Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Les mois d’été, étaient les mois des récoltes où l’ardeur au travail assurait l’avenir économique jusqu’au cycle suivant, si les sollicitations aux dieux de chacun offraient une nature clémente. À partir du milieu du siècle précédent, la chanson a changé Les mois d’été étaient attendus avec impatience pour garantir un repos, a priori bien mérité, et devenir une exigence de loisir dans laquelle le soleil pour bronzer est devenu le Dieu commun. L’horizon futur, avec ses alertes très matérielles, nous oblige à revoir sérieusement notre copie intellectuelle. Cela nous inflige quelques réalités qui transforment les léthargies paresseuses en des montées de stress, voire dans une angoisse totale pour d’aucuns. C’est ainsi que le labeur harassant s’est réinvité, non pas pour garantir des récoltes prometteuses ; mais, pour limiter tous ces désastres non sollicités.
Quels spectacles éprouvants nous délivre notre planète, une sorte de remise en cause de nos pendules à destination de nos « fourmilières » humaines. Toutes nos modestes plantations, nos constructions pharaoniques, nos défigurations naturelles, sont balayées – en quelques secondes – par l’eau, le feu ou le vent. Un retour vers un peu d’humilité devrait être de mise pas tous ces décideurs dont les supposées grandes capacités se sont malheureusement usées prématurément (jusqu’à la corde), sur les bancs des prestigieuses écoles pour élites.
Tout est catastrophique, la perte d’une vie qui restera figée dans notre mémoire. La perte matérielle qui représentait des années d’implication sera un nouveau challenge. La perte des supports de mémoire nous impose une forme d’errance dans le patrimoine personnel.
Aucun de nous n’est à l’abri d’une telle épreuve. J’ai vécu la disparition instantanée de mon fonds photographique (plusieurs milliers de clichés) sous une vague de boue, en septembre 1992 (Vaison la Romaine). Ainsi va l’histoire de l’univers, avec sa petite touche humaine.
Ce qui m’a effectivement marqué dans les interviews de tous les gens qui découvraient leur maison complètement hors d’usage. C’est le désespoir de ceux qui alors qu’ils avaient tout perdu, insistaient sur l’album photographique. J’ai été interpellé par la sorte de soulagement de ceux qui affirmaient avoir pu sauver leur album photographique. Tout était perdu sauf l’âme de la famille, le fil directeur de la lignée patrimoniale à travers quelques images photographiques. En contrepoint de ceux qui étaient totalement abattus par la perte de leur trésor en images. Dans tous les cas, il ne restait plus rien de plusieurs années de labeur et de vie, la différence très sensible dans la souffrance se résumait à un album ou une boite de photographies. Chacun objet perdu ou détruit engendre une consternation, une image disparue blesse la mémoire. La photographie est le témoin qui se transmet dans le long relais générationnel.
La preuve est faite que la photographie est bien devenue, dans l’immatériel qu’elle exprime, le support des histoires patrimoniales. Elle est devenue la descendante légitime des gravures pariétales, des fresques antiques, des peintures de commande. L’important n’est pas dans la représentation rendue par l’image, l’essentiel se trouve dans l’esprit qui jaillit de l’album ou qui s’échappe lorsque le couvercle de la boite métallique se soulève. Le contenu émotionnel est essentiel au regard du contenant pas toujours très bon, voire souvent assez fatigué.
Puisque j’en viens à la photographie matérielle, je constate que lorsque les gens évoquent leurs trésors, dans presque tous les cas, il s’agit de photographies reproduites sur papier. Logique pour toutes les prises de vues antérieures à l’arrivée du téléphone, multiservices. Le téléphone reste dans la poche, les photographies restent dans le téléphone, le risque de perdre les souvenirs est proche de zéro. Pourtant, quand un jeune journaliste stagiaire veut rassurer un jeune sinistré sur le fait qu’il a pu conserver beaucoup de ses photographies numériques, il a pris ce retour cinglant : « ce n’est pas du tout la même chose ». Ne mélangeons par les torchons avec les serviettes.
Il semble clair pour encore quelques années que les photographies patrimoniales authentiques sont couchées sur du papier. Qu’elles soient magnétisées sur le réfrigérateur, encadrées sur le bureau, pendues sur une cimaise, ces images familiales se touchent, se transportent, se protègent dans un cocon familial. Certainement pas dans un téléphone aussi sophistiqué soit-il !
Le dernier point que nous pouvons aborder est le devenir de ces images. Qu’elles restent dans l’enceinte familiale ou qu’elles s’éparpillent dans d’autres environnements, leur sort est souvent identique.
En premier lieu, il n’y a pas que les catastrophes, naturelles, pour emporter définitivement l’image, son contexte, son message et ses émotions. La stupidité, l’inculture, le fanatisme, la colère humaine sont capables de détruire les souvenirs ; les partages, les témoignages. C’est un fait, sans commentaire, l’avant et l’après deviennent invisibles, comme la plupart des cerveaux.
Dans sa version diamétralement opposée, l’image photographique s’inscrit comme l’un des atouts majeurs de la mémoire à transmettre pour enrichir l’évolution. Notre évolution celle qui est supposée s’enrichir d’une génération à l’autre. Mais, ce choix de la préservation impose un minimum d’organisation pour la sauvegarde et l’accessibilité des images. Si le risque zéro n’existe pas plus pour une photographie que pour n’importe quelle autre chose, un minimum de précautions est à prendre en fonction des supports. Par ailleurs, pouvoir retrouver l’image recherchée au bon endroit au bon moment reste un facteur déterminant pour la survie et la transmission de cette mémoire photographique.
Enfin, il y a l’option qui consiste à apporter une touche actualisée à la mémoire des ancêtres. En général, le pinceau ou la plume sont de service, accompagnés de peinture ou d’encre, pour s’inviter sur l’image patinée. Si l’imagination limitée de nos pseudo-créatifs ne manque pas d’intérêt dans le principe, il en va tout autrement de la réalisation. Dans de trop nombreux cas, nos « Léonard de Vinci », à la petite semaine, se sentent obligés de massacrer des originaux uniques pour nourrir leur art. Question destructions, les glissements de terrains, les incendies, les inondations ont le mérite d’une réalité, non surdimensionnée par un ego pervers. Il n’en demeure pas moins que pour un créateur n’ayant pas une maîtrise technique de la photographie qui veut s’inscrire dans la continuité, la tentation d’un apport peut se justifier. Mais, dans ces cas, respectons l’antériorité. Il est tellement facile de retravailler sur des copies, d’autant que le message et son émotion vont changer si l’opération de « relookage » est réussie. Pourquoi pas un apport littéraire sur le mariage des grands-parents ou une touche d’acrylique sur l’exode chinois ? Mais, préservons nos originaux et leur crédit (s’il existe encore).
Ce que nous appelons, assez péjorativement, la « photo de famille » est un pilier important de notre univers de la photographie. Je pense même pouvoir écrire que c’est celui qui génère le plus d’émotion et de sensualité – même si la photographie est ratée ou mauvaise –.
Il va de soi que la perte subie de ces traces photographiques est toujours une forme de déchirement intellectuel et psychologique. Le sentiment de rage qui saisi chaque photographe professionnel lors de la perte accidentelle d’une œuvre se multiplie vers un désespoir lorsque l’image détruite contient une partie de l’âme.
Thierry Maindrault – 14 août 2026
vos commentaires sur cette chronique et sa photographie sont toujours les bienvenus à
[email protected]














