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Sanlé Sory : Volta

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Sanlé Sory est né en 1943 au Burkina Faso. Il quitte son village de Naniagara, dans la région méridionale de Banfora, en 1957 pour s’installer à Bobo-Dioulasso, capitale culturelle et économique de ce qui est alors la colonie de Haute-Volta. Il dessine alors des patrons pour les couturières de sa région natale.

A cette époque, vivre en ville nécessite de posséder des documents d’identité. Après une visite en train à Ouagadougou, la capitale administrative, Sanlé Sory se rend compte que le photographe en charge des portraits d’identité gagne bien sa vie en exerçant un métier nouveau pour lui. Il décide donc de se consacrer à la photographie et d’apprendre ce métier qui le fascine.

Jeune apprenti auprès de Kodjo Adamako, un photographe ghanéen, Sanlé Sory commence sa carrière en photographiant les accidents de la route pour la gendarmerie. Il officie à la chambre, avant de développer et de tirer, puis de passer au moyen format comme la plupart des photographes africains de sa génération. Témoin privilégié de l’évolution rapide de son pays et de sa ville, Sanlé exprime en images la collision frontale qui se produit alors entre la vie moderne et les traditions dans sa région des hauts bassins.

La plupart de ses clients lui demandent alors des photos d’identité, coupées aux épaules, de face, et surtout  sans sourire afin de se complaire aux règles de l’administration. Sory renverse peu à peu ce modèle et laisse parler sa créativité.  L’idée de faire des tirages de plus grande taille, de changer de fonds pour les prises de vue, de faire des photos de pied, avec de nombreux accessoires, correspond à une libération, une sorte d’émancipation, dans une Afrique en effervescence. La photo souvenir devient alors un cadeau apprécié et le studio de Sanlé Sory s’impose comme lieu de fantasmes.

Photographe investi dans son travail, il conjugue à la fois le reportage, l’illustration de pochettes de disque, les images officielles à ses portraits posés en studio. Photographe prolifique, il se distingue notamment de la concurrence des trois autres grands studios locaux, grâce à ses fonds peints, conçus par ses soins, que ce soit une ville moderne, un bord de mer, une colonne antique ou une passerelle d’avion.

Ses clichés en noir et blanc illustrent l’euphorie d’une jeunesse qui s’affranchit peu à peu des carcans d’une société voltaïque encore très traditionnelle. Ses images montrent la quête de cette jeunesse parfois déboussolée mais toujours gaie, confrontée à l’irruption frontale de modes de vie modernes. Celle-ci s’émancipe dans ses poses, ses regards ou ses tenues vestimentaires.

Immobiles ou en mouvements malicieux, ses sujets évoquent le quotidien lointain et mélancolique des villes enclavées du continent africain, mais aussi la vitalité de la jeunesse dans les décennies ayant suivi l’indépendance. Son regard avisé documente avec une candeur non feinte à la fusion opérant alors entre tradition et modernité. Le noir et blanc sublime cette époque, avant que le format 24×36 et les pellicules couleur ne viennent accentuer ce que William Eggleston qualifie de  « forêt démocratique », soit une dilution infinie du regard photographique dans l’espace public.

Ces attributs se manifestent par des t-shirts imprimés, un transistor, un vélo, un scooter ou une moto, un pistolet en plastique, des talons compensés, un pot de fleur, des disques vinyles ou une guitare, autant d’éléments renvoyant à une modernité élusive. Sory compose des séries entières autour de ces éléments, affirmant une personnalité ancrée dans son époque.

Les tenues traditionnelles, les coiffes et les tenues de cérémonie sont également présentes dans ces images. Les soirées dansantes, les tenues excentriques ou les poses candides ont les faveurs de l’objectif de Sanlé Sory. Celui-ci se déplace en moto ou avec sa 2CV camionnette jusque dans les villages les plus reculés de la brousse autour de Bobo-Dioulasso. Il prend avec lui un générateur et une platine vinyle afin de faire danser dans les endroits les plus reculés de la brousse, en allant vers la frontière malienne et la vallée du Kou.

La fougue de cette jeunesse voltaïque se dissout progressivement dans l’indolence paternaliste des années de règne du Général Lamizana. Avec l’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara en 1983, la société voltaïque se referme sur elle-même alors que la Haute-Volta devient Burkina Faso (« le pays des hommes intègres ») en 1984. L’allégresse semble s’évanouir, comme les visages marqués que photographie alors Sanlé Sory. Ceux-ci sont impassibles, voire résignés. La magie d’une époque disparaît inexorablement. Les images qu’il a saisies au cours des deux décennies précédentes sont les témoignages d’un âge d’or révolu dont la vigueur et l’insouciance ont été préservées à jamais grâce à ces négatifs au format 6×6.

Sanlé Sory est reconnu pour son inventivité et son humilité. La joie, la vérité et les émotions qui ressortent de ses portraits font de lui un photographe singulier ayant su transmettre l’essence de la jeunesse burkinabè. Témoin privilégié de l’évolution de son pays et de sa ville, son regard avisé documente avec une candeur non feinte la fusion opérant entre tradition et modernité. Au temps des yéyés et des 45 tours, ses photos respirent une insouciance et une soif de liberté inouïes.

Méconnu, oublié ou déconsidéré, l’âge d’or de la photographie voltaïque se résume aujourd’hui essentiellement à Sanlé Sory dont les images entretiennent la flamme d’une effervescence sociétale et culturelle unique en son genre. Nimbées d’une élégance naturelle, ses photographies de Bobo-Dioulasso évoquent l’adage de Renoir selon lequel « plus c’est local, plus c’est universel ».

Florent Mazzoleni

 

Sanlé Sory : Volta

du 5 novembre au 21 décembre 2019

A. galerie

Rue Léonce Reynaud, 4

75116 Paris

France

www.a-galerie.fr

@agalerieparis

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