Noémia Prada : Le regard humain.
À l’heure où l’image n’est plus seulement captée mais également générée, Noémia Prada explore ce territoire instable où se rencontrent mémoire, perception et technologies contemporaines. Son œuvre ne cherche ni à opposer photographie et intelligence artificielle, ni à célébrer l’innovation pour elle-même ; elle interroge la manière dont les nouveaux outils reconfigurent notre rapport au réel, à l’identité et à la construction des récits visuels.
Née au Portugal en 1969, l’artiste développe une pratique nourrie d’influences multiples. Son parcours, qui traverse le journalisme, l’illustration, la peinture et la photographie, s’accompagne d’une solide formation en sciences de la communication et en sociologie. Cette double culture irrigue une démarche où chaque image procède autant d’une réflexion conceptuelle que d’une recherche plastique. Chez Noémia Prada, la photographie n’est jamais un simple enregistrement du visible : elle devient un langage, un espace d’analyse où s’entrelacent observation, fiction et interprétation. Les années passées entre l’Europe, l’Afrique et les États-Unis, au fil des affectations diplomatiques de son mari, ont profondément façonné son regard. Cette géographie intime, faite de déplacements successifs et d’immersion dans des contextes culturels très différents, nourrit une sensibilité attentive aux notions d’appartenance, de mémoire et de transformation. Ses images portent la trace de cette expérience du monde : elles interrogent les constructions identitaires, les zones de friction entre cultures, mais aussi les mécanismes par lesquels chacun compose son propre récit.
Plutôt que de produire des images autonomes, Noémia Prada construit des ensembles cohérents, où chaque photographie trouve sa place dans une narration plus vaste. Cette approche sérielle lui permet d’explorer les résonances entre les œuvres et de développer un vocabulaire visuel où le silence, l’absence et l’ambiguïté occupent une place essentielle. L’émotion n’y est jamais démonstrative ; elle affleure dans les interstices, dans les tensions entre ce qui est montré et ce qui demeure hors champ. L’intelligence artificielle s’inscrit naturellement dans cette recherche. Loin d’être utilisée comme un simple dispositif de production d’images, elle devient un matériau critique qui prolonge les questionnements de l’artiste sur l’authenticité, la mémoire et la fabrication du réel. En confrontant photographie et images synthétiques, Noémia Prada brouille les frontières entre document et fiction, entre souvenir et invention, invitant le spectateur à interroger la confiance qu’il accorde aux images à une époque où celles-ci n’ont jamais été aussi nombreuses, ni aussi malléables. Son travail s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur le devenir de la photographie au XXIᵉ siècle. Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde, mais d’examiner les conditions mêmes de sa représentation. À travers une esthétique d’une grande maîtrise, où la rigueur de la composition dialogue avec une profonde charge émotionnelle, Noémia Prada propose une œuvre qui fait de l’image un lieu de pensée autant qu’un espace de sensation.
Siteweb : www.noemiaprada.com
Instagram : @noemiaprada
Votre premier déclencheur photographique ?
Noémia Prada : Mon premier élan vers la photographie vient peut-être du fait que j’ai toujours aimé être photographiée. À une époque où il n’y avait même pas encore de téléphones portables, je me souviens que, vers seize ou dix-sept ans, avec mes amies, nous jouions beaucoup avec l’appareil photo. Au fond, je faisais un peu le modèle et je leur demandais de me photographier. J’ai toujours aimé être devant l’objectif. J’ai toujours eu conscience que la beauté faisait partie de mes qualités — non pas pour m’en vanter, ni parce que j’aurais eu des ambitions de mannequin — mais simplement parce que j’aimais voir mon image. J’aimais observer comment j’apparaissais sur les photos. Peut-être que j’aime tant être photographiée parce que j’ai très peu de photos de mon enfance. Voir mon image au fil des années est peut-être une manière de reconstruire ce qui n’a pas été photographié.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
Noémia Prada : J’ai beaucoup de souvenirs de mon enfance, mais curieusement, c’est à travers les quelques photographies qui restent de cette époque que je parviens à la reconstruire. Ce n’était pas une enfance très heureuse. C’était une enfance plutôt dure, marquée par la séparation. Mes parents ont émigré en France et je suis restée au Portugal avec ma ma sœur Luiza, dans un village du nord du Portugal, chez mes oncles et tantes. Je garde donc de cette période le souvenir d’un temps difficile, et surtout très peu d’images. Par exemple, je n’ai aucune photographie de moi bébé. La première photo de moi date peut-être de mes trois ans. Toute mon enfance se reconstruit donc à partir de ces quelques images — peut-être une dizaine tout au plus.
Je suis très attachée à ces photographies justement parce qu’elles sont si rares. Aujourd’hui, mes deux enfants ont des milliers de photos. Moi, j’en ai peut-être dix. Je les regarde souvent, et je pense que beaucoup de mes souvenirs se reconstruisent à partir d’elles. C’est comme si mon enfance était une mémoire recomposée, recréée à partir de ces images, parce que j’ai l’impression d’avoir oublié beaucoup de choses de cette période. Une grande partie de ces souvenirs semble s’être effacée.
L’appareil photo de votre enfance ?
Noémia Prada : Je n’avais pas d’appareil photo pendant mon enfance. Mes parents n’en avaient pas non plus. À l’époque, posséder un appareil photo était presque un objet de luxe pour une famille comme la mienne. Les premiers appareils dont je me souviens avoir utilisé dont je me souviens avoir utilisé étaient des appareils Kodak jetables, ceux avec vingt-quatre poses que l’on utilisait une seule fois avant de les faire développer. C’est peut-être la première véritable image que j’ai d’un appareil photo. Dans mon enfance, les photographies venaient surtout d’ailleurs. Ma tante prenait parfois quelques photos. Il y avait aussi celles prises à l’école, ou encore celles du ballet, pendant la courte période où j’en ai fait. J’ai aussi quelques images prises en France, où j’ai vécu pendant deux ou trois ans. Mais je ne peux pas dire que j’aie eu un appareil photo d’enfance. La photographie, à cette époque-là, était quelque chose de rare dans ma vie.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Noémia Prada : J’utilise plusieurs appareils. L’un d’eux m’a été offert par un ami photographe : c’est un appareil professionnel Canon EOS-1Ds Mark III que j’utilise surtout lorsque je veux faire des portraits. J’en ai un autre, Canon Rebel EOS T5, que j’ai acheté aux États-Unis. Et bien sûr, j’utilise aussi mon téléphone portable. Mais au fond, pour moi, l’appareil est moins important que l’instant capturé. La meilleure caméra est toujours celle que l’on a dans les mains au moment où l’histoire apparaît. Pour la photographie de rue, par exemple, le téléphone portable peut être un excellent outil. Il permet parfois de saisir un moment imprévisible, parce que nous n’avons pas toujours un appareil photo professionnel avec nous — du moins, moi je ne l’ai pas toujours. Plus que la qualité ou le prix de l’appareil, ce qui compte vraiment, c’est la sensibilité du regard :savoir reconnaître un moment et raconter une histoire à travers une image. Ce n’est pas l’instrument qui fait le photographe. C’est le photographe qui, avec un instrument — bon ou mauvais — parvient à capturer un moment unique.
L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré(e) ?
Noémia Prada : Mes grandes inspirations viennent surtout des photographes humanistes du siècle dernier. Leur manière de regarder le monde, avec attention et respect pour les gens ordinaires, a profondément influencé ma façon de voir la photographie. Parmi eux, il y a par exemple Henri Cartier-Bresson, dont le sens du moment décisif et de la composition reste une référence essentielle. Il y a aussi Letizia Battaglia, dont le regard profondément humain m’inspire beaucoup. J’admire également le travail de Robert Capa, pour sa capacité à être au cœur de l’histoire, ainsi que celui de Vivian Maier, dont les images révèlent une grande sensibilité pour la vie quotidienne. Ce qui me touche particulièrement chez ces photographes, c’est leur attention à la composition de l’image. Certains d’entre eux ont une créativité extraordinaire dans la manière de cadrer, d’organiser l’espace, de construire l’image. Pour moi, cette dimension est très importante : la composition n’est pas seulement une question esthétique, c’est aussi une manière de raconter une histoire à travers la photographie
L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Noémia Prada : Je pense que les images que j’aurais le plus voulu réaliser existent déjà : ce sont celles de mes enfants. Pour moi, en photographie, rien n’est plus important qu’eux. J’ai pris des centaines de photos de mon fils et de ma fille, et aussi des centaines de vidéos. Ce sont les grands amours de ma vie, et ce sont ces images qui me touchent le plus. J’ai aussi photographié mes parents. Au fond, mon monde intérieur est beaucoup plus important pour moi que le monde extérieur. Peut-être est-ce une manière de voir les choses qui peut sembler limitée, mais c’est ma façon de vivre : une vie assez introvertie, tournée vers l’intérieur, vers la famille et vers les personnes qui me sont les plus proches. Photographier les gens que j’aime le plus a été, pour moi, la forme ultime d’accomplissement. C’est peut-être la plus grande réalisation de ma vie.
Celle qui vous a le plus ému(e) ?
Noémia Prada : Parmi les photographies que j’ai réalisées, peut-être que celles qui m’ont le plus émue, en dehors des images de mes enfants, sont les photographies des mains de mon père. Ces mains représentent toute une vie de travail. Mon père a aujourd’hui 88 ans. Il a travaillé toute sa vie dans la construction, en France et aussi au Portugal. Ses mains sont très fortes, très marquées, pleines de rides et de traces du temps. J’ai réalisé toute une série de photographies autour de ses mains. D’ailleurs, les mains sont un élément très présent dans mon travail photographique. Mais photographier celles de mon père a été particulièrement émouvant pour moi, parce qu’elles racontent toute une vie.
Et celle qui vous a mis en colère ?
Noémia Prada : Il y a beaucoup de photographies qui peuvent me mettre en colère, surtout celles qui montrent la pauvreté, la souffrance et la douleur : des enfants qui ont faim, des personnes mutilées, toutes les images qui témoignent de la misère humaine. Ces images m’indignent profondément, même si je ne suis pas une personne particulièrement en colère contre le monde. J’ai peut-être une vision un peu fataliste, voire parfois un peu résignée de la vie : les choses sont comme elles sont, et nous ne pouvons pas toujours les changer. Il serait peut-être beau de dire que certaines photographies peuvent changer le monde. Et je pense que, parfois, le rôle du photographe est aussi de dénoncer. Certains photographes ont réussi, avec une seule image, à marquer l’histoire. Mais, pour ma part, je ne me sens pas à la hauteur de ces photographes-là.
Quelle photo a changé le monde ?
Noémia Prada : Une des photographies qui a profondément marqué le monde est Migrant Mother, réalisée en 1936 par la photographe américaine Dorothea Lange. Cette image montre une mère, Florence Owens Thompson, entourée de ses enfants, dans un camp de travailleurs migrants pendant la Grande Dépression aux États-Unis. Son regard inquiet, tourné vers l’avenir, est devenu un symbole universel de la pauvreté, de la dignité et de la résilience humaine. La photographie a eu un impact immédiat : après sa publication, les autorités ont envoyé de l’aide alimentaire au camp. Plus largement, elle a contribué à sensibiliser l’opinion publique à la misère des travailleurs agricoles et a renforcé le soutien aux politiques sociales du New Deal.,Ainsi, Migrant Mother n’est pas seulement une image iconique — elle a réellement participé à changer le regard du monde sur la pauvreté et l’injustice sociale.
Et quelle photo a changé votre monde ?
Noémia Prada : Il y a beaucoup de photographies qui ont changé mon monde. La photographie, dans son ensemble, a changé mon regard sur la vie. Je ne pourrais pas en choisir une seule. Beaucoup d’images ont contribué à transformer ma manière de voir le monde, chacune à sa façon. Je ne pense pas qu’il y ait une seule photographie qui ait changé mon monde. Ce qui a vraiment transformé mon regard, c’est le moment où j’ai cessé de photographier en couleur pour me consacrer presque exclusivement au noir et blanc. Cela s’est produit il y a environ huit ans. Avant cela, mon univers photographique était surtout en couleur : je photographiais les moments de la vie tels qu’ils se présentaient. Mais lorsque j’ai décidé de travailler en noir et blanc, quelque chose a profondément changé dans ma manière de voir. Cette décision a transformé ma perception de la photographie et, d’une certaine manière, elle a changé mon monde. J’aime d’ailleurs dire que mon monde est désormais en noir et blanc.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
Noémia Prada : L’image clé de mon panthéon personnel est la photographie des mains de mon père.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Noémia Prada : Ce qui m’intéresse le plus dans une image, c’est toujours l’élément humain. La présence humaine est ce qui me touche le plus en photographie. J’aime beaucoup la photographie de rue, les images authentiques qui capturent des moments réels, des instants qui se produisent dans la rue, des histoires personnelles — parfois aussi des histoires de souffrance humaine. Pour moi, une image n’a pas besoin d’être techniquement parfaite. Ce qui compte avant tout, c’est l’histoire qu’elle raconte. Si une photographie possède une histoire forte et authentique, cela est beaucoup plus important pour moi que la perfection technique. Je préfère généralement les photographies spontanées de rue aux images soigneusement mises en scène en studio. Tout ce qui est trop posé, trop construit, peut s’éloigner de la réalité. Je fais moi-même de la photographie de rue et aussi du studio, mais je ressens souvent davantage d’authenticité dans les moments naturels et imprévus que dans les poses préparées.
Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Noémia Prada : Dans un visage, je recherche les rides, les traces du temps. Je suis attirée par ce qui est brut, presque rugueux, parfois même par ce que l’on pourrait appeler la laideur. Mais c’est en réalité la beauté du réel que je cherche : les rides, l’histoire inscrite dans un visage. J’aime particulièrement photographier les visages des personnes âgées. Pour moi, ce sont les plus intéressants, parce qu’ils portent une vie entière. Les visages d’enfants me touchent aussi beaucoup. Ce sont d’ailleurs les deux moments de la vie que je préfère photographier : l’enfance et la vieillesse. Dans un paysage, je cherche surtout le drame et le contraste. J’aime beaucoup la mer et les paysages marins, surtout lorsqu’ils contiennent une certaine tension visuelle. J’aime aussi les images qui évoquent la solitude ou l’isolement : par exemple un seul élément dans un paysage, un arbre isolé, un espace presque vide, minimaliste. Dans les objets, je cherche plutôt la douceur, une forme de tendresse. J’aime trouver dans les objets une qualité presque humaine. J’aime particulièrement photographier les montres.
Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
Noémia Prada : Oui, je suis tout à fait d’accord avec cette idée. Pour moi, le noir et blanc est presque une langue naturelle de la photographie, c’est le noir et blanc qui raconte le mieux une histoire.Ce sont les couleurs qui racontent le mieux une histoire.
La couleur contient souvent trop d’éléments. Elle peut distraire, disperser le regard. J’aime au contraire réduire les choses à l’essentiel. Et pour moi, cet essentiel se trouve dans le noir et blanc : la lumière et l’ombre, deux forces opposées, deux contrastes simples — le noir et le blanc, le délicat et le puissant. Je suis très sensible aux dualités. La vie me semble faite de ces oppositions : l’enfance et la vieillesse, la finitude et l’éternité, la prison et la liberté, la vie et la mort. Le noir et blanc permet justement de traduire visuellement ces tensions et ces contrastes fondamentaux. C’est pour cela qu’il est interprétatif. En réduisant l’image au minimum, on peut paradoxalement atteindre une plus grande intensité. Et puis, esthétiquement, j’aime profondément le noir. Je le trouve plus élégant, plus raffiné, plus minimal, plus pur. Une image réduite presque à l’essentiel possède, pour moi, beaucoup plus de force.
Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie?
Noémia Prada : Pour moi, l’émotion passe toujours en premier. La technique n’est importante que dans la mesure où elle permet de transmettre cette émotion. Une image peut être techniquement parfaite, mais si elle ne contient pas d’émotion, pas d’histoire, pas de dimension humaine, elle reste pour moi vide. Elle devient simplement une image statique qui ne dit rien. La technique est donc surtout un moyen, un véhicule pour faire passer l’émotion. Bien sûr, il est important de la maîtriser, non seulement au moment de capturer l’image, mais aussi lors du travail d’édition. Dans la photographie en noir et blanc, par exemple, la manière dont l’image est travaillée est essentielle. J’édite mes photographies moi-même, et ce travail peut être assez complexe, parce que je les traite presque comme si je les peignais. J’utilise beaucoup le jeu entre la lumière et l’ombre : j’accentue les ombres, je réduis les blancs, je modèle les formes. Cette technique me permet de créer davantage d’émotion dans l’image, et cela me paraît particulièrement important dans la photographie en noir et blanc.
La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
Noémia Prada : Non, pour moi la beauté ne peut pas être simplement esthétique. La beauté doit pouvoir exister partout : dans la tristesse, dans la désolation, dans un corps blessé, dans un enfant qui pleure, dans un mendiant qui demande de l’aide. Pour moi, la beauté est partout, et elle se trouve très souvent précisément là où les gens détournent le regard. Lorsque certaines personnes disent : « Je suis laide sur cette photo » ou « cette image est triste », je réponds souvent que la beauté n’est pas seulement dans ce qui est parfait. Elle se trouve aussi dans ce qui est rejeté, dans ce que l’on considère habituellement comme laid. Je trouve la beauté dans l’imperfection : dans une cicatrice, dans une ride, dans la douleur, dans la solitude, dans la désolation. Pour moi, c’est là que réside le véritable beau. Les photographies qui cherchent seulement la beauté esthétique me paraissent souvent assez ennuyeuses et peu émouvantes. Une beauté trop parfaite peut devenir banale, parce qu’elle ne raconte pas vraiment une histoire. Ce qui m’attire, au contraire, c’est ce qui est brut, imparfait, parfois même considéré comme laid. Ce n’est pas la beauté idéale que je cherche dans mon travail, mais une beauté qui porte une histoire.
Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
Noémia Prada : Le silence est une notion très importante dans mon travail et dans mon storytelling. Pour moi, le silence peut être rendu visible en isolant certains éléments, à travers des compositions très réfléchies et des images capables de suggérer une histoire. Pour qu’une photographie transmette le silence, il faut souvent une certaine préparation et une grande attention aux détails. Les images dans lesquelles je parviens le mieux à exprimer ce sentiment sont généralement des images pensées, parfois réalisées en studio, plutôt que des moments entièrement spontanés. On peut aussi capturer le silence dans un paysage en isolant un seul élément, ou dans un visage. Je me souviens par exemple d’une photographie de ma fille où elle regarde vers le bas. La composition est construite autour d’un fort contraste : une moitié de son visage est visible, l’autre est presque plongée dans l’ombre. Cette image évoque pour moi la pureté, la contemplation et le silence. Les mains de mon fils tenant une montre me transmettent aussi ce sentiment de silence. Pour moi, le silence est presque l’opposé de l’histoire : il renvoie à l’inconnu. À travers certains choix de composition, on peut transmettre cette sensation : le calme, la sérénité, l’absence. Le silence est très lié à l’absence et à la nostalgie. En portugais, nous avons un mot très fort pour cela : saudade, ce sentiment lié à ce qui n’est plus là. Je pense que, dans une photographie — qu’elle soit de rue ou de studio — il faut une certaine contemplation, une attente, un temps suspendu pour pouvoir capter le silence. C’est peut-être l’un des sentiments les plus difficiles à représenter en image, mais aussi l’un des plus importants pour moi.
L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
Noémia Prada : Pour moi, l’unicité d’une photographie est davantage liée à la vérité du moment qu’à la mise en scène. Lorsqu’une image est trop composée, trop planifiée, elle peut perdre une partie de son authenticité. Un excès de construction ou de détails peut la rendre moins vraie. Mais aujourd’hui, la question devient plus complexe : qu’est-ce que la réalité ? Le concept même de réalité semble de plus en plus fragile. Moi-même, je travaille avec l’intelligence artificielle et je crée parfois des images qui ressemblent à la réalité sans l’être réellement. Je ne pense pas qu’une photographie puisse être plus vraie que la réalité. Au contraire, elle est déjà une forme de réalité interprétée, parfois même manipulée. L’événement lui-même est réel, mais la manière dont il est capté — à travers l’objectif du photographe — et la manière dont il est ensuite regardé par quelqu’un d’autre constituent déjà une réinterprétation. C’est un peu comme une histoire que l’on raconte : chaque personne ajoute sa propre nuance. La photographie n’est donc pas plus vraie que la réalité. Les images, surtout aujourd’hui, ne sont pas la réalité. La réalité est ce qui se produit. La photographie est une manière d’en donner une lecture. Le choix de l’angle, du moment précis, de la lumière — tout cela influence déjà la perception. Peut-être que la vidéo se rapproche davantage d’un enregistrement du réel, mais même là, il existe toujours une forme de manipulation. Aujourd’hui, la question de la vérité et du réel devient de plus en plus centrale, parce que nous ne savons plus toujours ce qui est réel. Nous voyons une image ou une vidéo et nous nous demandons immédiatement : est-ce que cela s’est vraiment passé ? Est-ce de l’intelligence artificielle ? C’est une question que l’on se pose désormais presque devant tout : est-ce vrai ? Cela a-t-il réellement eu lieu ? Autrefois, cette interrogation n’existait presque pas. Aujourd’hui, nous doutons de presque tout. Pour moi, la vérité réside surtout dans l’événement lui-même et dans ceux qui en sont témoins. Toutes les formes d’enregistrement restent, d’une manière ou d’une autre, des interprétations.
Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Noémia Prada : Oui, je pense qu’une photographie peut changer la perception que nous avons d’un événement. Comme je l’ai déjà évoqué, la photographie est toujours une interprétation d’un moment. Elle peut orienter notre regard, guider notre lecture d’une situation et, parfois, même la manipuler. Lorsqu’une image est sortie de son contexte, elle peut facilement conduire à une interprétation erronée. C’est pourquoi je pense que la photographie est bien plus qu’un simple témoignage de la vérité. Elle peut aussi être une forme de construction, voire de manipulation de cette vérité. L’image ne montre jamais tout : elle sélectionne, elle cadre, elle choisit un instant précis. Et ces choix influencent profondément la manière dont nous comprenons un événement.
La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
Noémia Prada : Lorsqu’une image est sortie de son contexte, elle peut facilement conduire à une interprétation erronée. C’est pourquoi je pense que la photographie est bien plus qu’un simple témoignage de la vérité. Elle peut aussi être une forme de construction, voire de manipulation de cette vérité. L’image ne montre jamais tout : elle sélectionne, elle cadre, elle choisit un instant précis. Et ces choix influencent profondément la manière dont nous comprenons un événement.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
Noémia Prada : Pour moi, plusieurs éléments peuvent faire qu’une photographie soit bonne. Si une image parvient à montrer la douleur humaine, c’est déjà une photographie forte. Si elle raconte une histoire, si elle contient de l’émotion, alors elle devient une bonne photographie. Une bonne image est celle qui fait ressentir quelque chose à la personne qui la regarde. Si une photographie ne provoque aucune émotion et ne raconte aucune histoire, elle reste vide. On voit souvent des images de rue où l’on photographie simplement des gens qui passent, sans véritable narration. Pour moi, ce type d’image ne constitue pas nécessairement une bonne photographie. Ce qui compte, c’est la présence d’un sens, d’un récit, d’une émotion.
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
Noémia Prada : Il y a plusieurs qualités importantes, mais la plus essentielle est d’avoir un point de vue et une profondeur humaine. Être un bon photographe demande d’avoir vécu, d’avoir ressenti, d’avoir développé une sensibilité. Un photographe doit être quelqu’un qui a un regard sur le monde, quelqu’un qui a vécu des expériences, qui aime la musique, l’art, la culture, qui lit, qui observe la vie. Il ne s’agit pas forcément d’être âgé, mais d’avoir vraiment vécu et ressenti des choses. Seules les personnes qui ont beaucoup ressenti — parfois même souffert — peuvent reconnaître ces émotions chez les autres. Sans sensibilité et sans empathie, il devient difficile de capter les fragilités et les vérités humaines dans une image. Pour moi, les qualités essentielles d’un bon photographe sont donc celles-ci : avoir vécu, avoir ressenti, avoir traversé la vie avec intensité.
Comment choisissez-vous vos projets ?
Noémia Prada : Mes projets me ressemblent : ils sont éclectiques et multifacettes. Je les choisis en fonction de ce que je ressens à un moment donné. Je suis quelqu’un qui change beaucoup, qui évolue constamment dans sa manière de penser. Mes projets naissent souvent d’une impulsion, d’une émotion : une musique qui m’inspire, un film qui me touche. Très souvent, ce sont ces éléments qui déclenchent l’idée d’un projet. En réalité, mes projets viennent toujours de mon monde intérieur et de ce que je ressens à un moment précis.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Noémia Prada : Mon processus créatif consiste presque toujours à raconter une histoire à travers plusieurs images. Je travaille rarement avec une seule image isolée : je préfère construire des ensembles. J’utilise des images très différentes entre elles : des paysages marins, des paysages, des portraits, des plans rapprochés, des plans larges. Je mélange la photographie de rue et la photographie de studio. J’aime créer une forme de diversité visuelle. Je fonctionne un peu comme un styliste qui crée une collection. Il y a plusieurs pièces différentes, mais toutes sont reliées par un fil conducteur central. Mon travail se construit donc souvent sous forme de collections d’images autour d’un thème, né d’une inspiration particulière à un moment donné — même si ces inspirations évoluent constamment.
Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Noémia Prada : Le projet que j’aimerais continuer à développer est celui des mains. C’est un thème que j’explore depuis longtemps : photographier uniquement des mains. J’aimerais aller plus loin dans ce projet en reliant les mains aux professions. Par exemple : les mains d’un boucher, les mains d’un musicien, les mains d’un footballeur. Autrement dit, raconter les métiers et les vies à travers les mains des personnes. C’est un projet que j’aimerais approfondir et développer davantage.
La personne que vous aimeriez photographier ?
Noémia Prada : Je n’ai pas vraiment une personne en particulier que je rêverais de photographier. Il n’y a aucune figure publique qui m’attire spécialement. En réalité, je suis beaucoup plus intéressée par les gens ordinaires. Je ne suis pas une personne qui a des idoles ou qui se laisse impressionner par les personnalités publiques, les politiciens ou les leaders. Ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les personnes anonymes : les gens de la rue, un mendiant, une personne âgée dans une maison de retraite, un enfant dans un orphelinat Ce sont ces réalités humaines qui me touchent profondément. Ce sont elles que j’aimerais photographier.
Celle par qui vous aimeriez être photographié(e) ?
Noémia Prada : J’aimerais être photographiée par une photographe humaniste du siècle dernier. Peut-être par Letizia Battaglia, dont le regard est profondément humain.
J’aime l’idée d’être photographiée par une femme, une photographe sensible au regard humaniste.
Un livre de photographie indispensable ?
Noémia Prada : Le livre que je recommanderais est Por uma Vida Melhor du photographe Gérald Bloncourt, une figure majeure de la photographie humaniste. Exilé d’Haïti pour des raisons politiques à la fin des années 1940, il s’est installé à Paris où il a construit une carrière remarquable de photojournaliste. Cet ouvrage retrace l’arrivée de près d’un million d’émigrants portugais en France dans les années 1950 et 1960, beaucoup ayant fui clandestinement la dictature de Salazar dans ce que l’on appelait « o salto ». À travers ses images des bidonvilles en périphérie de Paris — faits de bois et de tôle, sans électricité ni eau courante — Bloncourt ne montre pas seulement la précarité, mais surtout une dignité profondément humaine dans des conditions impossibles. Son travail a d’ailleurs été reconnu en 2016 par le président portugais Marcelo Rebelo de Sousa, comme un témoignage essentiel pour toute une génération de familles portugaises.
Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
Noémia Prada : La dernière série de photographies que j’ai réalisée est liée à un voyage à São Tomé-et-Príncipe. Photographier là-bas m’a donné beaucoup de plaisir, même si la photographie de rue peut être difficile, car certaines personnes n’aiment pas être photographiées et cela peut parfois être délicat. J’ai essayé de réfléchir beaucoup aux cadrages, même dans les situations spontanées. Même en photographie de rue, j’essaie toujours de concilier la composition de l’image avec ce qui se passe au moment précis. Et puis il y a aussi les images que je n’ai pas réussi à prendre : soit parce que je n’avais pas l’appareil avec moi, soit parce que le moment est passé trop vite. Celles-là me laissent toujours une petite frustration, le sentiment d’avoir laissé échapper un instant unique.
Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
Noémia Prada : Je suis active sur Instagram, sur Facebook et aussi sur LinkedIn. En général, lorsque je publie une image sur Instagram, elle est automatiquement partagée sur Facebook. Les publics sont différents selon les plateformes. Sur Facebook, le public me semble un peu plus âgé et parfois plus traditionnel. Sur Instagram, le public est souvent plus jeune et plus réceptif à certains aspects de mon travail, notamment à mes créations avec l’intelligence artificielle. Sur Facebook, les réactions à ce sujet sont parfois plus critiques. Pour moi, être présente sur les réseaux sociaux reste important, même si je ne vis pas de la photographie. Je ne vends pas beaucoup mon travail: je crée avant tout par besoin intérieur, parce que j’ai besoin de créer. Mais le retour des personnes qui regardent mon travail me donne aussi l’énergie de continuer. Nous avons tous besoin, d’une certaine manière, d’appréciation et de reconnaissance. Aujourd’hui, cela passe souvent par les likes. Ils nourrissent un peu l’ego, c’est vrai, mais ils sont aussi un signe que quelqu’un a pris le temps de regarder.
Je crée d’abord pour moi, mais j’aime que les gens réagissent à ce que je fais, et je pense que c’est légitime. Les réactions — qu’il s’agisse d’un like ou d’un commentaire — comptent beaucoup pour moi. Il faut aussi savoir que j’ai été journaliste et copywriter. L’écriture est donc très importante dans mon travail. Lorsque je partage une image sur les réseaux sociaux, elle est presque toujours accompagnée d’un texte, et parfois aussi de musique. Pour moi, ces trois éléments forment une unité : l’image, le texte et la musique. Ce sont trois formes d’expression différentes, mais qui, ensemble, créent une expérience cohérente. Je n’entretiens pas de conversations privées sur les réseaux sociaux. Je préfère rester dans l’espace public des commentaires. Je suis dans une période de vie plus introspective, plus tournée vers l’intérieur. Mais je suis très reconnaissante envers toutes les personnes qui regardent mon travail, qui le ressentent et qui prennent le temps de le commenter.
Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux?
Noémia Prada : Beaucoup de choses ont changé avec les réseaux sociaux, et peut-être pas toujours pour le meilleur. La photographie a aujourd’hui moins d’impact qu’auparavant. La vidéo a pris beaucoup plus de place, et l’attention des gens est devenue beaucoup plus courte. Les personnes ne veulent plus regarder quelque chose de long ; souvent, dix secondes suffisent. La capacité de concentration semble diminuer, et les gens recherchent des contenus rapides, faciles et légers. Dans ce contexte, la photographie occupe parfois un espace plus réduit. Pour capter l’attention, on utilise de plus en plus de fiction, d’intelligence artificielle ou de formules visuelles répétées. L’objectif semble parfois être d’attirer l’attention plutôt que de créer une image forte. Je pense qu’il existe aujourd’hui un certain déclin de la photographie : un déclin de la qualité, et surtout un déclin de l’originalité. On voit des centaines d’images produites par différents photographes qui se ressemblent beaucoup. Un exemple simple est l’usage excessif des silhouettes : silhouettes dans un tunnel, silhouettes sur un pont, silhouettes au coucher du soleil. Ce sont des images qui peuvent attirer l’œil, mais qui, souvent, ne racontent pas grand-chose. Le storytelling est presque absent, et tout le monde finit par faire la même chose. Le fait de photographier principalement pour publier, obtenir des likes et gagner des abonnés peut parfois affaiblir la qualité de la photographie. Il existe des comptes très suivis dont les images sont, à mon avis, assez pauvres et peu originales. À l’inverse, certains photographes extraordinaires restent peu visibles, simplement parce que leur travail est moins artificiel et moins adapté aux algorithmes.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
Noémia Prada : Au-delà de ma propre page, que je recommande de suivre — @noemiaprada — un compte que je conseille vraiment est @etomographyone. Il s’agit d’un projet que je développe en collaboration avec mon cher ami photographe Tom Baert — un hub de partage photographique. C’est pas un espace pensé comme un lieu de dialogue visuel autour de la photographie. À travers etomographyone, nous explorons une idée centrale : atteindre une forme de perfection à travers l’imperfection. Nous nous intéressons à la beauté des choses imparfaites, fragiles, parfois brutes — une esthétique qui s’inscrit dans une approche à la fois humaniste et originale. La page rassemble et met en lumière des photographies d’auteurs, connus ou moins connus, contemporains ou issus du siècle passé. C’est une sélection guidée par une sensibilité commune, où chaque image est choisie pour sa capacité à transmettre une émotion, une histoire, une vérité humaine.
Quel est votre point de vue sur l’IA ?
Noémia Prada : Ma vision de l’intelligence artificielle est liée à ma propre pratique. Depuis environ un an, je crée aussi des images avec l’IA. Pour moi, cette utilisation peut être légitime si elle reste proche de l’identité artistique du photographe et si elle est utilisée avec transparence et honnêteté. La clé est justement cette transparence. Il faut dire clairement : ceci n’est pas une photographie, mais une image créée avec l’intelligence artificielle. Le public peut facilement se tromper et croire qu’il s’agit d’une photographie réelle. C’est pourquoi l’honnêteté me paraît essentielle. Je considère l’intelligence artificielle comme un outil très puissant. Elle me permet de réaliser des projets que je ne pourrais pas faire autrement, faute de moyens, de temps ou de possibilités. Elle me permet d’aller plus loin dans mon travail de création. J’ai toujours beaucoup d’idées, beaucoup de projets, et un besoin constant de créer. L’intelligence artificielle me permet de concrétiser certaines de ces idées. Peut-être que ce n’est qu’une phase. Peut-être qu’un jour je cesserai de l’utiliser. Mon parcours a toujours été assez éclectique : j’ai commencé par le journalisme, puis je suis passée à la peinture, ensuite à la photographie, et maintenant à l’intelligence artificielle. Peut-être que la prochaine étape sera encore autre chose. Mais je ne suis pas opposée à l’intelligence artificielle — au contraire — à condition qu’elle soit utilisée avec honnêteté. Je n’aime pas les images générées par l’IA qui sont trop fantaisistes ou trop éloignées de la réalité. J’essaie plutôt de créer des images qui conservent une certaine dimension humaine, si cela est possible.
Couleur ou noir et blanc ?
Noémia Prada : Sans hésitation : le noir et blanc.
Je ne pense presque jamais en couleur. Mon regard est naturellement en noir et blanc. C’est ainsi que je vois et que je construis mes images.
Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
Noémia Prada : La lumière naturelle, toujours. J’ai déjà expérimenté la lumière artificielle — j’ai même des projecteurs et un petit studio chez moi — mais je reconnais que je préfère largement la lumière naturelle. Mes meilleures photographies ont presque toujours été réalisées avec cette lumière.
Quelle ville vous paraît la plus photogénique ?
Noémia Prada : Plusieurs lieux me viennent à l’esprit. J’ai beaucoup aimé photographier à Marrakech et à Venise, qui sont pour moi des villes extrêmement photogéniques . São Tomé, en particulier, m’a aussi beaucoup inspirée : c’est un lieu très riche visuellement. Au Portugal, bien sûr, j’aime énormément Lisbonne et Porto, qui offrent des décors magnifiques et une grande richesse visuelle pour la photographie. Mais s’il fallait en choisir une seule, je dirais que Marrakech se distingue par son exotisme et surtout par sa lumière — une lumière vraiment exceptionnelle, presque irréelle, qui en fait un lieu profondément inspirant pour photographier.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Noémia Prada : Il y a encore plusieurs pays que je rêve de découvrir, en particulier en Asie. J’aimerais beaucoup connaître l’Inde, que je n’ai encore jamais visitée, et pouvoir y photographier. C’est un pays qui m’attire énormément par sa richesse humaine, culturelle et visuelle. J’aimerais aussi aller au Népal, au Vietnam, au Laos, ainsi qu’en Chine et au Japon. Ce sont des pays qui figurent encore sur ma liste de lieux à découvrir. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion de tous les visiter un jour, mais je suis certaine qu’ils offriraient des possibilités photographiques absolument fascinantes.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Noémia Prada : La mer. Je ne me lasse jamais de photographier la mer. Je vis près de l’océan, et il a une grande importance dans ma vie. Les paysages marins me touchent profondément et je reviens toujours vers eux.
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Noémia Prada : Je pense à des images qui pourraient illustrer ce que l’on appelle aujourd’hui le truth decay, c’est-à-dire la dégradation ou l’érosion de la vérité.
Je travaille justement ce thème, car je prépare une participation à une exposition consacrée à cette idée. Je n’ai pas encore choisi l’image définitive, mais je pense que celle qui représentera le mieux l’état actuel du monde devra évoquer cette notion : un monde où la vérité devient de plus en plus fragile et incertaine.
Selon vous, qu’est-ce qui manque dans le monde d’aujourd’hui ?
Noémia Prada : La justice, sans aucun doute. Il n’y a pas assez de justice ni d’égalité dans le monde. Le monde est profondément inégal, et j’ai beaucoup de difficulté à comprendre et à accepter cette réalité. Je ressens souvent une forme de perplexité face à l’humanité. Il y a tant de choses que je ne parviens pas à comprendre : pourquoi existe-t-il de telles inégalités ? Pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres ? Pourquoi certaines personnes sont-elles malades ? Pourquoi des enfants meurent-ils ? Pourquoi certaines vies sont-elles marquées par la souffrance ou par la mutilation ? Il y a beaucoup d’absurdité dans le monde, et parfois je me sens incapable de donner un sens à tout cela. Mais ce qui m’est peut-être le plus difficile à comprendre, c’est la perte des personnes que nous aimons. Pourquoi devons-nous perdre ceux que nous aimons ? Pourquoi ceux qui comptent le plus pour nous doivent-ils mourir ? La pensée de la mort est très présente dans ma vie. L’idée de la finitude m’accompagne souvent et me tourmente. Je vis dans une période où l’idée de perdre les personnes que j’aime m’angoisse profondément. Je sais que cela fait partie de la vie, mais c’est une réalité qui reste très difficile pour moi à accepter.
Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Noémia Prada : Je pense que Dieu existe, d’une certaine manière, même si je ne sais pas exactement sous quelle forme. J’aime croire qu’il existe. Si je pouvais le photographier, je ne prendrais pas un selfie avec lui. Je lui demanderais plutôt de poser pour moi. Je crois que je le guiderais pendant la séance. En photographie de studio, j’ai parfois tendance à être un peu perfectionniste, presque « control freak ». J’aime orienter les poses pour qu’elles correspondent à la vision que j’ai de l’image. Je lui dirais peut-être : « Regarde l’objectif, prends une expression méditative, presque céleste. » J’essaierais de faire passer des idées comme la paix, l’autorité, la spiritualité. Dans la photographie de studio, j’admets que je cherche parfois à orienter la réalité pour qu’elle corresponde à l’image que j’ai en tête.
Votre drogue préférée ?
Noémia Prada : Si l’on pense aux dépendances les plus courantes, je dirais sans hésiter le café — et, à une époque, les cigarettes. Mais en réalité, la seule “drogue” dont je ne peux pas me passer, c’est créer. Je ressens un besoin constant de créer, de développer des projets, d’imaginer, de construire quelque chose. Mon esprit est toujours en mouvement — en train de penser, de projeter, d’inventer. C’est une forme de monde intérieur, presque une zone de liberté ou de fantasme, dans laquelle je me sens profondément vivante et accompagnée. J’ai toujours été quelqu’un avec beaucoup d’imagination, et cette énergie créative fait partie de mon équilibre.
Votre meilleure façon de déconnecter ?
Noémia Prada : La manière la plus radicale de se déconnecter serait peut-être simplement… qu’il n’y ait plus d’électricité. S’il n’y a plus de lumière ou plus de réseau, alors oui, on se déconnecte vraiment. Aujourd’hui, il est très difficile de se couper complètement du monde. Je me souviens que la dernière fois que cela m’est arrivé, c’était pendant une panne d’électricité. Ma première inquiétude était même de savoir si mon powerbank avait encore de la batterie. En réalité, la seule vraie déconnexion arrive peut-être quand je dors. Le soir, je me détends souvent en regardant des séries sur Netflix. Ce n’est pas une déconnexion totale, mais c’est ma manière de me relaxer.
Et surtout, j’aime être seule. J’aime profondément la solitude. J’aime ma propre compagnie. C’est souvent ainsi que je parviens à me déconnecter : en étant simplement seule avec moi-même.
Votre dernière folie ?
Noémia Prada : Ma dernière folie a sans doute été de décider presque à la dernière minute de partir à Venise pour voir l’une de mes photographies présentée dans une exposition. C’était un voyage assez coûteux, avec un hôtel bien au-dessus de ce que je me permets habituellement. Mais j’ai eu envie de faire ce geste, comme un cadeau à moi-même — et aussi à ma fille. Nous sommes parties toutes les deux, seules, à Venise.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Noémia Prada : Je ne fais pas vraiment d’extravagances professionnelles. Les seuls investissements que j’ai faits concernent mon matériel photographique : quelques objectifs pour mon appareil et des lumières de studio. Mais cela reste assez raisonnable.
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
Noémia Prada : Je crois que je n’aurais jamais pu travailler dans le monde corporatif. L’idée d’un travail de type nine to five, où l’on va chaque jour au même endroit voir les mêmes personnes et accomplir des tâches répétitives, ne me correspond pas du tout.
Je n’aime pas les environnements très commerciaux ou les entreprises où l’on travaille uniquement pour des objectifs économiques qui n’ont pas de sens personnel pour moi. Les métiers monotones, automatiques et répétitifs me semblent très difficiles à supporter. J’ai besoin de créativité et de liberté dans ce que je fais. Et je dois aussi reconnaître que les emplois qui impliquent d’être constamment entourée de personnes me fatiguent beaucoup. Je suis quelqu’un d’assez introverti : être trop longtemps en interaction avec les autres peut rapidement me vider de mon énergie.
Quelle question vous déroute le plus ?
Noémia Prada : Je ne pense pas qu’il existe vraiment des questions qui me déconcertent. J’essaie de répondre à toutes les questions avec honnêteté. Parler de moi ne me met pas mal à l’aise. Je crois que toutes les questions méritent d’être pensées et réfléchies. Et parfois, il faut simplement accepter que nous n’ayons pas toujours les réponses. Ce n’est pas facile, mais cela fait aussi partie de la vie.
La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Noémia Prada : La dernière chose que j’ai faite pour la première fois a été de conduire une trottinette électrique. C’était à Rome, avec ma fille. Je n’en avais jamais utilisé auparavant. J’avais déjà roulé en trottinette aux États-Unis, mais c’était une trottinette classique. Cette fois, c’était une électrique et j’ai adoré. J’ai trouvé cela très amusant.
Je me suis sentie presque comme dans une petite aventure, un moment de liberté partagé avec ma fille de quinze ans dans une ville magnifique à photographier. C’était un très beau souvenir.
Votre plus grand regret ?
Noémia Prada : Peut-être de ne pas m’être connue moi-même plus tôt.
Je ne suis même pas certaine de savoir aujourd’hui exactement qui je suis. Il y a encore beaucoup de questions auxquelles je n’ai pas de réponses, seulement des doutes. J’aurais aimé me comprendre plus tôt, afin de pouvoir choisir mes priorités différemment et peut-être vivre certaines choses — comme l’amour — d’une autre manière. Le fait de ne pas m’être comprise plus tôt a peut-être influencé certains épisodes de ma vie. Peut-être que certaines choses auraient été différentes si j’avais eu une autre enfance, une autre éducation, ou si j’avais commencé un travail sur moi-même plus tôt. J’aurais aimé être plus courageuse, prendre davantage de risques et vivre de façon plus authentique — sans me cacher, sans porter de masque. J’aurais aimé être plus vraie.
Si vous deviez tout recommencer ?
Noémia Prada : Si je devais tout recommencer, j’essaierais d’avoir davantage de courage pour faire ce que j’aimais vraiment. J’aurais peut-être étudié ce qui me passionnait, sans me demander si c’était une carrière qui promettait du succès ou non. Je crois que je suivrais beaucoup plus mes passions. J’essaierais d’être plus intuitive, plus impulsive, et surtout plus courageuse. Pendant longtemps, j’ai souvent fait ce que les autres attendaient de moi. J’ai suivi ce que l’on pensait être le bon chemin. Avec le recul, je pense que cela a beaucoup influencé ma vie et peut-être limité certaines possibilités. Si je pouvais recommencer, je tenterais de vivre davantage selon mes propres élans, sans chercher à correspondre aux attentes des autres.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Noémia Prada : J’inviterais des artistes : des peintres, des photographes, des poètes, des musiciens, des danseurs. Ce serait une table consacrée aux arts et à la création.
J’inviterais aussi de grands philosophes, des penseurs capables de parler du sens de la vie. Et bien sûr, j’inviterais Dieu. J’en profiterais pour poser toutes les questions auxquelles je n’ai jamais trouvé de réponse.
Qu’aimez-vous que les gens disent de vous… après ?
Noémia Prada : J’aime que les gens disent que je suis créative, que j’ai du talent et que ce que je fais les touche. J’aime que les gens me trouvent drôle et qu’ils apprécient mon sens de l’humour, souvent inopportun, mordant et, d’une certaine manière, sarcastique. Et j’aime aussi qu’ils disent que je suis une bonne personne. C’est important pour moi, parce que j’essaie sincèrement de l’être.
La seule chose que l’on doit absolument savoir sur vous ?
Noémia Prada : Une chose que beaucoup de gens ne savent pas, c’est qu’il est très difficile de me connaître vraiment. Je peux sembler très sociable, mais en réalité je suis profondément mal à l’aise dans les situations sociales. Ce que je montre est parfois presque l’opposé de ce que je suis à l’intérieur. Je n’ai qu’un ou deux amis proches. Je m’isole souvent, non pas parce que je n’aime pas les gens, mais parce que les interactions sociales me fatiguent énormément. Être longtemps avec les autres me vide de mon énergie. Certaines personnes aimeraient peut-être que je sois une amie plus présente, mais j’en suis souvent incapable. Ce n’est pas un manque d’affection, c’est simplement ma nature.
Un dernier mot ?
Noémia Prada : Cela peut sembler banal, mais la vie est très courte. Vraiment très courte. Comme le dit mon fils de vingt ans, il faut essayer de mettre les choses en ordre pendant que nous sommes ici. Résoudre ce que nous avons à résoudre, vivre pleinement cette vie, parce qu’il ne nous en sera pas donnée une autre. La mort marche à nos côtés. Elle est toujours là, tout près, comme un compagnon silencieux qui peut, à n’importe quel moment, nous faire quitter cette route qu’est la vie. La vie est là, la mort est là, et nous avançons quelque part entre les deux. Puisque cette fin est inévitable, peut-être que l’essentiel est de savoir quelles sont les personnes et les choses qui comptent vraiment : notre famille, les liens importants, ce qui mérite réellement notre attention. C’est pour cela que les guerres, l’injustice ou la cupidité me semblent si absurdes. Notre existence est si brève














