Irrawady, fleuve des chimères
J’avais dans mes bagages les premières lectures d’introduction à ce pays mystérieux :
Georges Orwell, Norman Lewis, Joseph Kessel, non négligeables à sa compréhension malgré les époques différentes.
Dirigé par une junte militaire, le général Than Shwé se chargeait de mener le pays d’une main de fer ; Myanmar Tourism Board appelait les fonctionnaires du tourisme à limiter « les contacts inutiles » avec les étrangers. La Birmanie voulait montrer une face crédible et cacher la face noire en limitant l’accès à certaines régions ; en réalité, un semblant de crédibilité, une image d’apaisement pour sa conscience.
Durant vingt quatre ans, j’effectuai là plus de soixante-dix voyages, écumant les lieux accessibles suivant la politique du gouvernement, en découvrant certains, plus secrets, quand d’autres se refermaient. Un voyage dans le temps et les réformes.
Les ambassades étrangères à la cour d’Ava au xixe siècle ont laissé nombre de récits, notamment ceux du capitaine Hiram Cox, Henry Yule, Michael Symes. Toutes se sont rendues à la capitale par voie fluviale. Je décidai d’emprunter les différents fleuves dans la poupe de mes prédécesseurs. L’Irrawaddy, artère principale de la diffusion des cultures, du bouddhisme, du commerce, et des guerres ; la Chindwin, frontière avec l’Inde ; la Salouen, « fleuve en colère », qui longe la Chine, deuxième fleuve après le Mekong, et certains de ses affluents. Des parvis de temples, je me transbordais sur les ponts des bateaux.
Une vision différente des bords de route s’offrait à moi, un voyage à contretemps, à la croisée de rencontres, de partages, un glissement que seule l’intemporalité peut
absorber. L’espace vital crée le lien, on s’adapte, on s’adopte, nonchalance dont on s’accommode comme une nouvelle peau en milieu plus intime.














