Notre exploration du Swiss Photomonth 2025 se poursuit avec quatre expositions dont certaines prolongent l’expérience photographique jusqu’en 2026. Après les approches contemplatives et documentaires de notre première sélection, ce second volet s’ouvre sur des pratiques plus expérimentales.
Peggy Kleiber : De l’Ombre à la Lumière, Photoforum Pasquart, Bienne.
Au Photoforum Pasquart de Bienne, l’exposition « Peggy Kleiber : De l’Ombre à la Lumière » révèle jusqu’au 30 novembre 2025, l’archive photographique de Peggy Kleiber (1940-2015), enseignante d’italien biennoise qui a constitué durant plus de trois décennies un fonds de près de 15 000 photographies. Jamais exposées ni publiées de son vivant, ces images du quotidien, de la famille, des rues et des voyages émergent aujourd’hui dans une première exposition posthume qui interroge la place des pratiques photographiques amateurs dans l’histoire du médium.
Kleiber photographiait avec un Leica M3, documentant son environnement familial, les femmes au travail dans l’usine d’estampage de Roggwil, et ses voyages en Italie, à Paris, Prague ou New York. Son regard se portait particulièrement sur les femmes : portraits, scènes de travail industriel, moments familiaux. Certains de ces portraits possèdent une force qui témoigne d’une véritable conscience photographique, bien qu’elle ne se soit jamais considérée comme photographe de métier. Cette découverte posthume d’une œuvre photographique ignorée évoque inévitablement le cas de Vivian Maier. Kleiber sera-t-elle la prochaine figure à émerger de l’ombre ?
L’exposition présente cette archive comme un work in progress : reproductions punaisées aux murs, quelques tirages vintage sous verre, projection de diapositives. Ce parti pris muséographique reflète l’état actuel de la recherche menée par FemArchive et la succession de l’artiste, qui travaillent à élucider les zones d’ombre d’une vie finalement peu connue, même de ses proches. Si l’accrochage peut frustrer par son caractère provisoire, il a le mérite de poser une question essentielle : combien d’archives photographiques de femmes demeurent invisibles dans l’histoire de la photographie ? Un livre est annoncé aux éditions Clando.
Dialogische Führung: Cortis & Sonderegger, Museum im Bellpark, Kriens
Au Museum im Bellpark de Kriens, le duo zurichois Cortis & Sonderegger signe une exposition à voir absolument jusqu’au 9 novembre 2025. « Open Studio » dévoile les coulisses de leur pratique artistique. Connus pour leurs reconstitutions minutieuses d’icônes de l’histoire de la photographie, Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger explorent ici deux projets récents : « Studio » et « The Missing Films ».
Le projet « Studio » met en scène leur propre atelier d’Adliswil sous forme de maquette miniature. Dans ce dispositif vertigineux, les artistes photographient la maquette de leur studio depuis leur studio réel, créant un jeu d’échelles où une pomme devient plus imposante qu’une chaise. Cette mise en abyme trouble la perception et brouille les repères entre réalité et représentation.
Les maquettes fabriquées à la main pour le documentaire « The Missing Films » sur le cinéaste Lars von Trier occupent une place centrale dans l’exposition. Reconstituant des décors emblématiques comme la scène d’« Element of Crime », ces miniatures filmées génèrent des atmosphères de thriller où le spectateur peine à distinguer la maquette du décor réel. L’exposition au sous-sol intensifie cette immersion.
En associant maquettes, photographies et extraits filmiques, Cortis & Sonderegger créent une expérience multi-sensorielle qui invite à repenser les mécanismes de production de l’image contemporaine. Cette réflexion sur le statut de la photographie s’incarne dans une scénographie qui fait du visiteur le témoin actif d’une production en cours.
Roger Humbert : Images to Engage the Mind, Fotostiftung Schweiz, Winterthour.
À la Fotostiftung Schweiz de Winterthour, l’exposition consacrée à Roger Humbert (1929-2022) jusqu’au 15 février 2026 présente l’œuvre d’un pionnier méconnu de la photographie suisse. Membre fondateur de la « Photographie concrète » dans les années 1960 aux côtés de René Mächler, Rolf Schroeter et Jean-Frédéric Schnyder, Humbert a développé pendant plus de cinquante ans une pratique expérimentale centrée sur la lumière comme sujet et médium.
L’exposition se concentre avant tout sur ses photogrammes et luminogrammes, réalisés sans appareil photographique dans la solitude de sa chambre noire dès 1949. Guidé par le principe « I am photographing the light », Humbert travaillait principalement de nuit, expérimentant avec des sources lumineuses variées pour créer ce qu’il nommait des « images pour l’esprit ». À partir de pochoirs, de grilles et de cartes perforées, il produisait des œuvres uniques et non reproductibles où la lumière s’inscrit directement sur le papier photosensible. Sa démarche interrogeait moins le monde visible que ce qui se situe au-delà, explorant la nature même de la perception lumineuse. Un tirage monumental de plus de deux mètres de long impressionne particulièrement : les traces noires et blanches s’enchevêtrent dans une abstraction qui évoque le geste pictural. Deux tirages c-print couleur tranchent avec le reste de la production monochrome, révélant une autre facette de ses recherches.
Les œuvres numériques tardives, réalisées alors que Humbert avait plus de 90 ans, peinent à égaler la force de ses expérimentations argentiques. Ce constat rappelle combien la transition vers le numérique peut s’avérer complexe pour les photographes formés à l’argentique. Cette exposition permet de réévaluer la place de Humbert dans la photographie expérimentale suisse. Une visite s’impose.
Art Vontobel : Collection Insights
À Zurich, la collection Art Vontobel reste méconnue du grand public malgré son accès gratuit durant les heures d’ouverture de l’entreprise. Une politique culturelle rare qui tranche avec les pratiques habituelles : là où nombre de collections d’entreprise restent réservées à un cercle restreint de clients et collaborateurs, Art Vontobel fait le choix de l’inclusivité. Durant le Swiss Photomonth, des visites guidées permettent de découvrir une sélection d’acquisitions récentes et d’approfondir la compréhension des œuvres présentées.
Initiée dans les années 1970 autour de la sculpture et de la peinture, la collection s’est réorientée exclusivement vers la photographie il y a une quinzaine d’années. Son modèle philanthropique la distingue : aucune revente, pas de spéculation, mais des prêts aux institutions et un soutien actif aux artistes émergents via le Prix Vontobel doté de 20’000 francs (cinquième édition). Sur les 450 œuvres que compte la collection, 90% sont exposées dans les bureaux de l’entreprise à travers le monde.
L’exposition en cours présente un panorama de la photographie contemporaine internationale. Parmi les œuvres sélectionnées, celles de Sheida Soleimani se distinguent particulièrement : ses assemblages photographiques abordent avec force migrations et traumatismes géopolitiques. Les expérimentations chimiques de Raphael Hefti réactivent les origines du médium, tandis que Jack Warne fusionne pratiques analogiques et réalité augmentée dans des œuvres qui questionnent notre rapport à l’image. Wolfgang Tillmans, Anette Kelm, Cortis & Sonderegger et Vasantha Yogananthan complètent ce parcours d’une photographie qui repousse ses propres limites. Une collection d’entreprise dont l’approche philanthropique constitue un modèle à suivre.
Maeva Dubrez
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