« Inondation Triomphante » : Saintes sous l’eau, la poésie du fleuve et le temps du climat
Un fait d’actualité
En février 2026, la Charente sort de son lit. À Saintes, les quais disparaissent sous l’eau, les routes se dérobent, les jardins s’effacent dans une atmosphère éthérée qui semble monter du fleuve lui‑même. La ville se réveille avec, pour horizon, un miroir mouvant où se reflètent façades, arbres et ponts, comme si le paysage hésitait entre veille et rêve.
Quelques mois plus tard, une de ces images, intitulée « Inondation Triomphante », franchit les frontières. Saintes y apparaît comme une île de pierre flottant sur un lac. Cette photographie, née d’un épisode de crue vécu de l’intérieur, vient de remporter trois Premiers Prix lors des London Photography Awards 2026, dans les catégories architecture historique, fine art architecture et noir et blanc. Une reconnaissance internationale pour une scène profondément locale : une petite ville charentaise saisie au moment où l’eau la déborde.
Mais derrière le palmarès, ce cliché n’est que la porte d’entrée d’une série plus vaste consacrée aux inondations à Saintes ; un travail de plusieurs années, plusieurs crues, où la poésie visuelle ne cherche pas à faire oublier l’inquiétude climatique, mais à la rendre sensible.
Vivre la crue de l’intérieur
Je suis habitant d’une zone inondable. Lorsque la Charente déborde, ce n’est pas un événement lointain que l’on observe depuis un écran ; c’est le quotidien qui se déplace, les trajets qui se compliquent, les seuils que l’on surveille, les bastings qu’on aligne, les sacs de sable qui s’empilent. La crue n’est pas seulement un spectacle : elle est un rythme imposé au temps, un état de veille prolongée.
Les jours de crue, le fleuve impose sa loi. La nuit, on guette les messages d’alerte ; au matin, on ouvre les volets avec une appréhension silencieuse. Et pourtant, au milieu de cette tension, il y a des instants de suspension presque irréels : la ville plongée dans une quiétude étrange, les voix assourdies, les reflets qui prennent toute la place. L’eau transforme l’espace, la brume adoucit les contours, et les repères familiers se mettent à flotter.
C’est dans cet entre‑deux que naît le désir de photographier. À un certain moment, le regard bascule : on ne voit plus seulement ce qu’il faut protéger ou contourner, mais aussi ce qui se révèle. On commence à chercher les lignes, les masses, le silence. La photographie ne vient pas d’un surplomb détaché ; elle vient d’une cohabitation prolongée avec le fleuve, d’une intimité forcée avec ses débordements.
Construire la série « Inondations à Saintes »
« Inondation Triomphante » est l’une des images de cette cohabitation, mais la série va bien au‑delà d’un seul panorama. Au fil des débordement répétés de la Charente, j’ai construit un ensemble de photographies qui tentent de donner une forme à cette métamorphose du paysage. Certaines images sont des vues aériennes : la ville, comme posée sur un socle minéral, entourée d’un manteau d’eau ; la boucle du fleuve qui dessine une arabesque autour des quartiers ; les arbres dont seules les cimes émergent, comme des ponctuations sombres dans une phrase blanche.
D’autres images sont plus proches, presque intimes : une route noyée qui se perd dans la brume, un bosquet immergé jusqu’au tronc, un muret de pierre dont on devine seulement la ligne sous la surface. Les ponts deviennent des passerelles fragiles, les berges s’effacent, et les façades anciennes se reflètent en doubles tremblés dans l’eau brune. La ville historique dialogue avec son propre mirage.
Le noir et blanc s’est imposé comme une évidence pour une partie de ce travail : il permet de dégager les lignes de force, de simplifier le réel pour en extraire une sorte de squelette lumineux. J’ai cherché une écriture visuelle où la crue n’est ni dramatisée à l’excès, ni réduite à un simple décor pittoresque. Il s’agit d’en faire une architecture provisoire : celle d’une ville redessinée par le fleuve.
Poétique de l’eau : entre beauté et inquiétude
Photographier les inondations pose une question simple et dérangeante : a‑t‑on le droit de trouver cela beau ? L’eau qui recouvre tout, l’atmosphère éthérée qui unifie les plans, les reflets qui doublent le monde, tout concourt à une esthétique presque onirique. Et pourtant, derrière chaque image, il y a des routes coupées, des habitations inondées, des inquiétudes bien réelles.
Je revendique cette ambivalence. La photographie, pour moi, n’a pas pour mission de trancher entre beauté et inquiétude ; elle les fait coexister dans la même image. La ville se laisse admirer comme une vision flottante, et au même moment, le spectateur sait très bien ce que cela signifie pour ceux qui y vivent. C’est en acceptant ce paradoxe que l’on peut, je crois, toucher quelque chose de juste.
L’eau, dans ces images, n’est pas seulement une menace ; elle est aussi un révélateur. Elle souligne les courbes du terrain, elle révèle les points bas, elle dessine la carte invisible des vulnérabilités. L’atmosphère éthérée, en partie créée par la pose longue, en adoucissant le paysage, le rend mystérieux mais aussi plus lisible dans ses grands traits. J’essaie de laisser au fleuve la possibilité d’être à la fois douceur et puissance, comme si chaque photographie était une phrase où l’eau murmure sa propre grammaire.
De Saintes à l’Atlantique : climat et paysages
Les inondations à Saintes ne sont pas un phénomène isolé. Elles s’inscrivent dans une époque où les épisodes extrêmes se multiplient, où les repères climatiques glissent peu à peu. Mon travail sur la Charente fait écho à une autre série que je développe sur le littoral Atlantique, autour de la submersion marine et de l’érosion côtière. Ici, le fleuve déborde ; là‑bas, c’est l’océan qui mange les dunes.
Dans cette perspective plus large, les « inondations à Saintes » deviennent un chapitre d’un récit continu : celui d’un territoire charentais qui se transforme sous l’effet du climat. Les berges inondées, les routes submergées, les villages en contrebas du fleuve dialoguent avec des digues, des marais, des lignes de rivage menacées. Partout, la même question affleure : comment habiter un paysage qui change plus vite que notre mémoire ?
Ce travail étendu, que je regroupe sous des titres comme « Aqua Arena » ou « Brèche de Téthys », cherche à décliner les multiples visages de l’eau : fluide protecteur, horizon de douceur, mais aussi force de submersion. Les inondations de Saintes en sont la version la plus intime, la plus proche de mon quotidien. C’est par elles que le climat cesse d’être une courbe statistique pour devenir une expérience vécue, un motif photographique, un récit poétique.
Parcours et reconnaissance internationale
La distinction obtenue par « Inondation Triomphante » aux London Photography Awards ne tombe pas du ciel. Depuis 2022, mon travail sur les paysages charentais, les brumes, les architectures et les eaux a été récompensé par de nombreuses distinctions internationales, avec plusieurs premiers prix et un titre de photographe de l’année. L’ancrage local, au fleuve, à la ville, à l’océan, n’empêche pas les images de voyager ; au contraire, c’est souvent leur enracinement qui leur donne une portée universelle.
Les trois Premier Prix décrochés à Londres pour une photographie issue des crues de Saintes ont une saveur particulière. Ils confirment que l’on peut partir d’un territoire précis, d’un événement bien réel, et l’inscrire dans une conversation plus large sur notre manière de voir le monde. Ils rappellent aussi qu’une ville moyenne, un fleuve calme en apparence, peuvent devenir le théâtre d’images puissantes, capables de toucher des jurys à des milliers de kilomètres.
Cette reconnaissance, je la reçois comme un encouragement à poursuivre un travail au long cours : regarder patiemment le même fleuve, la même ville, les mêmes rivages, et accepter que ce qui change, la lumière, l’eau, le climat, soit au centre du récit.
Voir plus loin
Revenir aujourd’hui sur ces photographies d’inondation, c’est revenir à ces journées où Saintes semblait flotter dans un temps suspendu. L’eau dessinait des marges nouvelles, et la ville offrait un visage que l’on n’avait pas choisi, mais qu’il fallait bien regarder en face. Dans ce silence particulier des jours de crue, chaque image apparaissait comme une note sur la portée du fleuve.
Les photographies réunies ici ne prétendent pas expliquer le climat, ni résoudre la question des zones inondables. Elles proposent un autre chemin : celui d’une poésie des eaux montantes, où l’on tente de faire tenir dans le même cadre la beauté du paysage et la fragilité de nos vies dedans. Peut‑être que, dans quelques années, ces images seront aussi des documents sur un temps révolu. Pour l’instant, elles sont un journal de bord : celui d’une ville charentaise qui apprend à se regarder dans le miroir mouvant de son fleuve.














