Placée sous le signe de la commémoration du bicentenaire de la photographie, l’exposition Instants Polaroïd invite à découvrir l’univers singulier et pluriel du photographe Alain Guillemaud (Ain, 1961) à travers sa pratique privilégiée de la photographie instantanée. Utilisée à la fois comme outil d’expérimentation, de mémoire et de sensibilité, elle joue un rôle clé dans le processus artistique du photographe.
Le parcours s’organise en différentes séquences thématiques, ponctuées par une pluralité d’« instants » créatifs (« saisir », « créer », « étirer », « provoquer »), conçus comme autant de points d’entrée dans l’image. Une première section introductive est consacrée aux travaux publicitaires du photographe qui débute sa carrière en 1986-1987 au sein de grands studios lyonnais. Volontairement plongé dans la pénombre, le dispositif scénographique présente une multitude de diapositives et d’ektachromes originaux, témoins de l’ère argentique, déployées tantôt dans des vitrines ou sur les murs, tantôt sous forme de projections. Sorties de leur contexte initial, ces images commerciales se révèlent ici pleinement grâce au rétroéclairage qui confère à l’ensemble une atmosphère immersive tout en rappelant les contraintes de la photographie de commande, à l’origine de la démarche artistique d’Alain Guillemaud.
La visite se poursuit par une déambulation colorée à travers les flâneries et paysages suspendus saisis par le Polaroid. Des scènes, le plus souvent maritimes, aux teintes subtiles, y sont imprimées en grand format sur du papier texturé, où prédomine le bleu, couleur emblématique de l’artiste.
En écho à la tradition des vanités hollandaises qu’elles réactualisent, les natures mortes d’Alain Guillemaud constituent sans doute la partie la plus introspective du parcours. Présentées dans une gamme chromatique sobre et nuancée, elles mettent en scène, à travers des compositions silencieuses et minutieusement élaborées (pour certaines réalisées à l’aide d’une chambre photographique Polaroïd grand format 50 x 60 cm qui ne laisse aucune place au hasard), un ensemble de fragments récupérés et d’objets ordinaires en voie d’obsolescence.
La série dédiée à la pratique de l’urbex, éloignée de toute esthétisation spectaculaire, donne à voir des paysages urbains abandonnés, situés dans les interstices de la ville (usines, squats, petits commerces…). Inspiré par la culture visuelle américaine et par l’esthétique cinématographique d’un David Lynch ou d’un Wim Wenders, Alain Guillemaud transforme ces (non) lieux en voie de déshérence en espaces empreints de mystère et de mélancolie. Là encore, le photographe cherche moins à documenter ces sites qu’à capter des atmosphères propices à susciter la rêverie, comme à restituer la mémoire de lieux perdus.
Le cœur de l’exposition célèbre enfin l’imprévu et le « hasard contrôlé » à travers un ensemble de clichés au Polaroïd, issus d’accidents naturels (pellicules périmées) ou provoqués. Libérées de toute contrainte représentative, ces images proches de l’abstraction mettent en avant couleurs, matières et textures, et invitent à porter attention aux qualités intrinsèques de l’image photographique.
Une dernière salle, nichée au fond de l’exposition, réunit sur ses cimaises, à la manière d’un petit studio, des portraits anonymes ainsi que des figures plus connues (telles qu’Agnès Varda, Paul Auster ou Ken Loach…) réalisés dans le cadre de commandes privées ou institutionnelles. Une table sur laquelle trône un dispositif d’éclairage invite le public à prolonger la visite par une mise en pratique. Ainsi est-il encouragé à se saisir des objets disposés sur un établi mis à sa disposition, afin de (re) composer à sa guise sa propre mise en scène.
En résonance (ou en contrepoint) avec l’exposition d’Alain Guillemaud, le hall des Archives municipales de Lyon accueille en les faisant dialoguer les travaux des étudiants de l’université Lyon 2 situés à la croisée de la photographie, du cinéma documentaire et de la sociologie. Baptisée En corps, l’exposition présentée jusqu’à 11 mai 2026, réunit autour d’une même thématique le corps, appréhendé dans ses dimensions intimes, physiques, sociales ou politiques. À un regard façonné au long cours, celui d’Alain Guillemaud, répond une mosaïque de regards émergents, ancrés dans un présent plus immédiat. S’y affirment des regards attentifs aux détails, aux gestes, aux postures, à ce que les corps disent et parfois taisent à travers leurs tensions, leurs non-dits, leurs fragilités autant que leurs élans. Ensemble, les fragments de ce kaléidoscope visuel et textuel composent une vision collective et sensible : celle d’une génération lucide et engagée, capable de scruter le réel et d’en réinventer les formes de perception.
Julie Noirot
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