Brigitte Bardot appartient à ces rares figures qui ont débordé leur époque. Plus qu’une actrice, elle fut un basculement : une liberté incarnée, un corps affranchi, une manière nouvelle d’habiter le monde et le regard des autres. Icône absolue, elle fut aussi, très tôt, une femme en retrait, fuyant le vacarme de sa propre image pour préserver l’essentiel.
Photographe du réel et des marges, Gérard Schachmes construit depuis plusieurs décennies une œuvre exigeante, profondément ancrée dans l’humain. Son regard, nourri par le reportage et la photographie sociale, refuse l’effet comme la séduction immédiate. Chez lui, l’image ne s’impose pas : elle interroge, elle résiste, elle prend le temps.
Photographier Brigitte Bardot n’a jamais été un geste neutre. Elle fut regardée jusqu’à l’épuisement, désirée jusqu’à la saturation, figée dans une icône que le monde semblait s’approprier sans jamais la comprendre tout à fait. Face à ce mythe surchargé d’images et de projections, certains photographes n’ont pas cherché à ajouter une image de plus, mais à suspendre le bruit.
Le regard de Gérard Schachmes appartient à cette catégorie rare. Ni spectaculaire ni complaisant, il s’inscrit dans un temps lent, attentif à ce qui échappe, à ce qui résiste. Là où le cinéma fabriquait une légende en mouvement, la photographie, chez lui, tente autre chose : approcher une présence, frôler une vérité silencieuse.
Dans cet entretien, Gérard Schachmes revient sur sa rencontre avec Brigitte Bardot, interrogeant la frontière fragile entre la femme, l’icône et la projection collective. Il évoque le souvenir, l’attente, le retrait, mais aussi ce que la photographie peut encore révéler d’un visage trop vu — peut-être jamais réellement regardé.
Une conversation à hauteur d’homme et d’image, loin des clichés, là où le mythe se fissure et où, parfois, apparaît l’essentiel.
Quand avez-vous photographié Brigitte Bardot pour la première fois ?
Gérard Schachmes : La toute première fois remonte à 1986. J’avais organisé un studio improvisé afin de réaliser une couverture pour Paris Match. À l’époque, je travaillais pour une grande agence. Mais en réalité, la vraie « première fois » pour moi a eu lieu bien plus tard, en 1991, à La Madrague. Il s’agissait d’un reportage produit par Jean-Louis Remilleux qui lui était consacré. Le tournage s’était tellement prolongé que, en fin de journée, la lumière était devenue quasi inexistante. J’ai alors proposé à Brigitte de reporter la séance au lendemain — ce qu’elle a accepté, au grand étonnement de toute l’équipe. Jean-Louis m’a lancé en souriant : « Tu es bien le seul photographe que je connaisse qui refuse de photographier Bardot. » Le lendemain, j’ai passé près de cinq heures seul avec elle. Nous avons réalisé un reportage magnifique. C’est ce moment-là que je considère comme ma véritable première rencontre photographique avec Brigitte Bardot.
Quelle image aviez-vous d’elle avant la rencontre, et qu’est-ce qui a volé en éclats face à la réalité ?
Gérard Schachmes : Comme tout le monde, je voyais en elle une immense actrice, une icône absolue, la beauté faite femme. Elle incarnait un mythe, et bien sûr je rêvais de la photographier. La rencontre a balayé les clichés. J’ai découvert une femme profondément bienveillante, loyale, d’une grande gentillesse. Elle était aussi extrêmement perfectionniste. Et surtout, elle possédait un charisme hors norme — un sourire capable de vous donner la chair de poule instantanément.
Avez-vous une anecdote particulière à partager avec nous ?
Gérard Schachmes : Oui, lors d’une séance en studio. Pour éviter les paparazzi, Brigitte aimait travailler très tard, souvent vers minuit ou minuit trente. Elle arrivait toujours avec un grand baluchon rempli de tenues. Ce soir-là, elle portait un fichu sur la tête qui dissimulait ses bigoudis. Elle les a retirés, a passé la main dans ses cheveux, s’est avancée dans la lumière… et je suis resté bouche bée. Elle était d’une beauté sidérante. Ces images ont fait de nombreuses couvertures, dont ELLE. Sans doute l’une de mes plus belles séances avec Brigitte.
Alors, justement, photographier Bardot, est-ce photographier une femme, une icône, ou une projection collective — et comment trouve-t-on la juste distance ?
Gérard Schachmes : À cette époque, je photographiais déjà régulièrement de nombreuses personnalités, je n’étais donc pas impressionné par sa notoriété. Ce qui compte avant tout, quel que soit le sujet, c’est la connexion humaine. Vous pouvez être le meilleur photographe du monde : si la personne en face de vous ne vous donne rien, les images seront vides. Avec Brigitte, cette connexion a été immédiate. Elle est rapidement devenue une amie, et c’est cette relation de confiance qui rendait le travail juste et sincère.
Bardot a souvent été regardée, scrutée, désirée. Avez-vous eu le sentiment qu’elle se laissait réellement voir face à votre objectif ?
Gérard Schachmes : Oui. Brigitte était une femme entière et profondément professionnelle. Lorsqu’elle acceptait une séance, elle s’y engageait totalement. Elle se donnait telle qu’elle était, sans tricher.
Selon vous, qu’est-ce que la photographie peut révéler de Brigitte Bardot que le cinéma ou les médias n’ont jamais su capter ?
Gérard Schachmes : Elle a été énormément filmée et photographiée. Mais ce que le cinéma n’a jamais vraiment montré, c’est la femme dans son intimité. J’ai eu ce privilège : la photographier chez elle, dans ses différentes maisons, avec son mari Bernard d’Ormale, qui a été d’une bienveillance exceptionnelle jusqu’à la fin. J’ai été le témoin d’un amour profond et sincère.
Y a-t-il un souvenir précis, presque intime, vous revient immédiatement lorsque vous repensez à elle ?
Gérard Schachmes : Lorsque j’ai préparé mon livre, je souhaitais qu’elle écrive elle-même les légendes. Je l’ai appelée pour lui demander si elle accepterait. En lui annonçant qu’il y avait près de 400 photos à commenter, elle m’a simplement répondu : « Descends à Saint-Tropez, on fera ça ensemble. » Je suis arrivé chez elle en début d’après-midi. À 22 heures, nous étions encore loin d’avoir terminé. Je lui ai proposé de reprendre le lendemain matin, mais elle a préféré nous préparer un petit dîner et continuer ensuite. Ce soir-là, elle m’a fait une tarte aux pommes, rien que pour moi, vous imaginez… Un moment d’une simplicité et d’une douceur incroyables.
Y a-t-il une image d’elle que vous avez prise et que vous considérez aujourd’hui comme “définitive” — non pas parfaite, mais juste ?
Gérard Schachmes : Je garde avant tout en moi son sourire incroyable. Et l’image qui restera gravée à jamais est celle de ce moment où elle a retiré ses bigoudis, passé la main dans ses cheveux, et simplement été là, dans la lumière.
Comment gérait-elle le silence, l’attente, l’instant suspendu propre à la photographie ? Était-elle dans le contrôle ou dans l’abandon ?
Gérard Schachmes : Chaque séance était fluide, naturelle. Elle était en confiance. Sa seule exigence : du champagne et plusieurs coupes pour que tout le monde en profite. Une fois cela réglé, nous pouvions travailler librement. C’était une femme entière, profondément vivante.
Avec le recul, pensez-vous que Brigitte Bardot était consciente de ce qu’elle incarnait pour son époque ?
Gérard Schachmes : Absolument. Elle avait une personnalité très affirmée et savait parfaitement ce qu’elle représentait. Elle a toujours fait ses choix en pleine conscience, sans compromis.
Votre regard sur elle a-t-il évolué avec le temps, notamment à la lumière de son retrait du cinéma et de son engagement personnel ?
Gérard Schachmes : Oui, forcément. Au départ, je photographiais l’artiste. Avec les années, je photographiais une amie. Je l’admirais profondément, autant pour ce qu’elle incarnait que pour son engagement en faveur des animaux, un combat qui lui tenait viscéralement à cœur.
Si vous deviez résumer Brigitte Bardot en une seule qualité humaine, loin du mythe, laquelle choisiriez-vous — et pourquoi ?
Gérard Schachmes : Sans hésiter : la gentillesse. Et j’ajouterais l’humanité.
Je me souviens d’un reportage en Roumanie, où elle rencontrait le Premier ministre à propos des chiens errants, alors exécutés au lance-flammes. Elle a insisté pour se rendre sur une place où se trouvaient plus de 500 chiens, certains probablement enragés. J’ai tenté de l’en dissuader, craignant pour sa sécurité. Elle m’a répondu :
« Ne t’inquiète pas, ils me connaissent. » Elle est descendue au milieu d’eux et a commencé à les nourrir. C’était irréel. Mais c’était Brigitte.
Que pensez-vous de la polémique autour de Bardot au moment de sa mort ?
Gérard Schachmes : Très franchement, je ne partageais pas ses idées politiques, et elle le savait. Mais elle était d’une grande tolérance. Pour le reste, on ne peut pas plaire à tout le monde.
Pensez-vous que l’histoire saura un jour dissocier l’icône, la femme et la controverse — ou ces dimensions sont-elles indissociables ?
Gérard Schachmes : Je crois que cette dissociation est déjà en cours. Certains médias, au moment de son décès, ont su ne retenir que l’icône qu’elle a été, qu’elle est, et qu’elle restera.














