Ray K. Metzker est l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire de la photographie, mais il est aussi un artiste qui ne jouit pas d’une grande notoriété. La littérature à son sujet est rare, même si plusieurs publications très prisées ont vu le jour au cours de sa carrière. Jusqu’à récemment, le silence régnait, mais la parution de *City Lux*, à l’occasion de l’exposition éponyme organisée à la Fondation A à Bruxelles en 2024, organisée par Françoise Morin et Philippe Séclier et accompagnée de textes de Carrie Springer, ancienne conservatrice du Whitney Museum of American Art, et de Vicki Harris, responsable du Metzker Estate, a changé la donne. La première édition s’est rapidement épuisée et, à l’occasion de cette deuxième édition, nous nous penchons un instant sur la figure de Metzker et sur cet ouvrage.
Metzker a étudié au Chicago Institute of Design (CID), et donc, d’une certaine manière, au Bauhaus. Le CID a été fondé en 1937 sous le nom de New Bauhaus par László Moholy-Nagy, l’un des premiers enseignants à Weimar et à Dessau. Metzker a suivi les cours de Harry Callahan et d’Aaron Siskind[1], qui ont profondément influencé son œuvre et sa pensée.
Le jeune photographe ne se tourne pas vers le reportage ou le documentaire, mais donne à la photographie une dimension personnelle. Et il ne va pas vers des horizons lointains, mais trouve son sujet dans son propre environnement : la ville. D’abord à travers des images isolées d’une grande expressivité, puis, à partir de 1964, en mettant l’accent sur la recherche d’un nouveau langage visuel. Il combine des images pour former des compositions complexes, puis finit par créer des objets tridimensionnels.
Au fil de ses expérimentations, il réévalue sans cesse son œuvre et parvient ainsi à de nouvelles perspectives créatives. Mais l’expérimentation à la manière de Man Ray ne lui convient pas : il ne se laisse pas guider par le hasard ; au contraire, il recherche des structures et des motifs. Par ce choix, il renoue en fait avec le Bauhaus ou les étudiants étaient invités non pas à imiter la réalité, mais à s’en inspirer.
On pourrait dire qu’il s’approprie la ville, qu’il recrée en une composition graphique. Chez Metzker, la ville n’est pas le biotope de l’homme qui n’apparaît qu’en marge mais un espace abstrait, une superposition de volumes, d’ombres et surtout de lumière.
La lumière est la pierre angulaire de son œuvre : elle confère aux noirs leurs nuances profondes. Cette lumière que l’on perçoit quelque part en marge. Cette lumière qui perce à peine, juste assez pour donner à une image une structure, une forme et un sens. Une cour intérieure éclairée par la lumière provenant d’une ruelle. La lumière qui se reflète sur un casquette de marin, dans toutes les images elle précise, mesurée, avec le sens des proportions.
Metzker est un enfant de son temps. Très tôt, il parcourt l’Europe au volant d’une Coccinelle Volkswagen. Mais c’est là-bas, ainsi qu’aux États-Unis, qu’il découvre les avant-gardes.
Il s’inspire du Pop Art et de l’art minimaliste, mais aussi de l’art cinétique. On ne peut ignorer les similitudes avec l’Op Art et l’art graphique des années 60. Les contrastes et les noirs profonds établissent des parallèles avec, par exemple, la photographie de Mario Giacomelli (Italie, 1925-2000) ou de Fan Ho (Hong Kong, 1931-2016), ainsi qu’avec les expérimentations du groupe Provoke (1968-1969).
On entend parfois quelqu’un se demander si la photographie mérite vraiment une place parmi les arts, et je me dis alors que personne ne soulève cette question à propos d’un roman (car tout le monde sait qu’un texte publié dans un magazine n’est généralement qu’un ensemble de notes sans aucune valeur littéraire). Metzker ne prend pas de notes, c’est un artiste, et il mérite une reconnaissance internationale. Car Ray K. Metzker a bâti une œuvre magistrale, a été admiré par Szarkowski et Friedlander, a reçu deux fois une bourse Guggenheim, a exposé à l’ICP et au MOMA, mais surtout, il montre la voie à tout photographe débutant :
- Apprenez à regarder ;
- Demandez-vous ce que vous allez faire de ces impressions, jusqu’où vous pouvez aller avec elles ?
- Comment allez-vous vous y prendre, quelle est votre stratégie ?
- Comment développer votre sens de l’exploration et de l’expérimentation ?
- Comment parvenir à ce processus dynamique qui me permet d’évoluer sans cesse en réévaluant mon travail de manière critique ?
- Comment puis-je me mettre en phase avec ce qui anime mon époque, notamment les courants artistiques (et pas seulement la photographie !!!)
Je recommande vivement ce livre (ainsi que toutes les expositions à venir)
John Devos
[email protected]
Ray K. Metzker. City Lux
Carrie Springer, Vicki Harris, Philippe Séclier, Françoise Morin
En anglais, Ludion, relié, 240 p. (dont plus de 150 photographies en noir et blanc), 24 x 27,3 cm
45 €, ISBN 978-94-6478-117-5
Septembre 2025, deuxième édition en avril 2026 !
[1] Elles font elles-mêmes l’objet d’une exposition intitulée « Photography as a Way of Life » au Princeton University Art Museum jusqu’au 19 septembre 2026, puis du 9 octobre au 7 février 2027 au High Museum of Art d’Atlanta et à l’Addison Gallery of American Art d’Andover, du 13 mars 2027 au 31 juillet 2027. Ils incarnent la photographie en tant qu’expression artistique, et on pourrait les considérer comme les équivalents américains de la photographie subjective en Europe.














