La photographe et militante britannique Jo Spence se révèle au public français à travers une première exposition monographique organisée par la galerie associative Treize, en collaboration avec la commissaire d’exposition Georgia René-Worms.
Parmi ses différents axes de recherche, l’autrice et curatrice Georgia René-Worms s’intéresse aux pratiques artistiques liées à la maladie, et plus particulièrement aux pathologies hormono-dépendantes. C’est dans ce contexte qu’elle a découvert l’œuvre de Jo Spence, qui, entre les années 1980 et 1990, alors atteinte d’un cancer du sein puis d’une leucémie, a fait de l’art un outil thérapeutique en développant le concept de photo-thérapie.
Jo Spence naît en 1934 dans une famille ouvrière. Elle se forme à la photographie en autodidacte alors qu’elle travaille au secrétariat d’un laboratoire de développement, avant d’ouvrir son propre studio. Elle y réalise des portraits de famille tout en observant la manière dont se construit, devant l’objectif, une représentation sociale saturée de stéréotypes, qu’elle passera sa vie à déconstruire. Membre de différents collectifs prônant une photographie militante, tels que les Hackney Flashers, puis Camerawork et le Photography Workshop, l’œuvre de Jo Spence est imprégnée de féminisme autant que de marxisme. Elle intègre ces questionnements dans son approche de démystification de la photographie, qu’elle conçoit comme un outil d’émancipation politique.
À 48 ans, lorsqu’elle est diagnostiquée d’un cancer du sein, Jo Spence constate les ravages du gouvernement Thatcher sur le système de santé britannique. En tant que femme, elle fait également l’expérience d’une infantilisation par les médecins, qui l’amène à produire plusieurs séries sur la (re)construction d’un corps féminin malade et médicalisé. « How do I begin to take responsibility for my body? » écrit-elle au marqueur sur un corps qu’elle fragmente dans un montage de détails photographiques. Dans un autre autoportrait, sur un sein qu’on s’apprête à lui retirer, elle arbore avec une fierté féroce l’inscription « Property of Jo Spence ».
Pour répondre à cette expérience médicale traumatique, Jo Spence développe, en collaboration avec la photographe Rosy Martin, le concept de photo-thérapie. Devant l’appareil, elle rejoue des scènes vécues à l’hôpital pour se réapproprier son agentivité en tant que patiente. Progressivement, cette pratique dépasse la seule sphère médicale pour explorer plus largement son histoire personnelle ainsi que son identité de femme soumise aux archétypes de genre et de classe, souvent à partir de photographies de famille ou de souvenirs refoulés qu’elle met en scène devant l’objectif.
Elle documente et décortique l’ensemble de ce processus dans ses scrapbooks, des carnets composites où photographies, coupures de presse, annotations manuscrites, lettres, photocopies et cartes postales font dialoguer œuvre et vie intime. Jo Spence en a produit quarante, que le Centre Pompidou a acquis en 2019, accompagnés d’un ensemble de vingt-et-une œuvres. Ces carnets sont reproduits et visibles pour la première fois dans l’espace d’exposition de Treize, aux côtés d’œuvres prêtées par la galerie Richard Saltoun ainsi que de la Jo Spence Memorial Library Archive (Birkbeck University, Londres) : quelques tirages, mais surtout des clichés collés sur du papier cartonné, accompagnés de textes dactylographiés ou manuscrits, d’images collectées dans la presse, ainsi que de nombreux laminates—des photomontages plastifiés que la photographe faisait circuler dans une pochette à dessin. En concevant cette exposition, les commissaires ont choisi de rester fidèles à la vision démocratique et amateure que Jo Spence avait de la photographie.
La dernière série de Jo Spence, intitulée The Final Project, a été réalisée juste avant sa mort en 1992. Atteinte d’une leucémie, la photographe produit des images allégoriques hantées par la mort. Elle ne perd en rien son humour incisif et engagé, qui a fait la force de son œuvre et qui continue de résonner encore aujourd’hui.
Zoé Isle de Beauchaine
Jo Spence – Galerie Treize
un projet de Georgia René-Worms en collaboration avec Gallien Déjean et Emmanuel Guy
ouvert les jeudi, vendredi, samedi, 14-19h, et sur rdv.
24 rue Moret
75011 Paris
https://treize.site/














