Il est temps, je dirais même que j’ai dépassé les délais raisonnables pour conclure ce florilège des plus belles fesses illustrées par les meilleurs photographes de nus du 20e siècle et au-delà. M’en excuserai-je en avouant que j’ai été pendant tout ce temps occupé à vérifier et peaufiner l’inventaire de ma collection qui, à ce jour compte 1112 livres et brochures, les périodiques de plusieurs dizaines de parutions ne comptant que pour une seule unité.
Rentrons maintenant dans le vif du sujet pour présenter les albums de photographes qui ont osé se concentrer sur ce vaste sujet, abondant même dans les publications pourtant non focalisées sur cette partie de l’anatomie, nous l’avons remarqué dans les parutions précédentes.
Précédés de loin par Pierre Louÿs, qui en fit pour sa propre et exclusive dilection, le sujet des notes quotidiennes de ses exploits (journal très heureusement compilé et porté à la disposition du public (Pierre Louÿs, Le cul de la femme, Paris, Astarté, 2018) par mon ami Alexandre Dupouy, notre meilleur connaisseur en ce domaine, ces pionniers se comptent sur les doigts d’une main, le premier et le plus connu étant Jeanloup Sieff avec son, je donne le titre complet, Hommage à quatre-vingt-treize derrières choisis pour leurs qualités plastiques, intellectuelles ou morales (Paris, éd. Contrejour, 1994), en abrégé Derrières. 93 donc en 120 pages ! [Ill. 1-8] Or, malgré ce titre, qui indique avec exactitude sur la vitrine la marchandise qu’on trouvera à l’intérieur, ce n’est pas précisément l’arrière-train féminin qui fait le sujet du livre, « ces derrières rares, élégants, aristocratiques, qui dépassent leur fonction, la subliment, deviennent objets d’art, chefs d’œuvre, miracles de la nature » (p. 6) mais la lumière et le jeu des oppositions de high-keys avec les ombres, noires de noires à certains moments ; et Sieff se rallie d’autant moins ici à une tendance voyeuse, scabreuse, risquée comme disent les américains, qu’en fin de compte « consacrer aux derrières un livre entier, comme il le remarque, était une entreprise d’autant plus périlleuse qu’il ne s’agissait pas d’un livre de cul ! » (p. 7) ; et il s’agit d’autant moins d’un livre de cul, en effet, qu’à l’évidence, c’est un livre de photographie(s) ! Et j’ai beau parcourir les pages de cet album, avant d’y apprécier des fesses aux galbes aguicheurs, je n’y vois aucune page où l’acteur principal ne serait pas l’opposition entre l’ombre et la lumière, le noir et le blanc, l’essence de la photographie. A cet égard, il suffit de survoler l’ensemble des illustrations empruntées aux uns et aux autres pour cette chronique, pour être frappé en comparaison par la profondeur des ombres en tension avec la luminosité des hautes valeurs qui caractérise les exigences, altières, de Jeanloup Sieff.
Je n’irai pas jusqu’à avancer qu’en contraste ses confrères qui, quelques années plus tard, vont se laisser tenter par la même thématique auraient traité ce sujet pourtant rebondi par essence avec une certaine platitude ; mais indéniablement il y a moins de piqué et moins de présence dans leurs notations. Ainsi, Lyu Hanabusa (née en 1949 à Osaka), très prolifique éditrice au Japon de livres de photos, principalement de nus féminins, toute imprégnée d’esprit et d’élégance françaises par ses longs séjours à Paris, paraît dans son petit fascicule de poche (Back, Tokyo, Chinshosa édr, 1996) nimbée de luminosité, contrastée seulement par quelques dessous noirs [Ill. 9-15]. C’est clair, c’est net, très professionnel, plein d’admirables courbes, mais il y manque un peu de sel. Ce sel qu’en revanche nous allons trouver, peut-être en excès, dans la volumineuse édition de Trevor Watson intitulée Cheek ! (Londres, Erotic print society, 2000), forte de presque 300 pages bourrées de photos d’arrière-trains [Ill. 16-23]. Peu connu en France, Trevor Watson, né en Grande Bretagne en 1952, est un photographe spécialisé dans un érotisme nettement fétichiste (bas, jarretières, corsets, cuirs et vinyles, saphisme à talons aiguilles), veine dans laquelle il a publié de nombreux titres aux alentours des années 2000 : Girls behaving badly, Kink, Bounce, Exposed… Oserai-je considérer que nous entrons avec lui dans le monde de la pornographie ? pas sûr ; en tout cas, nous sommes loin dans cette topographie postérieure de l’élégance, de la discrétion et de l’humour de son prédécesseur J. Sieff. C’est plutôt piquant, provocateur, bien en accord avec la sexualisation envahissante, omniprésente, tyrannique dans laquelle s’est engagée notre civilisation.
Par acquit de conscience, je m’attarde à signaler aussi la compilation de nature commerciale, Bottoms, Vienne, Tosa, 2001, adaptée de l’anglais, qui vaut surtout par ses reproductions dont celles de L. Clergue, incontournable, et de Craig Morey, assez rare dans l’édition, dont j’ai plaisir à faire apprécier l’originalité et la maîtrise [Ill. 24 & 25]. Enfin, non dénué d’inventions pittoresques et plaisantes, le coffee-table book (Moon, Paris, éd. Blanche, 2009) du duo Mallock-Guéritot, ‒ photographe et infographiste, ne serait-il qu’un produit de consommation courante, aussi vite oublié, telle la photo de charme, que vu ? [Ill. 26-28]. Que tout cela ne fasse pas oublier une appréciable réalisation, bien antérieure, de Cécile Philippe, journaliste et écrivain spécialisé dans l’érotisme plaisant (Petites histoires horizontales, Histoire édifiante de Blanche-Neige et des sept nains) qui, s’appuyant sur les photos de son complice Daniel Fayolle, nous livra dans Rêves voilés (Lyon, Snege, 1986) sa vision des choses, une vision de femme, une vision fantasmée de désirables fesses emprisonnées et offertes en de fines culottes de coton ou de soie, de nylon ou cuir, en voile, filet ou dentelles [Ill. 29 & 30]. Ses commentaires malicieux, pleins d’esprit et d’à-propos comptent pour beaucoup dans la réussite de ce charmant album de famille.
Alain-René Hardy
L’ivre de nus
[email protected]
NDLR : Dans la production pléthorique des trente dernières années, notre spécialiste du photobook de nus ignore cependant quelques réalisations récentes consacrées au même thème, notamment Rankin’s cheeky (Kempen, Te Neues, 2009) de John Rankin Waddell et La face cachée des fesses (Ed. Arte, 2010), compilation commerciale.














