Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Cette année qui achève un premier quart de siècle semble très longue au regard de tous les évènements qui n’en finissent pas de nous interpeller sur l’avenir de la planète et sur notre propre devenir. Et pourtant, cette année-là, s’est écoulée avec une telle rapidité, à nos échelles individuelles, qu’elle nous abandonne déjà et nous laisse l’impression d’un exercice inachevé. Si chaque nouvelle année à la réputation d’engendrer de bonnes résolutions (idée à réfléchir dans environ un mois), il n’est pas inconvenant de faire un petit bilan de cette période calendaire qui s’éteint pour entrer dans l’Histoire.
Pour notre Photographie, nous prolongeons un mauvais rêve qui n’en finit pas de s’assombrir, au milieu de nombreuses incantations pour ne pas sombrer dans le cauchemar.
Il y a deux cents ans, le perfectionnement de la boite noire, avec l’enregistrement des insolations, affolait les artistes peintres. La nouvelle forme de fixation de l’image offrait à tous la possibilité de saisir et de reproduire à volonté. Sauf, que l’indispensable maîtrise de plusieurs technologies, plus ou moins sophistiquées, a quelque peu freiné des enthousiasmes populaires pour identifier des faiseurs (comme on les définit si bien dans la couture). C’est alors que le talent des vrais peintres créateurs a renouvelé l’œil des auteurs, puis logiquement et progressivement l’œil du public.
Aujourd’hui l’intrigue se répète avec des machines qui tentent de se substituer à l’homme dans la mise en œuvre des séquences technologiques. Il est exact que nous assistons effectivement à une accélération massive de la vitesse de production des images (jusque dans leurs duplications) et à un stockage surabondant (en accès à tous les vents). Il est patent que les machines remplaceront très sûrement beaucoup de tailleurs de costumes ; mais, certainement pas les faiseurs. Il en est de même pour la photographie, les authentiques photographes créateurs rebondiront comme les peintres impressionnistes.
Ce petit préambule, dans ce tour d’horizon de 2025, n’est pas innocent. Tant, nous avons été harcelés par les annonces du bicentenaire de l’officialisation de la photographie. Guère crédible pour les flots d’argent (pas les sels !) qui devraient couler depuis les caisses d’un Etat qui vit à crédit. Les annonces s’imposent partout, les budgets restent encore inconnus. Espérons que les projets retenus ne serviront pas, comme c’est souvent de cas, à installer et à engraisser bon nombre de parasites, comme c’est devenu l’ordinaire lorsque les escrocs ne s’invitent pas. Les photographes dépérissent, les importuns et autres écumeurs incompétents prospèrent !
La fin de ce quart de siècle est le point d’orgue de cette évolution logarithmique du nombre de photographies enregistrées sur la planète. Il est évoqué les chiffres astronomiques de milliards chaque jour. Cette déferlante, de trop c’est trop, banalise l’acte sans autre intérêt que la performance des appareils et celle des ordinateurs qui traitent et engrangent les prises de vues. Dans la plus grande majorité des cas, il s’avère que ces photographies ne ressortiront jamais de ces différents cocons numériques où elle a été confinée, dans moult centres digitaux disséminés sur la Terre. Cette boulimie individuelle du paraître et de l’exhibitionnisme (mais pour qui ?) est beaucoup plus perverse que nous l’imaginons. Les ravages, excepté pour les nababs de la monnaie dont les ressources sont sans limites, de cette idéologie de la personnalisation exacerbée vont bien au-delà du péril professionnel pour les seuls photographes. Ces excès participent à l’évolution psychologique des sociétés, ils dénaturent les fondements de la communication entre les êtres, ils pourrissent l’équilibre, devenu si précaire, de notre habitat commun. Les quantités phénoménales d’énergies consommées et les flux inimaginables d’eaux prélevées pour permettre cette revendication collective du « j’ai droit », signent le début d’une autodestruction.
Le second phénomène correspond à une sorte de vulgarisation intellectuelle qui laisse entendre que tout le monde est compétent en matière de photographie et doué d’une grande créativité avérée. Or, nous savons tous que la photographie est l’une des techniques les plus complexes pour faire aboutir une création. Nous ne sommes pas tous, entre autres pour des contextes biologiques personnels, compositeurs de musiques, sculpteurs, chorégraphes, poètes, peintres, etc., ou photographes. Cette affirmation d’un talent universel, objectivement fausse, n’est enrichissante que pour les aspirateurs de monnaie et toujours nos nombreux parasites, ces flatteurs qui vivent aux dépens de ceux qui les croient.
Ces deux fléaux n’ont pas fini de nous porter préjudice, Quels que soient les robots et leur pseudo-intelligence, la démarche s’avère néfaste pour l’humanité, pour la création et pour l’Art, après-demain.
Je ne peux pas laisser cette année s’estomper sans saluer nos collègues dont les œuvres devraient perdurer dans la mémoire collective du Futur. Sebastião Salgado, le photographe qui surfait au milieu de tout et de rien pour laisser des images magiques aux yeux de ses contemporains. Oliviero Toscani, l’iconoclaste latin toujours à l’affût d’une controverse, au service de la provocation photographique. Martin Parr, ses photographies malicieuses réalisées avec brio dans un flegme « so British », laisse ses témoignages dignes de Molière, Shakespeare ou Goldoni. Ils nous ont quittés, prenons soins de leurs travaux qui méritent la pérennité.
Puisque nous parlons bien des images, ce qui reste l’essentiel, dans cette dérive prononcée qui veut nous faire croire qu’un nom serait le phare d’une manifestation. Le comble s’affiche lorsque ledit nom n’est pas celui de l’auteur des images !!! Cherchez cette nouvelle erreur.
Cette année 2025 comptabilise énormément de manifestations autour de la photographie. Chaque petit bled de la planète revendique une exposition photographique « internationale ». Pourquoi pas ? Mais par pitié, arrêtez de nous infliger des photographies désastreuses tant pour le contenu que pour les tirages et les présentations affligeants de médiocrité. Pas de ségrégation de prestige. Cette constatation vaut également pour les plus grands festivals. 2025, n’était vraiment pas l’année photographique du siècle. Presque tout ce que j’ai vu et les retours fiables reçus étaient unanimes sur la pauvreté des propos. Trop d’images, trop de répétitions, trop d’expositions, il n’est pas nouveau que le trop est suicidaire.
J’ai quand même pu m’immerger dans trois expositions qui sortaient de ce marasme généralisé, à noter que les nombreux auteurs dits émergents n’étaient ni remarquables, ni remarqués.
Géométries du Silence de Béatrice Helg, au Musée Réattu, m’a enchanté. Pour la petite histoire, l’auteure a pris en main l’intégralité de son exposition (choix des images, commissariat et scénographie). Ce type de choix, pas toujours judicieux, devient indispensable pour éviter les diverses incompétences qui s’invitent maintenant autour des projets. Dans cette présentation muséale, l’expression photographique absolue, tant de recherches, tant de créations, tant de travail, tant d’allure font la différence.
A très peu d’exceptions (moins que les doigts d’une main), Visa pour l’Image 2025, décevant pour ses choix photographiques, présentait dans une ligne de l’Eglise des Dominicains, Wait & See de Cédric Gerbehaye. Vu les spectateurs agglutinés devant ces somptueux tableaux monochromes, nous pouvons encore rêver à un avenir pour la photographie, pour les photographes cela risque d’être une autre histoire.
Modernité Révélée d’Edward Weston, à la Maison Européenne de la Photographie, m’a réconcilié avec cet espace dédié à la photographie. Le lieu ne pouvait plus se revendiquer de la photographie que dans sa dénomination (à mon sens). La tendance semble repartie vers un retour à des fondamentaux. Je n’ai pas pu résister « à écouter aux portes », derrière un professeur de photographie qui expliquait, à ses élèves, les contours compliqués de la vie privée de l’artiste. Pour ce qui concerne le concept constructif des images et son évolution permanente, très bien mis en valeur, ils sont passés à la trappe. Il est vrai qu’en sus, il fallait faire pénitence à genoux pour lire les explications techniques sous chaque œuvre, la pédagogie en a pris un coup. L’exposition était belle et les autres salles du « labyrinthe » garnies pour les amoureux de l’image photographique.
Le livre photographique est devenu à la mode, très souvent en autoédition pour le plus grand profit d’éditeurs qui n’en ont que la casquette. Les directeurs de galeries sont devenus des gestionnaires immobiliers, les éditeurs des intermédiaires de services.
Dans le domaine confidentiel du Livre Œuvre d’Art, mon choix va directement au Japon 1968 d’Hans Silvester, édité par Le Renard Pâle. Un pur chef-d’œuvre uniquement réalisé à 30 exemplaires. Ce livre est magique dans son contenu et son contenant (difficile à croire, l’ouvrage s’accroche aux cimaises).
Pour le très beau livre-cadeau, ce sont Les Contemplations de Victor Hugo aux Editions Diane de Selliers. Ce bel ouvrage intercale des images d’époques [1826-1910] dont certaines sont issues de son laboratoire photographique de Jersey, avec des extraits des contemplations. Ce livre, très abordable pour ce qu’il représente, ne peut laisser indifférents ni les amateurs de photographies – anciennes –, ni les amoureux de la poésie du dix-neuvième siècle.
Il reste encore quelques jours à cette année pour accoucher d’un miracle, pourquoi pas photographique ! Que cette période de transition vous apporte à tous la paix de l’esprit.
Thierry Maindrault, 12 décembre 2025
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