Nous avons reçu ces images et ce texte du photographe Carlos Muñoz Yagüe.
Ce travail photographique couvre une période qui va de 2000 à 2010. Mon intention étant de révéler, dans le paysage urbain de l’Espagne contemporaine, les traces de la Guerre Civile (1936 -1939) et de la dictature (1939 à 1975). Ce passé historique était alors encore très facilement visible jusque dans ces années. La mise en application de la 2nde Loi de Mémoire dite de Mémoire Démocratique, à partir de novembre 2025, demande par l’action juridique le retrait des noms de voies, les monuments, les statues qui rendent hommage aux vainqueurs franquiste et fascistes de la Guerre Civile et aux morts et héros de la dictature du général Franco. Ces photos témoignent de la difficulté de l’Espagne à reconnaitre le franquisme comme un régime criminel et le refus durant 40 ans d’éradiquer ces traces de l’espace publique.
En 2000 quand je débute ce travail, la société civile espagnole faisait semblant d’avoir oublié son passé. Pourtant depuis 1975 date de la mort du général Franco, on pouvait toujours croiser dans de nombreuses villes et villages espagnols, les mêmes statues et monuments franquistes, les mêmes noms de voies et de rues aux noms des fondateurs de la Phalange ou du Mouvement Nationaliste qui deviendra Franquiste, lire les noms d’avenues aux noms de généraux responsables des massacres, voir des monuments aux morts fascistes, des musées militaires célébrant les vainqueurs franquistes. Et quelques dernières statues de Franco.
J’ai ainsi commencé à photographier ces lieux et ces objets. Je me suis aussi rendu dans les centres d’archives et les musées. Puis de villes en villes, d’un village à l’autre ou même en pleine campagne, j’ai photographié quelques derniers témoins. Puis j’ai été invité a participé à des commémorations en accompagnant les vétérans des deux camps. Photographiant selon un même postulat : au format 6 × 6 sur film argentique noir et blanc.
Le 20 novembre 2025, nous arrivons aux 50 ans de la mort de Franco. En 1978 fut votée une Loi d’Amnistie qui avait un prix : l’oubli et qui a eu une conséquence : le déni. En débutant ce travail, sans m’en rendre compte j’ai fait partie de la génération de ceux qui ont demandé des comptes à ce passé. Cette génération était et est constituée d’abord des espagnols, petit-enfants des victimes de la répression, qui pour certains ont appris bien après la mort de Franco que leurs grands-parents ou des proches avaient été victime de la répression ou pire avaient été exécutés entre 1936 à 1959, puis jetés dans une des fosses et laissé dans l’oubli. Ce mouvement d’une nouvelle prise de conscience a été accompagné par des historiens anglais, français et espagnols et de journalistes, qui en ont assez de ce déni, et ont voulu ouvrir toutes les archives.
Les chiffres sont toujours en débat, les combats durant la guerre auraient fait un minimum de un demi-million de morts. La répression après-guerre, entre 1939 et 1959 auraient quant à elle, tué de 150 à 200 000 personnes, tous jetés dans des fosses anonymes. Le chiffre total de 1 M° de morts en 40 ans a souvent été avancé, mais reste invérifiable.
En 2007, cette lame de fond remonte dans la société espagnole et abouti au vote d’une loi dite de Mémoire Historique et ce malgré l’opposition des milieux conservateurs. Les débats préalables donnèrent lieu à des violences verbales dans tous les espaces publics. 15 ans plus tard, en 2022, une deuxième loi vient la compléter, avec une intention politique et sociale plus marquée et nommée : loi de Mémoire Démocratique.
Cette dernière aboutie ces jours-ci avec la mise en application de dispositions, à savoir : un inventaire nationale exhaustif des objets, symboles et monuments présents dans l’espace public, des noms de voies et de rues célébrant le franquisme. Cette liste étant destiné à les faire retirer définitivement. Suivra une mise en place au niveau national et avec l’administration public, ce qui n’était jamais le cas durant les précédentes vingt années, de la recherche des personnes mortes et ensevelies dans les fosses communes, afin d’être rendu aux familles. Et la demande de rendre illégale l’association mémorielle : Fondation Francisco Franco. La radio-télévision espagnole se charge ces jours-ci de mettre en ligne un site web avec une carte géographique interactive nommée : « Le Pays des 6 000 fosses » dans laquelle seront indiquées les fosses communes déjà identifiées et ouvertes ou qui devront l’être, afin de progressivement rendre les corps aux descendants qui les demandent, grâce à l’identification par l’ADN. Autant d’actes politiques majeurs, que jamais dans les années 2010 je n’aurais pensé voir aboutir.
J’ai accompagné les prémices de ce mouvement, avec d’ailleurs, le fondateur de la première de ces associations de la Mémoire Historique : Émilio Silva. Du corpus initial de près de 200 photographies que j’ai fait durant cette décennie (2000 – 2010) et intitulé La Mémoire des Os, voici une sélection. Cet éditing est concentré sur les nostalgiques du franquisme réunis au célèbre Valle de los Caídos, dont la fille de Franco avec des vétérans de la Division Azul. Puis l’apparition du visage de Franco, et de bustes, à l’époque encore visible, dans l’espace public. Et les photos d’une de ces premières ouvertures de fosse et de fouilles au village de Uclès près de Madrid, en 2001.
Ce débat est présent dans les médias espagnols depuis 20 ans. Pour les plus anciennes générations, particulièrement dans les milieux conservateurs, les changements actuels sont un bouleversement. Ces changements attendus depuis 80 ans par les descendants des exécutés républicains font face aux attaques des descendants et héritiers de la droite et de l’extrême droite qui refusent que soient condamnés, un jour, les très nombreux crimes du régime franquiste.
Ce travail ne prétend aucunement être exhaustif, de même que je suis loin d’avoir sillonné la Péninsule en tous sens. Il s’agit plutôt d’un roadbook, dans lequel j’ai cherché à effectuer un travail d’enquête, faisant référence à nombre de sources historiques sérieuses et avérées, tant en Espagne qu’à l’étranger. A cette démarche va se mêler petit à petit l’histoire de ma famille, avec l’exploration du passé de mon grand-père par les révélations de ma grand-mère, une fois devenue veuve en 2013. C’est aussi la chronique de ma propre prise de conscience : ce pays porte un passé lourd, qu’il n’a pas su régler. Car pendant longtemps y compris durant la récente période démocratique, les quarante années de dictature ont été interdit d’enseignement dans les cours d’histoire du primaire et du secondaire. Aux centaines de milliers de morts de la guerre s’ajoutent les vingt ans de terreur et de répression qui ont suivi la guerre de 1939 à 1959, l’esclavage : avec les camps de prisonniers politiques réduits au travail forcé, et les près de 450 000 (ou peut-être jusqu’au doubles) des exilés. Dernier crime : les orphelinats peuplés d’enfants volés aux femmes de gauche pour être éduqué par des sœurs.
Je suis actuellement en train de réécrire, en élargissant et en mettant à jour, un très long texte qui rassemble mes notes prises prise sur le terrain, les courts entretiens, les témoignages de première main de protagonistes encore vivants et notamment le précieux récit laissé par ma grand-mère. Ce livre à paraître en 2026, raconte aussi mon expérience d’enfant durant la dictature puisque j’ai aussi grandi en Espagne.
Carlos Muñoz Yagüe, décembre 2022-2025














