Jusqu’à présent, je me suis plutôt contenté au fil de mes quatorze chroniques, outre de mettre en lumière des aspects spécifiques de l’œuvre de photographes de grande renommée aujourd’hui tels que André Kertèsz ou Bill Brandt, surtout de faire connaître photographies et photographes d’autrefois (de Clugny, Julien Mandel, Zoltan Glass, Zdenek Virt, Sanne Sannes et Marcel Meys dernièrement) relativement méconnus ou oubliés, — injustement bien sûr, mais ce monde est cruel et seuls les meilleurs (et/ou les plus chanceux), à notre époque de pléthore documentaire, peuvent espérer la perpétuation de leur œuvre créatrice. On qualifierait ma posture de didactique, je n’en serais ni étonné, ni fâché, car même si cela me contrarie, il est incontestable que j’ai une âme de professeur ; et j’assume. Aujourd’hui, je me dispose à en venir à l’essentiel, à entrer finalement dans le dur si j’ose dire à propos d’un organe aussi douillet et, permettez-moi, à mettre enfin le derrière sur le devant de nos curiosités.
Car s’il est un objet particulièrement attractif pour le photographe de nus, c’est bien celui que les vues frontales éclipsent, et qui n’est a priori visible que par les yeux d’autrui ; et sans en avoir l’air, pratiquement tous les spécialistes de nu ont incidemment attouché cette partie du corps que la bienséance avait longtemps cantonnée, non sans fortes justifications morales et religieuses, parmi les intouchables.
Remontons, si vous voulez bien, à la toute fin du XIXe siècle et aux débuts du XXe,, ‒ époque des incunables des livres de photos de nus, quasiment tous présentés alors avec l’alibi d’auxiliaires destinés aux artistes, remontons donc vers des praticiens que j’ai eu plaisir naguère à mettre en avant (chronique n° IV) ; force nous est alors de constater que ni Louis Igout dans ses albums publiés par l’éditeur Calavas (1885-1890) [Ill. 1-2], ni le binôme berlinois Koch-Rieth (1895) [Ill. 3-5 ], et pas plus dans le Nouveau monde, l’amateur fortuné Charles Schenck, auto-éditeur de l’introuvable portfolio Draperies in action (New York, 1902) [Ill. 6-7], ne se sont privés de ces « rétro-spectives ». Pas plus d‘ailleurs qu’ici, en France, à Paris même, Émile Bayard au cours des cinq années (1902-1907) de parution du Nu esthétique [Ill. 8-10] et Amédée Vignola, promoteur éditorial, mais absolument pas photographe, de multiples publications périodiques plus ou moins réprouvées par la pudeur bien-pensante, dont notamment L’étude académique (1904-1913) [Ill. 11–18], dont il est généralement considéré comme l’éditeur, Mes modèles également (parution tous les dix jours, 1905-1906) et Toutes les femmes (1901?), trois petits volumes in-12 d’élucubrations panracistes devenues ridicules où les vues postérieures, qui constituent presque la moitié des illustrations, voudraient nous convaincre qu’un derrière de bretonne [Ill. 19] se différencie nettement de celui d’une parisienne, d’une tchèque ou d’une madrilène… Dans une évidente similitude de concept et de mise en page, des éditeurs concurrents mirent également sur le marché des publications comparables dont la série intitulée La beauté plastique (v. 1905) publiée en livraisons de 16 pages chacune consacrée à une thématique, qui fit appel en partie aux mêmes photographes que ceux commissionnés par Vignola [Ill. 20-22].
Quelques années plus tard, ‒ avant la première guerre toutefois, l’édition allemande, nettement plus prolifique sur cette thématique du nu et indéniablement plus qualiteuse qu’en France, fournit à des membres du Photo-Club de Paris un appréciable débouché, plutôt artistique que pécuniaire en des ouvrages plutôt luxueux, d’une finition irréprochable. C’est ainsi que René Le Bègue ‒ lequel s’adonna avec une remarquable ferveur aux vues arrières de ses modèles immortalisés de préférence dans des environnements naturels [Ill. 23-28] et Achille Lemoine, très prisés de l’édition germanique, lui confièrent de nombreuses photos, de même que Jean Agélou. Et, parmi la bonne douzaine de compilations de photos de nus publiées avant la guerre durant le deuxième Reich, (auxquelles il conviendrait d’ajouter des publications à caractère anatomique ou ethnographique), nos compatriotes voisinèrent et rivalisèrent avec leurs confrères d’outre-Rhin, créateurs de clichés que je présenterai prochainement, avant de me consacrer ultérieurement aux photographes qui, à la fin du siècle, en firent l’objet exclusif de leur étude.
Alain-René Hardy
L’ivre de nus
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