Il s’agit du 43e dialogue de la Collezione Ettore Molinario. C’est un petit hommage aux chemins infinis de la vie et à la force qui les façonne. Je suis calculateur, joueur, mais aussi fidèle au seul souverain que je respecte et redoute à la fois : le hasard. Et en compagnie de Sasha Stone et Todd Hido, nous laissons le hasard nous guider dans les recoins les plus intimes de notre histoire.
Ettore Molinario
Je n’ai jamais aimé les pantoufles de verre, ni celles qui les portaient. Trop fragiles, inutilement précieuses, car elles appartiennent aux contes de fées et à leur pureté morale. Mes chaussures, celles devant lesquelles je m’incline comme un vassal du fétichisme, sont bien différentes. Elles connaissent l’asphalte, la poussière, le poids d’un corps, même le plus léger et le plus séduisant. Ce sont des chaussures qui « parlent » comme celles imaginées par Sasha Stone, et peut-être portées autrefois par sa femme Cami. C’étaient des chaussures à la mode dans les années 1930, portées – et volontiers immortalisées – par Kiki de Montparnasse, Sonia Delaunay et toutes les merveilleuses filles de joie que le mystérieux Monsieur X aimait photographier dans une maison près de Pigalle. Un rang de perles, parfois une combinaison de soie, le sexe ouvert comme un coquillage, et toujours ces chaussures, marquant le désir d’un homme et la vie de nombreuses femmes. Les pieds nus n’y avaient pas leur place, trop vulgaires, trop simples. La nudité dont ils rêvaient était autre chose : elle signifiait déshabiller le hasard lui-même et entrer dans l’intimité de son jeu. Elle signifiait suivre ce rythme lorsqu’il se transformait en claquement de talons hauts sur le trottoir ; il suffisait ensuite de monter l’escalier, d’ouvrir une porte, et si c’était celle d’une maison, de la fermer, de laisser le reste se dérouler.
À ces chaussures – qui sont avant tout un objet double, un objet qui définit une forme tout en portant l’empreinte de ce qu’il contient – Sasha Stone a ajouté un élément supplémentaire : un autre chemin, cette fois pavé de signes, destiné à nous accompagner. Le chemin où déambule le fantôme féminin de Stone est pavé de cartes, et chaque carte porte sa propre signification. Dans ce jeu abandonné sur une table lors d’une « lecture » tandis que la diseuse de bonne aventure reconstitue les fragments d’une vision, reposent les âges du masculin : un Roi de Pique et de Carreau, un Valet de Pique, le Trois de Cœur qui marque le déroulement de toute histoire d’amour, le Six de Pique qui apporte le chagrin, puis le Sept de Carreau – le succès et l’argent – et, plus caché encore, l’As de Trèfle, la fortune, l’épanouissement.
Que l’As soit la carte la plus importante – celle que l’on garde dans la manche – est une création de la Révolution française, car l’individu, le citoyen, l’être singulier, avec toute sa complexité et ses infinies perspectives, vaut mieux que le Roi de n’importe quelle couleur : cœur, pique, trèfle, carreau. L’As trône au sommet de la pyramide et « tranche » toute autre carte, tout comme la guillotine tranche la tête des rois, et comme le hasard tranche tout excès de calcul. « Le hasard est le seul souverain légitime de l’univers », disait Honoré de Balzac. Et c’est ce souverain, le plus imprévisible, le plus généreux et le plus indifférent, qui gouverne aussi notre intimité, nos rencontres fugaces ou durables, peut-être dans un intérieur à la Todd Hido, où tout existe comme une suspension de couleurs et de lumière. Et assurément, le Roi du Hasard n’aurait jamais porté les chaussures à semelles rouges de Louis XIV, mais plutôt les chaussures usées, lasses et profondément humaines de Sasha Stone.
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