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Le Questionnaire : Klavdij Sluban par Carole Schmitz

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Klavdij Sluban : l’image contre l’évidence

Il existe des photographes qui montrent le monde. Klavdij Sluban appartient à cette famille beaucoup plus rare de ceux qui le mettent en doute. Chez lui, la photographie ne documente pas, elle décante. Elle ne cherche ni la preuve, ni le spectaculaire, ni même l’instant décisif. Elle avance à contretemps, dans une lenteur revendiquée, jusqu’à ce que le réel cesse d’être une évidence pour devenir une question. Né en Slovénie, arrivé en France à l’adolescence, Sluban construit depuis plus de trois décennies une œuvre qui échappe obstinément aux catégories. Ni documentaire, ni conceptuelle, ni véritablement plasticienne, sa photographie relève avant tout d’une écriture. Chaque image est pensée comme un fragment, une respiration, une ponctuation au sein d’un ensemble où les correspondances comptent davantage que les sujets eux-mêmes. Les frontières, les territoires périphériques, les prisons pour mineurs, les Balkans, le Transsibérien, les Kerguelen ou les mémoires enfouies constituent moins ses thèmes que les lieux d’une méditation sur l’absence, la transmission et la fragilité du regard. Le noir et blanc, qu’il pratique avec une exigence presque ascétique, devient une langue plus qu’une esthétique. Lauréat du Prix Niépce, pédagogue engagé depuis plus de trente ans auprès d’adolescents incarcérés, Sluban défend une photographie qui résiste à la consommation immédiate des images. À l’heure où celles-ci prolifèrent jusqu’à l’épuisement de leur propre sens, il revendique le temps de la maturation, de la mémoire et du silence. Il affirme d’ailleurs ne jamais « prendre » de photographies, mais les « faire ». Toute sa pensée est contenue dans cette nuance. Car une photographie, selon lui, ne naît pas du déclenchement mais de ce qui le précède : une longue imprégnation du monde, jusqu’à ce qu’une image, enfin, accepte d’exister.

Cette réflexion trouve aujourd’hui un écho particulier avec Solitudes insulaires, présentée à l’Abbaye de La Celle jusqu’au 1er novembre 2026, en partenariat avec Les Rencontres de la photographie d’Arles. Plus qu’une exposition, le parcours se déploie comme une traversée intérieure où deux ensembles photographiques — les îles Kerguelen et le Japon — dialoguent à travers une même expérience de l’insularité. D’un côté, les paysages austères de « l’île de la Désolation », où l’homme n’apparaît qu’à l’échelle de sa propre fragilité face à l’immensité minérale ; de l’autre, un Japon où l’île devient un état de conscience, une solitude habitée, presque spirituelle. Dans les espaces dépouillés de l’ancienne abbaye cistercienne, dont le silence semble répondre à celui des images, les photographies cessent d’être de simples représentations pour devenir des lieux de contemplation. Fidèle à son refus de toute mise en scène, Sluban y poursuit une même quête : faire de la photographie non le récit d’un territoire, mais l’expérience sensible d’une présence au monde.

 

Site Web : www.lemasterklass.com
Instagram : @klavdijsluban

Actualité :
EXPOSITION « SOLITUDES INSULAIRES »
JUSQU’AU 1er NOVEMBRE 2026
ABBAYE DE LA CELLE
CENTRE DÉPARTEMENTAL D’ART PHOTOGRAPHIQUE
9 Pl. des Ormeaux, 83170 LA CELLE

  

« Je ne prends pas des photos, je fais des photographies »

  

Votre premier déclencheur photographique ?
Klavdij Sluban : Garder la trace des miens, sachant que j’en serai éloigné.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
Klavdij Sluban : J’étais davantage photographié que Tito, car mon enfance s’est déroulée en Yougoslavie. Ma famille d’adoption me « paparazziait » pour envoyer des images à mes parents restés en France.

L’appareil photo de votre enfance ?
Klavdij Sluban : La mémoire.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Klavdij Sluban : La mémoire sur pellicule.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré(e) ?
Klavdij Sluban : Celle ou celui qui a posé ses mains sales partout dans la grotte. Cette personne était-elle considérée comme un bon à rien, une bonne à rien, quelqu’un qui n’était bon qu’à cela, ou bien était-elle le dieu vivant, la déesse vivante de la grotte ? Mais déjà se posait la question de la main positive ou négative, selon la technique utilisée : application de la main enduite de pigment ou projection du pigment autour de la main. On imagine aisément les guerres préhistoriques entre mains positives et mains négatives, annonçant les hécatombes futures entre tribus couleur et tribus noir et blanc, tribus grain et tribus pixel. C’est aussi la question de l’intermittence du spectacle, pour ne pas dire de la maltraitance des photographes dans notre système économique contemporain, qui prend en charge, aide et institutionnalise tous les domaines de la création, sauf celui des photographes. Ces mains positives ou négatives — étymologie préhistorique du mot « photographe » — crevaient-elles déjà la dalle ? Une autre étymologie, grecque moderne cette fois, du mot « photographe ». Quarante ou soixante mille ans avant Niépce… Comment vivaient ces mains déclencheuses ? Quelle était leur part du mammouth ?

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Klavdij Sluban : In utero.

Celle qui vous a le plus ému(e) ?
Klavdij Sluban : Brejnev embrassant Honecker sur la bouche.

Et celle qui vous a mis en colère ?
Klavdij Sluban : Honecker embrassant Brejnev sur la bouche.

Quelle photo a changé le monde ?
Klavdij Sluban : Aucune. Ça se verrait.

Et quelle photo a changé votre monde ?
Klavdij Sluban : Une image presque banale tant nous en avons vu : des réfugiés dans une forêt. Cette fois-ci, une femme jeune, maigre, avec trois enfants à ses pieds, terrorisés, dans une sorte de campement rudimentaire. Sur les côtés, des soldats assis, exténués, leurs fusils posés à même le sol. Chaque personnage anonyme porte les archétypes de la peur, de la faim, du désespoir, de la mort qui plane. Sauf que cette fois-ci, c’est ma grand-mère avec ses trois filles qui ont passé toute la Seconde Guerre mondiale cachées dans la forêt. Mon grand-père, l’un de ces soldats épuisés, dont c’est la dernière photographie connue, partisan et chef de bataillon, est mort peu avant l’armistice, les armes à la main. 

Une image clé de votre panthéon personnel ?
Klavdij Sluban : Toutes mes photographies qui ne seront jamais montrées, mais qui pour autant ne sont pas supprimées. Elles habitent le soubassement de la maison, du cycle en construction. Des photographies invisibles mais bien vivantes — contrairement à celles que l’on voit sur les réseaux sociaux, souvent mort-nées. Je passe mes nuits à leur expliquer pourquoi elles sont essentielles. Elles assurent la fondation, la stabilité, l’ancrage de la maison. Les photographies piliers, porteuses, évidentes, sont parfois infatuées d’elles-mêmes. Les plus subtiles sont les photographies-lien, celles qui créent un pont entre deux chapitres. Je ne m’endors que lorsque j’ai convaincu, rassuré et même rendu leur fierté à un ensemble d’images qui rejoindront le soubassement. Je suis en paix avec moi-même lorsque chaque image est à sa juste place et heureuse d’y être.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Klavdij Sluban : La suggestion.

Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Klavdij Sluban : La partie pour le tout.

Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
Klavdij Sluban : Beaucoup de gens ont dit beaucoup de choses. Quelqu’un d’autre a dit : « Une perception sans règle ne peut induire de représentation. »

Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie ?
Klavdij Sluban : Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en amour ?

La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
Klavdij Sluban : Esthétique sans éthique = cosmétique.

Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
Klavdij Sluban : Lorsqu’une photographie est sourde.

L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
Klavdij Sluban : La réalité est une notion de l’esprit. Par une perception subjective de la réalité, traduite de manière subjective, une photographie peut induire la représentation d’une réalité, ou tout du moins d’une certaine réalité.

Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Klavdij Sluban : Une photographie éternise l’événement. L’événement photographié devient photographie. Toute photographie travestit l’événement. La photographie représente la lune. L’analphabète visuel regarde la lune.

La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
Klavdij Sluban : « Témoignage » et « manipulation » ne sont pas toujours en contradiction. La première photographie ne représente pas la réalité puisque son temps d’exposition dépassait vingt-quatre heures, donnant naissance à des ombres improbables sur les façades. La première photographie avec personnage, le boulevard du Temple, ne retranscrit pas davantage la réalité : durant les quinze minutes environ de pose, seule la silhouette du cireur de chaussures et celle de son client apparaissent. La seule chose que prouve réellement cette image est que le cireur est un travailleur consciencieux, méticuleux, fier de son ouvrage. Il serait intéressant de savoir combien de minutes, sur les quinze d’exposition, il a réellement passé à travailler. Dans une lecture marxiste, la seule manipulation véritable ne serait-elle pas celle du travailleur, certainement sous-rémunéré, par le bourgeois dominant ? La valeur symbolique du port altier, la suprématie physique du bourgeois élancé contrastant avec le travailleur courbé sur sa condition, n’induit-elle pas une perception subliminale des rapports de classe en 1838 ?

Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
Klavdij Sluban : Une « bonne » ou une « mauvaise » photographie relève d’un jugement personnel, variable selon chacun. Une photographie habitée est une invitation et peut contenir autant de spectateurs que sa surface le permet.

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
Klavdij Sluban : Faire des photographies qui riment entre elles.

Comment choisissez-vous vos projets ?
Klavdij Sluban : Du fond du calme plat du désespoir.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Klavdij Sluban : D’une lenteur à agacer Niépce.

Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Klavdij Sluban : En 1942-1943, vingt membres de ma famille slovène sont morts dans les camps de concentration de l’île de Rab, en Croatie, et de Gonars, en Italie. Je photographie, j’enregistre et je filme les témoignages des dix-sept survivants encore vivants aujourd’hui. L’Italie a longtemps nié l’existence de ces camps. Silvio Berlusconi, avec déni et mépris, parlait seulement de « vacanze forzate » — des « vacances forcées ». C’est pourquoi j’ai donné ce titre à ce cycle majeur commencé en 2023, toujours en cours. Il comprend de longues marches sur les traces des déportés, d’un camp à l’autre, depuis les lieux de détention jusqu’à leurs villages, à travers les forêts et par-delà les frontières. Comme mon cycle sur les adolescents en prison, commencé il y a trente ans, cette approche est personnelle, avec une écriture d’auteur fondée sur des faits réels. Au-delà de mon interprétation photographique, archives, paroles, écrits et films sont au cœur de ce travail.

Un livre de photographie indispensable ?
Klavdij Sluban : Le dictionnaire illustré.

Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
Klavdij Sluban : Je ne prends pas de photos. Je fais des photographies.

Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
Klavdij Sluban : « prison », « camps disciplinaires », « Russie », Instagram est pratique pour diffuser des informations professionnelles.

Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux ?
Klavdij Sluban : L’accumulation inflationniste des photographies sur les réseaux sociaux crée une couche épaisse d’images qui n’ont pas été portées en soi, qui n’ont pas connu la latence nécessaire pour se révéler. Des images prématurées qui s’entassent avant même d’avoir existé. Le fumier est pourtant un excellent engrais pour faire pousser ce qui demandera du temps, du soin, de la connaissance et de l’expérience. Ce que l’on porte en soi avant sa naissance et que l’on accompagne jusqu’à maturité. Il faut beaucoup de temps avant d’avoir la conviction intime qu’une photographie peut être dévoilée.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
Klavdij Sluban : Suivez le guide
LE GUIDE — Suivez le guide !
UN TOURISTE — Je suis le guide.
SON CHIEN — Je suis mon maître.
UNE JOLIE FEMME — Je suis le guide. Donc je ne suis pas une femme, puisque je suis un homme.
LE TOURISTE — Je suis cette jolie femme.
LE CHIEN — Et moi aussi, je suis cette femme puisque je suis mon maître.
LE GUIDE — Suivez le guide. Moi, je ne suis pas le guide, puisque je suis le guide.
LE TOURISTE — Je voudrais bien savoir qui est cette jolie femme que je suis.
LE CHIEN — Je ne suis pas mon maître, puisque je suis mon maître et que cela m’ennuie.
LA JOLIE FEMME — Je suis le guide. Je suis la foule, je suis un régime, je suis la mode, je ne suis plus une enfant… Oh ! J’en ai assez ! Je ne suis plus personne. (Elle disparaît.)
LE GUIDE — Oh ! J’en ai assez ! Je démissionne. (Il disparaît.)
LE TOURISTE — Oh ! Je ne suis plus le guide, je ne suis plus un homme, je ne suis plus une femme, je ne suis plus rien. (Il disparaît.)
LE CHIEN — Enfin ! Je ne suis plus mon maître, donc je suis mon maître et je ne visiterai pas les châteaux de la Loire !
— Jacques Prévert, Fatras
LE PHOTOGRAPHE — Je ne suis plus Instagram, je ne suis rien, je suis tout et je ne photographierai pas les châteaux de la Loire !

Quel est votre point de vue sur l’IA ?
Klavdij Sluban : Ma vie est IA : Intense Amour.

Couleur ou noir et blanc ?
Klavdij Sluban : Ta mère ou ton père ?

Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
Klavdij Sluban : Le désobscurcissement.

Quelle ville vous paraît la plus photogénique ?
Klavdij Sluban : Une ville invisible avec une vue imprenable.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Klavdij Sluban : L’IA.

L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Klavdij Sluban : Son visage.

L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Klavdij Sluban : Toutes les photographies des réseaux sociaux compressées en une seule.

Selon vous, qu’est-ce qui manque dans le monde d’aujourd’hui ?
Klavdij Sluban : L’IA.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Klavdij Sluban : Pourquoi ce conditionnel ?

Votre drogue préférée ?
Klavdij Sluban : Le révélateur suivi d’une dose de fixateur.

Votre meilleure façon de déconnecter ?
Klavdij Sluban : Voler.

Votre dernière folie ?
Klavdij Sluban : Répondre sérieusement à ce questionnaire.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Klavdij Sluban : Tuer le temps.

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
Klavdij Sluban : Juge.

Quelle question vous déroute le plus ?
Klavdij Sluban : Chaque question me route.

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Klavdij Sluban : Tenter l’insouciance.

Votre plus grand regret ?
Klavdij Sluban : « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien… » (Ni le bien qu’on m’a fait, ni le mal…)

Si vous deviez tout recommencer ?
Klavdij Sluban : Je repartirais de maintenant.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Klavdij Sluban : Tous les animaux qui n’ont pas pu monter dans l’arche de Noé.

Qu’aimez-vous que les gens disent de vous… après ?
Klavdij Sluban : Prononcer correctement mon prénom.

La seule chose que l’on doit absolument savoir sur vous ?
Klavdij Sluban : I am cloudy.

Un dernier mot ?
Klavdij Sluban : Commençons.

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