Pour Tomoko Yoneda, photographe japonaise née à Akashi, les objets nous parlent. Les lieux nous racontent les histoires qu’ils contiennent, et les paysages sont chargés du passé qu’ils ont vécu. L’artiste les photographie comme pour en exhumer le souvenir et parfois les fantômes. Ce sont trente années d’images qui sont présentées à Londres, où vit la photographe depuis longtemps, à la fondation Anglo-Japonaise Daïwa. Rencontre.
Jean-Jacques Ader : Tout d’abord, pourquoi ce choix de « Faultlines » (Lignes de faille) comme titre de l’exposition ?
TY : Comme l’a écrit Melanie Pocock, la curatrice de mon exposition à la fondation Daiwa, cela fait référence aux failles à la surface de la Terre créées par les mouvements de masses rocheuses. Ces fissures ne cessent de s’agrandir et de se déplacer, accumulant une tension qui finit par se libérer sous forme de tremblements de terre. Dans mon travail, les failles géologiques servent également de métaphore aux frontières invisibles qui ont été disputées et redessinées par les États-nations tout au long de l’histoire. Voilà pourquoi Melanie a choisi ce titre.
JJA : Vous choisissez de prendre en photo des lieux ou des paysages remplis d’histoire, qu’essayez-vous d’y trouver?
TY : Premièrement, quand on en regarde les photos on y voit rien de spécial. Certaines représentent des endroits esthétiquement beaux et sereins ; mais, quand vous lisez leurs légendes, vous réalisez que quelque chose s’est passé là. Tout dépend de l’histoire et de la connaissance de ces lieux. Ces images évoquent la mémoire des conflits ou d’autres évènements qui s’y sont passés, et le fait que cela pourrait se passer n’importe où, mêmes dans les paysages les plus paisibles, ou tout près de chez vous.
JJA : La photographie capture le temps présent mais comment capturer le passé ?
TY : Je crois qu’il est toujours présent. Mais il vous faut regarder. Il est dans les lieux et dans le paysage, et il vous faut aussi de l’imagination et de la connaissance pour le comprendre ce passé.
JJA : Tentez-vous de retrouver des fantômes du passé ?
TY : Oui, et j’essaie de les ramener à nous. Ils ont peut-être disparu, mais à moins d’être inconscient ou de ne pas comprendre ce qui s’est passé, vous les verrez réapparaître.
JJA : Vous intéressez-vous à l’histoire ou à sa représentation, son sens ?
TY : Au sens de l’histoire, bien sûr, et comment les gens se font la leur. Les japonais, les Français, les Anglais, nous avons tous des regards différents sur l’histoire, et nous la comprenons différemment. S’intéresser au passé c’est aussi penser au futur. Nous vivons dans le présent mais cela devient de l’histoire aussi. L’histoire n’est pas seulement du passé, chaque seconde nous y fait entrer à notre tour.
JJA : Certaines de vos séries sont en lien avec des écrivains ou des philosophes, comment la littérature nourrit-elle votre travail ?
TY : Leurs pensées sont le reflet de l’époque où ils ont vécu et des problèmes auxquels le monde est confronté, ou a été confronté. Elles offrent des perspectives qui trouvent un écho dans nos vies. Certaines de ces réflexions ont été formulées dans le passé, mais leurs écrits restent très pertinents pour nous aujourd’hui, nous servant de miroir qui nous invite à faire une pause, à nous recentrer et à nous interroger sur la réalité.
JJA : Vos photos sont-elles des témoignages ?
TY : Oui je pense. Le travail que j’essaie d’accomplir est comme un avertissement. Les drames n’arrivent pas seulement aux autres, cela peut arriver à tout le monde. Un conflit peut éclater à votre porte, n’importe qui peut en faire partie. C’est là que l’histoire est importante, pour penser l’avenir. Et nous devons garder ce pouvoir de comprendre au delà des images ou au delà des mots, car le monde est complexe.
Jean-Jacques Ader
« Faultlines » exposition de Tomoko Yoneda, à la fondation Anglo-Japonaise Daïwa (Londres), du 27 Mars au 16 Juin 2025, entrée libre. Commissariat d’exposition Mélanie Pocock, direction artistique Ikon Gallery, exposition rendue possible grâce au soutien de ShugoArts.
Informations : https://dajf.org.uk/














