Rechercher un article

Collezione Ettore Molinario : Dialogues #45 : Jacques Henri Lartigue / Henri Manuel

Preview

Le 45e dialogue de la Collezione Ettore Molinario est une rencontre entre la lumière d’une plage de Monte-Carlo et l’obscurité d’une prison française. Un fil relie les images de Jacques Henri Lartigue et d’Henri Manuel,  si distantes et pourtant liées. Un fil, un nœud, et déjà l’envie de le défaire se fait sentir.

Ettore Molinario

 

Cet été-là, à Monte-Carlo, il y a soixante-dix ans, Capucine, Irwin Shaw et Kirk Douglas qui incarnait alors Van Gogh dans Lust for Life – s’étaient donné rendez-vous. John Schlesinger, acteur et réalisateur, qui allait remporter un Oscar en 1970 pour Midnight Cowboy, et l’éternel Picasso qui, à cette même époque, subissait les affres des aiguilles d’acupuncture administrées par le Dr Jeanne Creff, avaient également pris rendez-vous.

Ce qui unissait les destins éclatants de cette joyeuse bande d’hommes et de femmes, c’était Jacques Henri Lartigue, qui avait photographié chaque célébrité, chaque invité et ami, collant leurs portraits dans ses célèbres albums, comme il le faisait depuis plus de cinquante ans. Sur une page, la 61e, de l’album daté de 1955 apparaît soudain, anonyme parmi tant de stars, le corps d’une femme, délicieusement bronzée et décapitée. Le crime, je crois, était d’avoir « tué » quelqu’un avec la beauté de son bikini doré.

Quelques années plus tôt, Rita Hayworth elle même avait porté un semblable bikini en lamé, mais il lui manquait un détail crucial : le string noir lugubre, presque kitsch – qui reliait et divisait à la fois les plis du tissu, ouvrant la voie au secret que le tissu lui-même cachait. Il aurait suffi d’un simple effleurement du lien, d’une ascension effrénée le long des lacets du mont Vénus tant convoité, d’une pause de pénitence sur le métal froid des œillets, et de là, d’une impulsion en avant  jusqu’au sommet pour défaire le nœud, diaboliquement emmêlé par le sel et l’eau de mer, et aller plus loin. Au-delà de toute cette félicité.

De 1928 à 1932, Henri Manuel, portraitiste officiel du gouvernement français, fut chargé par le ministère de la Justice de documenter vingt et une prisons et six maisons de correction réparties dans toutes les régions du pays. Dans ce vaste reportage, destiné à soutenir la réforme du système pénitentiaire, Manuel photographia également les détenues de la prison de Montpellier. J’ignore le nom de la femme photographiée de dos, dans un coin de sa cellule un avant-goût du genre de décor qu’Irving Penn allait privilégier plus tard , et je ne connais pas non plus son crime. Mais je connais son châtiment : une camisole de force, cette prison dans la prison, inventée vers 1770 par un tapissier français nommé Guilleret. Si seulement j’avais pu, avec le même désir qui m’avait surpris en admirant l’image de Lartigue, défaire la sangle de cette armure, libérer ce corps peut-être malade, fou, mais enfin libre, comme chacun de nous devrait l’être. Perdre et retrouver le fil de sa propre histoire, tendre et nouer le fil qui unit chaque image, se réfugier dans la prison de sa propre névrose et puis se défaire dans le plaisir de nouvelles découvertes. Voilà ce que fait un collectionneur, chaque jour.

Ettore Molinario

 

DÉCOUVREZ LES DIALOGUES DE LA COLLECTION
https://collezionemolinario.com/en/dialogues

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android