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Skira : Sandro Miller : On Earth as It Is NOT in Heaven

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Au commencement, la terre était fracturée, fragilisée

par la convoitise, et ne pouvait attendre notre venue –

ainsi, ballottés par la poigne musculeuse de la grâce,

nous avons béni ce lieu maussade. Alors que nous naissions

et renaissions, dans les taudis comme dans les

savannes exubérantes, projetés des hanches

 argentées du sud, soulevés vers la vie

tandis que les mères hurlaient et juraient, alors que nous naissions

et renaissions, emphatiques, pris au piège

de nos soubresauts et de nos cris, notre souffle déjà ralenti

par l’incessante question du sang dans notre poitrine,

chaque témoin ébloui se levait pour nous nommer

une fois de plus. Le monde n’était pas préparé.

En son sein, personne ne pouvait nous concevoir.

(Extrait du poème Nap Unleashed de Patricia Smith, publié dans son intégralité dans le livre.)

 

Les souvenirs d’enfance peuvent durer toute une vie, ressurgissant à différents moments pour prendre une importance nouvelle et inattendue. Pour le photographe de renommée internationale Sandro Miller, originaire de Chicago, c’est son éducation catholique — et en particulier l’apprentissage du Notre Père lorsqu’il était enfant — qui est devenu, de façon imprévue, le point de départ de son dernier livre, On Earth as It Is NOT in Heaven.

Alors que le chaos politique et social s’intensifiait à Chicago, et plus largement aux États-Unis, alimenté par le trumpisme, les pensées de Sandro revenaient sans cesse à un vers du Notre Père — « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (on Earth as it is in Heaven). C’est une phrase qu’il avait longuement méditée enfant, l’interprétant alors comme signifiant que la beauté de ce qu’il imaginait être le Ciel se reflétait ici-bas sur Terre. « Mais la vie ne reflète pas et ne peut pas refléter le Ciel, explique Sandro. La Terre est un endroit où tout arrive, le bien, le mal, le mal absolu et bien plus encore. J’espère que “heaven as it is on earth” n’était qu’une mauvaise interprétation de ma part. »

À travers des portraits réalisés au cours des cinquante dernières années, de Chicago à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, de peuples tribaux, de tantes âgées et de bikers endurcis, d’icônes culturelles, de célébrités et de gens ordinaires, On Earth as It Is NOT in Heaven saisit ce que nous appelons la vie, faisant rayonner une multiplicité d’expériences humaines qui ne peuvent être effacées par les décrets dictatoriaux de mégalomanes.

Le livre, en gestation depuis plus de quatre ans, repose sur les concepts mêmes de diversité, d’équité et d’inclusion que certains détenteurs du pouvoir cherchent aujourd’hui à éroder. Plus que jamais, ce témoignage visuel est nécessaire.

L’art a toujours joué un rôle fondamental en mettant le pouvoir au défi et en questionnant l’autorité. On Earth as It Is NOT in Heaven s’inscrit dans cette tradition séculaire, montrant le bien, le mal, le beau et les vérités laides de la condition humaine, sans jugement ni calcul.

Pourtant, le livre est également une puissante déclaration politique qui remet en cause les idées de normes sociales, nous rappelant que l’humanité possède de multiples visages. Il adresse aussi un doigt d’honneur collectif aux visions draconiennes, binaires et ignorantes du gouvernement américain actuel.

La série de Sandro Love Between Us, Hatred Behind Us en est un parfait exemple. Dans cette collection, Sandro associe des portraits intimistes en noir et blanc de couples interracial aux images parmi les plus emblématiques du siècle dernier, des photographies qui rappellent la violence raciale ayant marqué l’histoire américaine et qui se poursuit encore. Sur le portrait de Kachi et Jeanine, le couple nu s’enlace en regardant directement l’objectif. Leurs bras entrelacés, ils se protègent mutuellement de la violence du mouvement des droits civiques qui se déploie derrière eux. Leur portrait se superpose à une image iconique prise par Bill Hudson en 1963 à Birmingham, Alabama, où l’on voit le moment précis où un chien policier, encouragé par son maître, se jette pour attaquer Walter Gadsden, un adolescent afro-américain de quinze ans. On ne peut échapper à cette histoire sombre. Pourtant, l’amour de Kachi et Jeanine domine. Il montre que nous avons le choix quant à la façon dont nous voulons imaginer notre avenir collectif.

Sandro explique que la couleur rouge, qui recouvre les images historiques en arrière-plan de cette série, a été choisie « comme un rappel du sang versé pendant cette période très sombre de l’histoire américaine. L’intention de ces photographies est de montrer au monde que, contrairement à ce qu’on tente de nous vendre par le biais de mensonges médiatiques et sur les réseaux sociaux, nous, Noirs et Blancs, nous nous aimons. Notre administration actuelle promeut la haine. Nous, nous continuerons à œuvrer en faveur de l’amour. » Patricia Smith, poétesse lauréate de l’université de Princeton, a écrit un poème pour chacune des 33 images de cette série « afin de formuler une déclaration incroyablement puissante sur notre passé et notre présent », ajoute-t-il.

Dans une autre série de portraits tout aussi chargés politiquement, Sandro a photographié 27 femmes ayant perdu un enfant lors de bavures policières aux États-Unis. Kimberly Hand Jones (montrée ici) est l’une de ces femmes, venues de tout le pays au studio de Sandro en 2017. Il leur a offert un espace sûr pour raconter leurs histoires. « Elles ont chanté, pleuré et prié, dit-il. Elles m’ont permis de réaliser des portraits individuels. » L’expérience fut profondément émouvante pour toutes : la douleur et le chagrin gravés sur les visages de ces mères se lisent dans ces photographies intimistes.

À travers le portrait, Sandro met à nu la vie sur Terre dans toute sa joie extatique, mais aussi dans ses tourments et ses peines. « Qu’il s’agisse des histoires de difficultés qui se lisent dans les yeux, la bouche, la rugosité de la peau, les callosités des mains, ou des triomphes de la vie visibles dans ces traits, des émotions jaillissent de leur âme », confie Sandro.

« Saisies au 1/125e de seconde, ces images nous laissent la preuve de l’existence de cette personne. J’offre au spectateur juste assez de l’histoire, pas l’histoire entière, et je le laisse en vouloir davantage. » Ces portraits sont aussi une affirmation pour la personne représentée. Ils disent : je suis là, je mérite votre attention, regardez-moi et voyez qui je suis. C’est une déclaration puissante.

On Earth as It Is NOT in Heaven « explore ce que nous devenons et ce que nous absorbons en tant qu’êtres humains au fil de notre temps passé sur Terre », explique Sandro. « L’identité construite (Constructed Identity) est une identité façonnée par des influences sociales, culturelles, historiques et personnelles. Elle peut également être modelée par notre environnement, nos valeurs économiques, nos origines familiales, nos enseignements et nos rituels. Tous ces éléments s’additionnent pour faire ce que nous sommes, et qui nous sommes. »

Il poursuit : « Mes photographies ont pour but de divertir, d’amuser, de susciter l’empathie, la compassion, le désarroi, l’émerveillement et la tension. Si le spectateur ne ressent aucune de ces réactions émotionnelles face à mes portraits, alors je n’ai tout simplement pas fait mon travail de portraitiste… Mon objectif final est de créer une image qui bouleverse celui/celle qui regarde. »

On Earth as It Is NOT in Heaven est conçu pour évoquer l’apparence et la texture d’une Bible. Le livre est enfermé dans un cuir rouge patiné et orné d’or sur la couverture gaufrée, sur la tranche dorée des pages et sur le marque-page en ruban. Il s’agit du dix-septième ouvrage de Sandro. Il est encadré par le miracle de la vie naissante et l’inéluctabilité de la mort. Il s’ouvre sur une double page représentant un gros plan graphique de la naissance d’un enfant, tandis qu’il entre dans le monde par le canal vaginal de sa mère. Il se clôt sur une autre double page montrant une momie en décomposition, grotesque, photographiée dans les catacombes des Capucins à Palerme, en Italie.

« Entre ces deux moments extrêmes d’une vie se déploie toute la gamme des émotions, variables dans leur intensité, leur durée et leur contexte », dit-il. Cette sélection éditée révèle l’ampleur du travail de Sandro et de ses centres d’intérêt : des portraits pro bono réalisés pour une association venant en aide à des adultes atteints de handicaps intellectuels et physiques à Chicago, aux portraits exquis de femmes noires pour son livre Crowns: My Hair, My Soul, My Freedom, sans oublier les portraits rugueux de bikers, chargés de menace.

À côté de ses portraits de studio, on trouve de magnifiques images d’instants saisis sur le vif, comme cette photographie du musicien de jazz Shamaar Allen prise en 1998. « J’étais à La Nouvelle-Orléans pour tourner un film sur The Hot 8, un groupe de jazz de style new-orleans composé de jeunes incroyablement talentueux, explique Sandro. Shamaar Allen était le plus âgé et le leader du groupe. Je me rendais chez lui pour le filmer et, en approchant, je l’ai aperçu sur son perron, en train de jouer de la trompette. » Encadré par le feuillage, le portrait nous ouvre une fenêtre sur la vie de Shamaar. Ignorant qu’il est observé, il est emporté par la musique, plongé dans sa passion pour son art.

 

Un regard intime sur un artiste

Sandro connaît de première main les hauts et les bas émotionnels de l’existence. On Earth as It Is NOT in Heaven s’ouvre sur un essai écrit par Sandro lui-même, qui nous donne un aperçu de sa vie. Il a perdu son père dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que cinq ans et a vu sa mère lutter pour subvenir aux besoins de la famille. À son tour, il a été très jeune père célibataire. Choisissant de rester à Chicago pour élever sa fille avec le soutien de sa mère, il a mis de côté les rêves qu’il nourrissait en tant que jeune homme — partir à New York et devenir l’assistant d’Irving Penn. Néanmoins, sa passion pour la photographie n’a jamais faibli.

« Ces premières années ont été difficiles. Je me sens chanceux d’être encore là aujourd’hui. Au plus profond de moi, je sais que la photographie m’a sauvé la vie et m’a donné une raison de vivre. Je n’ai pas écrit sur les moments les plus sombres parce que je recherchais de la pitié ; je l’ai fait parce que je voulais inspirer l’outsider, le marginal brisé, l’orphelin de père ou de mère, l’oublié. J’espère qu’à travers mes écrits je pourrai peut-être changer la vie ne serait-ce que d’une seule personne, lui donner de l’espoir et lui faire comprendre que tout est possible. Je voulais aussi qu’en ouvrant mon cœur et en laissant les gens entrer, ils puissent comprendre d’où vient mon travail : il y a un récit dans chacun de mes portraits qui peut facilement être perçu comme relié à une part de ma propre vie. Mes portraits sont ma vie. »

Grâce à sa ténacité, à sa détermination et à son profond amour pour la photographie, Sandro n’a cessé de progresser, devenant le photographe personnel de Michael Jordan, remportant de nombreux prix en tant que photographe publicitaire et s’imposant comme un artiste reconnu exposant à travers le monde.

Il repense à ces premières années et à sa première rencontre avec Michael Jordan, considéré à l’époque comme le plus grand joueur de basket de la NBA. « Je me souviens de ma toute première séance de portrait. Michael avait trois minutes », raconte Sandro en riant. « J’avais besoin d’une image puissante, quelque chose qui reflète mon style. » Il voulait dire quelque chose de Jordan qui ne soit pas simplement de la publicité pour un produit ni uniquement lié au sport.

« Je lui ai demandé d’enfiler un col roulé noir et nous nous sommes mis au travail. Vers le milieu de mes trois minutes, j’ai demandé à Michael d’aller dans cet endroit où son cœur souffrait. Quelques mois plus tôt, Michael avait perdu son père. Il a baissé la tête et fermé les yeux, qui se sont emplis de larmes. C’est alors que j’ai pris l’une des images les plus emblématiques qui aient jamais été faites de Michael. »

Il poursuit : « Lorsque je réalise ce type de portraits chargés d’émotion, je suis totalement avec mon sujet. Mon cœur saigne avec le sien, je ressens sa douleur, ses chagrins, ses joies et son deuil. Souvent, je suis à quelques centimètres d’eux avec mon objectif de 80 mm ou de 60 mm. Je tiens leurs mains pendant que je leur parle. Ma main sur la leur leur donne la force de s’ouvrir. Ils ont l’impression qu’à cet instant, je suis leur meilleur ami et qu’il est acceptable d’être vulnérable. »

 

Réduire le nombre d’images de 2500 à 228

Pour composer la sélection d’images de On Earth as It Is NOT in Heaven, Sandro a parcouru « des centaines de milliers d’images » réalisées au cours du dernier demi-siècle. Ce fut un long processus que de réduire un fonds aussi énorme à 2 500 portraits. Il a sollicité des conservateurs, des graphistes et d’autres spécialistes du monde de la photographie, et s’est appuyé sur leur expertise. « Cinq aficionados ont choisi leurs 500 images préférées parmi les 2 500 que j’avais retenues. Chaque image a ensuite été notée à l’aide d’un système d’étoiles. Les 300 images ayant obtenu les meilleures notes ont été envoyées à mon graphiste, et cela a marqué le début d’un processus de quatre ans pour construire le livre tel qu’il existe aujourd’hui », explique Sandro.

Le travail sur la mise en page fut un processus complexe. « Les histoires entre la naissance et la mort devaient varier et devenir des cadeaux ou des surprises pour les spectateurs. Je ne voulais pas structurer le livre en sections, en présentant tous les portraits de célébrités d’un côté et, ailleurs, tous les musiciens. Je voulais que l’ouvrage se déroule avec des surprises et laisse au lecteur beaucoup de matière à réflexion. »

« Des changements ont été effectués au fil du temps. De nouvelles œuvres ont été produites et sont venues remplacer certaines des 300 images initiales. Ce fut un combat constant avec moi-même pour accepter de lâcher prise », confie-t-il. « Les photographes ont ce terrible défaut de ne pas savoir se séparer de “leurs bébés”, comme nous les appelons. »

« Les images de ce livre ne sont pas nécessairement “mes meilleures”, souligne-t-il. Mais ce sont celles qui devaient figurer dans ce livre, à ce moment précis. »

Les 228 images retenues sont accompagnées de réflexions sur le travail de Sandro, signées par David Campany (directeur de la création de l’International Center of Photography, New York), Phillip Prodger (commissaire et historien de l’art américain primé), Anne Morin (directrice de diChroma Photography, Madrid), Alan Cohen (universitaire et photographe américain), la poétesse Patricia Smith et l’acteur John Malkovich, « muse » de Sandro.

Sandro explique que le processus de retour sur son immense archive a été révélateur et lui a rappelé des séances depuis longtemps oubliées. « Mes photographies sont ma mémoire. Quand je vois ces images, je me souviens très facilement de l’endroit où je me trouvais au moment où la photo a été prise. Je peux raconter des histoires à propos de chaque photographie que j’ai réalisée. C’est un privilège et un honneur que des gens s’asseyent devant moi et me permettent de documenter des moments qui témoignent de notre existence. »

« Je photographie avec un respect et un amour immenses pour mes collaborateurs. Je les appelle des collaborateurs car il faut être deux pour créer le portrait. J’ai photographié des dizaines de milliers de personnes, de toutes les cultures, de toutes les origines, de tous les genres et de tous les âges. Je me considère comme un humaniste, quelqu’un qui valorise et respecte tous les êtres humains de manière égale. Je me vois aussi comme un bâtisseur de ponts, qui relie les gens  ou du moins tente de favoriser la compréhension. »

Comme exemple de ce travail de mise en relation, Sandro évoque le projet sur les personnes transgenres qu’il mène à travers le monde depuis plus de 23 ans. « Ce projet a d’abord intégré mon corpus pour m’apprendre et m’éduquer moi-même sur la communauté transgenre. Après tant d’années à exposer ce travail et à en parler, j’ai compris qu’il s’agit d’un ensemble d’images qui aide les autres à comprendre cette communauté, élargissant ainsi leur capacité d’amour, d’empathie, de compréhension et leur reconnaissance des raisons et des manières dont cette communauté existe. »

Alors que l’intelligence artificielle empiète sur le témoignage visuel de la photographie et que les images truquées se multiplient, les images de Sandro nous rappellent que, pour saisir l’essence d’une personne qui pose pour un portrait, il faut aussi que celui qui prend la photo soit un être humain. Comment pourrions-nous mettre notre âme à nu sans la confiance et le lien qui se créent entre humains ? Comment documenter la diversité des personnes avec lesquelles nous partageons la planète ? Comment tenir les puissants responsables de leurs actes et mettre en lumière leur ignorance ? Effacer la compassion et l’équité de la loi n’est que temporaire, mais ces portraits nous rappelleront à jamais le véritable sens de la vie sur Terre.

Dr Alison Stieven-Taylor

 

Sandro Miller – On Earth as It Is NOT in Heaven
Skira Publishing 2025
276 pages
28×30.5cm
70 Euro

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