale et constante à mon corps : en l’utilisant grâce à le photographie, sous tous les angles, en le banalisant, en le rendant à nouveau normal. Peu à peu, je le verrais comme un outil, voire comme un jouet, et je pourrais l’accepter tel qu’il est grâce à la répétition et au plaisir de se l’approprier. Cinq ans plus tard, j’ai repris ce travail, en répondant à mon moi plus jeune et en réfléchissant au processus de guérison après la fin d’une relation amoureuse importante.
Ces rituels de transformation m’ont aidé à affronter mes émotions et mes peurs. Dans ces rituels, je me suis connectée à des formes de savoir souvent rejetées comme de la “sorcellerie”, que je me suis réappropriées comme des outils d’émancipation féministe et de développement personnel (écriture automatique, brûler, crier, interagir avec les plantes, le tout dans la montagne et la nature).
Ce travail s’inscrit dans l’héritage de photographes féministes à l’instar de Francesca Woodman, Jo Spence et Ana Mendieta, dont les pratiques mettent en lumière le corps comme un lieu de résistance, de transformation et de récit. En m’inscrivant dans cette lignée, je considère l’art comme un espace radical où la vulnérabilité devient une force, et où l’intime est intrinsèquement politique. »
Karla Hiraldo Voleau
« En 2019, Karla Hiraldo Voleau écrit une lettre à elle-même dans le futur. Elle se trouve en Grèce, seule, exerçant un travail qui l’oblige à se lever tôt et à travailler la terre de ses mains. Elle réalise chaque jour des autoportraits. C’est une période durant laquelle elle perçoit son corps de manière déformée, s’obsédant sur certains détails. Construire des images d’elle-même devient alors une manière de renverser ce sentiment, une sorte de thérapie de choc pour apprendre à rester.
En 2024, en Italie, Hiraldo Voleau relit cette lettre et y répond. Elle écrit que non, elle ne passe pas assez de temps loin de son téléphone, au soleil. Non, elle n’est pas mère. Et oui, elle s’inquiète encore de l’apparence de son corps un corps dont elle ne prend pas autant soin qu’elle le devrait, ou qu’elle pense devoir le faire, mais qui lui permet de gravir 2 500 mètres, de courir même lorsqu’elle déteste cela.
You Can Have It All naît de ces deux moments séparés par cinq ans. De deux passages complexes et intenses : ruptures, dysmorphie corporelle, colère et insomnie. La photographie transforme ces deux expériences.
En pensant au travail de photographes féministes telles que Jo Spence et Ana Mendieta, Hiraldo Voleau conçoit des rituels, des gestes et des défis où le corps résiste et se transforme. Cueillir des oranges sans les mains. Écrire un nombre magique encore et encore jusqu’à ce qu’il ne signifie plus rien. Gravir une montagne, brûler des lettres d’amour.
Si la photographie est une surface plane et statique sur laquelle le regard des autres peut se déplacer, le processus de Hiraldo Voleau en est l’exact opposé. Il s’agit d’écrire une technique pour reprogrammer le corps, le pousser à ressentir et à voir ce qui le conduira vers la guérison. C’est une manière de lui permettre d’être, avant d’être regardé — dans sa simplicité, peut-être l’une des plus grandes formes de libération. »
Camilla Marrese
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