La foire milanaise MIA Photo Fair BNP Paribas a ouvert ses portes ce mercredi, et ce jusqu’à ce dimanche 22 mars. Cette 15e édition, dirigée par Francesca Malgara et organisée par Fiere di Parma, rassemble 76 galeries dont 27 sont internationales, et 24 primo-participantes.
La dimension internationale de la foire est désormais nettement plus appuyée, marquant un équilibre de la foire MIA Photo Fair dans la défense et la promotion de la scène photographique italienne et l’ouverture du pays à des galeries étrangères. Petit point législatif en ouverture, cette dimension internationale est aussi permise par le changement de législation italienne sur la taxation des œuvres d’art (avec le décret-loi n° 95 du 30 juin 2025, dit décret-loi Omnibus), ramenée à un taux de 5 %.
Ce changement législatif sous-tend les efforts portés par Francesca Malgara pour installer en qualité comme en durée la foire milanaise dans le paysage photographique, en ouverture d’une séquence printanière suivie de Photo London et d’Aipad, et quelque temps avant la foire d’art contemporain MIA Art.
Cette 15e édition s’avère de haute volée, avec des galeries venues de Corée du Sud (An Inc.), d’un peu partout en Europe (Echo 119, Esther Woerdehoff pour la France, Galerija Fotografija pour la Slovénie, MC2 pour le Monténégro, Vue pour la Belgique ou encore Albarran Bourdais pour l’Espagne) tandis qu’un parcours curatorial « Latino », pensé par Rischa Paterlini, rassemble des galeries espagnoles, argentines et italiennes autour d’une sélection d’artistes sud-américains.
La place donnée aux éditeurs s’avère également nettement plus importante — et centrale, en veillant à donner la primeur à une activité éditoriale photographique italienne de très haute volée, en témoigne les publications de 89 Books, Gente di Fotografia, King Koala Press ou encore Seipersei Edizioni. Dans ce vaste tour d’horizon, où le visiteur pioche, tressaute d’un voisin à l’autre, d’un stand au suivant, où il se cogne et s’émerveille aux œuvres, quelques émerveillements :
- Alberto Garcia Alix chez Albarran Bourdais, Madrid
Je considère une exposition réussie, qu’elle soit muséale ou commerciale, et sur le seul plan intérieur, quand une seule œuvre a été découverte, qu’elle a suscité un émoi suffisant, un contentement rare, une sorte d’ébranlement mêlé de surprise, d’admiration et d’un peu de mystère. Ce qu’on pourrait nommer sommairement « coup de cœur », et qui trouve plus de hauteur dans l’expression (bien qu’un peu galvaudé) de « choc esthétique » chez Malraux.
C’est le cas la simple photographie d’un horizon mélancolique d’Alberto García-Alix, où la mer et le ciel se confondent dans un tourbillon de gris, de vapeurs, de pénombre dans un mouvement concentrique. Cette œuvre tire sur une mélancolie profonde, prise à la suite d’une séparation de l’artiste. Elle réussit à se défaire des horizons d’Hiroshi Sugimoto — maître en la matière, et qui a quelque peu effacé breveté le genre — en cherchant une autre forme de confusion entre l’horizon et la mer, celle de sentiments intérieurs entremêlés, confus, où se devinent une agitation comme la recherche d’une grande paisibilité. Comme l’après d’une tempête.
- Julie Scheurweghs à la Galerie Vue, Uccle
À Uccle, près de Bruxelles, la Galerie Vue est toute nouvelle ! Elle a ouvert ses portes le premier janvier de cette année. Trois mois d’existence à peine, et une exposition inaugurale doublée d’une livre sous forme de manifeste de l’artiste Julie Scheurweghs et son projet « Maman est là ».
Fondée par l’artiste et Charly Helleputte, la galerie a pour mission la défense des artiste femmes, lesbiennes, transgenres, intersexes, non-binaires sans-genre (FLINTA) et défend une vision militante et narrative d’un féminisme large. Dans le sillon de son livre « Mère » (Leporello Books, 2021), « Maman est là » est revue sans fard comme pleine d’amour et de poésie sur la grossesse, l’accouchement, le lien maternel, les éveils de l’enfance ; le tout porté par des cadrages photographiques au plus près, par une attention aux lumières naturelles.
Le travail de Julie Scheurweghs rejoint une tradition photographique post-humaniste sur l’enfance et la famille dans le sillon d’Emmet Gowin, tout en complexifiant le genre par son exploration du soi. Sa réflexion sur la condition d’une mère solitaire (sans être forcément isolée) se conjugue avec une expérience propre, témoignant d’une immense liberté, sur l’accouchement naturel, chez soi, à rebours des pratiques majoritaires en Occident encadrant cliniquement et majoritairement les accouchements en hôpitaux.
L’accrochage monographique de la galerie a remporté le prix du meilleur stand décerné par la Collection Ettore Molinario, et souligne le parti pris d’une galerie ayant choisi un accrochage soigné, sautillant, confrontant.
- Anastasia Samoylova chez Peter Sillem, Frankfurt
Chez Anastasia Samoylova, il est davantage question de surfaces, d’observations, de détails. Sa série « Atlantic Coast » retrace le voyage photographique de Bérénice Abbott le long de la Route 1 et s’intéresse, comme la grande documentariste en 1954, aux paysages américains.
Samoylova suit donc le même itinéraire, s’arrête aux mêmes villes, aux mêmes étapes — et pense-t-on, ou veut-on croire, aux mêmes motels. Mais le mythe américain (toujours bien entretenu en photographie) trouve dans son regard une forme d’ironie douçâtre contrebalancée par une économie de moyens et un fort appui sur les couleurs figées. C’est le cas d’un cliché d’un simple feu d’artifice, soulignant les couleurs patriotiques américaines, mais dont l’effet est subtilement brisé par le point de vue de la photographe : fenêtre en PVC, rideau de pacotille, verre d’eau dans un gobelet souple, pomme ronde et bien lustrée ; comme à rire de l’artificiel des artifices.
Son œuvre s’attache aux clichés de la pastorale américaine, comme ce clocher d’une église protestante vue derrière le filtre brouillé, déchiré, griffé, écorché d’un verre ou d’un plastique en lambeaux. Le lien avec Berenice Abbott se fait plus fort encore quand Samoylova fige le point de bascule entre l’imaginaire américain et le fracas de sa désuétude, de sa grandeur supposée opposée à l’ordinaire de sa vie quotidienne.
- Hannah Schemel chez Galerija Fotografija, Ljbuljana
Née en 1994, Hannah Schlemel vit proche de la Forêt Noire et son passage de deux ans dans la cité milanaise ne l’a pas éloigné des fascinations pour la forêt dense. Elle y fréquente des hêtres, des épicéas, des sapins aux cimes noires qui l’ont vue grandir, et inversement. Elle y retourne à toute saison pour les figer par fragments, pour que chacun de ces êtres trouve une forme de subjectivité, presque personnifiée.
Ses photographies s’avèrent d’autant plus subtiles qu’elle les tire au platine-palladium sur un papier développé pour elle. Le procédé m’échappe, et c’est tant mieux. Il permet au tirage d’avoir une densité proche d’un dessin au graphite, et lui donne aspect flottant, grossi — presque tendre penserait-on. De tendresse, il est justement question dans cette attention. Hannah Schemel a la particularité de figer ce qui ne saute aux yeux que lorsque l’esprit divague, ce qui flotte.
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