Soo Burnell : Espaces poétiques.
Il suffit d’un instant dans une photographie de Soo Burnell pour comprendre que l’architecture peut devenir langage, mémoire et poésie. Depuis ses premières explorations des piscines victoriennes d’Édimbourg jusqu’aux cinémas historiques et aux espaces publics qu’elle immortalise aujourd’hui, Soo Burnell transforme le quotidien en un théâtre silencieux où chaque ligne, chaque lumière et chaque reflet d’eau raconte une histoire. Ses images ne se contentent pas de montrer : elles habitent l’espace, suspendent le temps, et invitent le spectateur à s’immerger dans une atmosphère où la forme et la sensation se répondent avec une élégance rare, comme si chaque lieu révélait ses secrets intimes sous l’œil attentif de l’artiste.
Ce qui frappe dans son travail, c’est cette capacité à conjuguer rigueur géométrique et émotion subtile. Les volumes architecturaux qu’elle photographie — piscines, salles de cinéma, structures publiques — deviennent des personnages à part entière, dialoguant avec la lumière et avec les silhouettes humaines qui y surgissent parfois, comme des fantômes discrets. Chaque image est calibrée, minutieuse, mais jamais figée : elle respire, elle vit, elle porte en elle la mémoire des lieux et la sensibilité de l’artiste, offrant au spectateur un espace où contemplation et imagination se rencontrent.
Dans l’univers de Soo Burnell, l’espace n’est jamais un simple décor : il est porteur d’émotions, de récits enfouis, de nostalgie et de rêverie. La couleur pastel, le cadrage précis, la lumière subtile, tout concourt à transformer le banal en sublime, le familier en mystérieux, et à révéler une poésie cachée dans la banalité du monde. Ses photographies nous apprennent à voir avec attention, à ralentir notre regard, et à sentir l’histoire et l’âme des lieux comme si nous y étions invités.
Découvrir Soo Burnell, c’est s’ouvrir à un monde où l’architecture devient langage poétique, où la mémoire et le temps se lisent dans chaque carrelage, chaque reflet, chaque ombre. C’est une invitation à marcher dans ses images, à se laisser envelopper par leur beauté silencieuse, et à percevoir, derrière la forme parfaite, la vie secrète des lieux et des hommes qui les habitent. Dans cet univers, la ville, l’espace et la mémoire se confondent, et le spectateur se surprend à devenir lui-même acteur d’un monde délicat et profondément sensible.
Votre premier déclic photographique ?
Soo Burnell : J’ai eu mon premier appareil photo à 13 ans, et mes premières photos étaient des portraits de mes amis. J’étais attirée par le portrait. Bien que mon travail se concentre désormais sur l’architecture et les espaces, il y a toujours des figures humaines dans ces espaces, qui ancrent chaque scène. Mon travail a beaucoup évolué depuis mes débuts à l’adolescence, comme on pouvait s’y attendre, mais je suis toujours attirée par la présence de ces figures et leurs histoires inexprimées.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
Soo Burnell : Les photos de vacances. Peut-être que c’est pareil pour la plupart des gens ? J’adore revoir de vieilles photos de famille prises pendant les vacances au fil des années, elles me rappellent les étés de mon enfance.
L’appareil photo de votre enfance ?
Soo Burnell : Mon père m’a offert un Olympus OM-10. Je l’ai échangé pour un meilleur appareil lorsque j’ai commencé à étudier la photographie. J’aimerais vraiment encore l’avoir.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Soo Burnell : Le Fuji GFX 100 – un appareil moyen format que j’adore.
L’homme ou la femme de l’image qui vous inspire ?
Soo Burnell : Je suis beaucoup inspirée par le cinéma et la cinématographie. Je trouve le travail méticuleux de Wes Anderson absolument fascinant ; j’adore sa manière d’utiliser la couleur. J’aime aussi le travail du peintre canadien Alex Colville.
L’image que vous auriez aimé prendre ?
Soo Burnell : Il y en a tellement… Par où commencer ? J’adore le travail du photographe d’architecture Julius Shulman. Son livre A Constructed View est magnifique, et j’ai vu un documentaire incroyable sur lui intitulé Visual Acoustics. Imaginer avoir la possibilité de photographier ces pièces emblématiques d’architecture, et d’avoir vécu ces bâtiments au moment ou juste après leur construction… Poolside Gossip de Slim Aarons est une image iconique, tout comme Gun, New York, 1955 de William Klein, ou Butlins by the Sea de Martin Parr. Et il ne faut pas oublier le travail de nombreux amis photographes, comme l’incroyable Jeff Czum.
Celle qui vous a le plus émue ?
Soo Burnell : Les images fixes sont si puissantes. Napalm Girl de Huỳnh Công Út (Nick Ut) est une image qui reste gravée à jamais pour toutes les mauvaises raisons.
Et celle qui vous a mise en colère ?
Soo Burnell : J’ai du mal avec toute image où quelqu’un prend son appareil plutôt qu’aider une personne. Je ne parle pas vraiment de la photographie de guerre, car elle a un but défini et important, mais plutôt de la tendance des gens à capturer des choses avec leur téléphone au lieu d’offrir leur aide. Et tout ce qui touche à l’IA me met aussi en colère. On voit des images incroyables et on se demande où se trouvent ces lieux… puis on se sent dupé !
Quelle photographie a changé le monde ?
Soo Burnell : Il y a des photos que nous connaissons tous et qui sont reconnues pour avoir « changé le monde » chacun a sûrement des images en tête pour cette question. Je ne pourrais pas n’en choisir qu’une. Aujourd’hui, nous avons tellement accès à tout grâce aux téléphones que la photographie ne semble plus avoir le même pouvoir. Peut-être qu’une seule photo ne change plus le monde, mais elle peut toujours modifier notre perspective ou nous apporter une compréhension que nous n’avions pas auparavant et je trouve cela incroyablement puissant, même individuellement.
Et quelle photographie a changé votre monde ?
Soo Burnell : Cette question est très difficile… Il y en a tellement qu’il est impossible de n’en choisir qu’une : de la photographie historique de guerre comme Tank Man par Stuart Franklin au travail fantaisiste de Tim Walker. Il y a une image de Lily Cole avec de magnifiques drapés bleus tombant d’un escalier en colimaçon… Je rêverais d’être dans sa tête.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
Soo Burnell : Il y en a tellement… La lumière frappant l’eau en Islande ; les échos silencieux des anciens bains victoriens à Édimbourg ; les couleurs de l’Inde et les sourires et rires de mes modèles sur place ; la géométrie de l’architecture au Japon et le sentiment de quiétude que j’y ai ressenti.
Ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Soo Burnell : Dans ma propre photographie, je suis toujours attirée par l’architecture. En grandissant à Édimbourg, j’ai été inspirée par les bâtiments emblématiques de la capitale écossaise, ce qui a profondément influencé mon travail. Cet amour pour l’architecture m’a conduite à ma série Poolside. Mon travail explore la géométrie, la lumière naturelle et l’atmosphère qu’ils créent dans chaque espace. Je suis également fascinée par la relation entre les gens et ces bâtiments, ces espaces.
Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Soo Burnell : J’aime les portraits cachés. J’apprécie cette ambiguïté qui laisse le spectateur se demander qui est le sujet et quelle est son histoire. Je prends plaisir à créer ces histoires et j’espère que chaque image pourra avoir une lecture différente pour chaque spectateur.
Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
Soo Burnell : Oui. L’utilisation de la couleur fait toujours partie intégrante de mon travail. Je prépare une palette de couleurs détaillée pour chaque lieu, qu’il s’agisse des vêtements ou des accessoires utilisés par les modèles, et je choisis ces couleurs en fonction du contexte spécifique. J’utilise également des aplats de couleur pour mettre en valeur les formes et les proportions intéressantes d’un espace. Pour moi, l’utilisation de la couleur est un élément central de l’histoire.
La technique peut-elle primer sur l’émotion en photographie ?
Soo Burnell : Cela peut l’être pour certains. Ce choix peut être conscient pour certains photographes. Ce n’est pas le cas pour moi : je veux que les gens ressentent quelque chose en regardant une photo, que ce soit un sentiment de calme ou de curiosité autour des personnages. Ma dernière série, réalisée entièrement sous l’eau à Londres, est très technique mais dégage un aspect étrange et émotionnel.
La beauté en photographie est-elle purement esthétique pour vous ?
Soo Burnell : Non. Il s’agit surtout de l’émotion que provoque la photo et du lien qu’elle crée avec le spectateur.
Comment rendre le silence visible dans une photographie ?
Soo Burnell : Je cherche toujours la quiétude. Dans mes images Poolside, l’eau immobile, la lumière changeante, et la tranquillité des figures créent ce sentiment de calme. Éliminer les distractions modernes aide aussi à rendre cette sensation.
L’unicité d’une photo vient-elle du moment ou de la mise en scène ?
Soo Burnell : Cela revient à enlever les distractions. Par exemple, dans les piscines, la signalisation moderne peut détourner le regard. Il ne s’agit pas d’être plus vrai que la réalité, mais de permettre de ressentir une scène pleinement.
La photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Soo Burnell : Oui. En se concentrant sur un détail dans un cadre plus large, une photo peut raconter une histoire claire. Cela peut changer notre perception, positivement ou négativement, selon le contexte.
La photographie est-elle témoignage ou manipulation ?
Soo Burnell : Cela dépend de l’intention. Mon travail diffère de la photographie de rue ou du portrait ; il peut être les deux selon le style et l’objectif.
Qu’est-ce qui fait une bonne photographie ?
Soo Burnell : Si elle touche le spectateur. Ressent-on quelque chose en la regardant ? C’est la base d’une « bonne » photo.
Quelle qualité faut-il pour être un bon photographe ?
Soo Burnell : Savoir voir le monde de façon intéressante et interpréter ce que l’on voit pour engager le spectateur.
Comment choisissez-vous vos projets ?
Soo Burnell : Je suis fascinée par un lieu, je le recherche, je construis un storyboard et je travaille dur pour le concrétiser.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Soo Burnell : Je passe beaucoup de temps à rechercher et à me connecter avec les lieux et les personnes. Je travaille sur les storyboards, accessoires, costumes, palettes de couleurs… j’adore tout le processus.
Un projetà venir qui vous tient à cœur ?
Soo Burnell : Une série à Jaipur et une collaboration avec le Royal Botanic Garden d’Edinburgh. Ma collection sous-marine sortira aussi cette année, elle est très personnelle.
Personne que vous aimeriez photographier ?
Soo Burnell : Tilda Swinton.
Personne par qui vous aimeriez être photographiée ?
Soo Burnell : Pas fan de mon propre portrait, mais participer à une scène de Slim Aarons aurait été amusant.
Un livre photographique essentiel ?
Soo Burnell : New York 1954-1955 de William Klein et United Kingdom de Martin Parr.
La dernière photo que vous avez prise ?
Soo Burnell : Retour de Jaipur, ma dernière série, avec une nouvelle palette et lumière.
Quels réseaux sociaux utilisez-vous ?
Soo Burnell : Instagram, pour connecter avec des amis et partager mon travail.
Votre avis sur l’IA ?
Soo Burnell : Déprimant. Beaucoup d’images semblent incroyables mais ne sont pas réelles.
Couleur ou noir et blanc ?
Soo Burnell : Couleur.
Lumière naturelle ou artificielle ?
Soo Burnell : Naturelle, rien ne la remplace.
La ville la plus photogénique selon vous ?
Soo Burnell : Jaipur, récemment, mais j’ai photographié beaucoup de beaux endroits.
Une ville ou un pays que vous rêvez de découvrir ?
Soo Burnell : Corée du Sud, retour au Japon…
Un lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
Soo Burnell : Royal Botanic Garden d’Édimbourg et les Onsen au Japon.
Une image représentant l’état actuel du monde ?
Soo Burnell : Tank Man de Stuart Franklin.
Ce qui manque dans le monde aujourd’hui ?
Soo Burnell : Des bonnes nouvelles et de l’empathie.
Si Dieu existait souhaiteriez-vous qu’il pose pour vous ou prendriez-vous un selfie avec lui ?
Soo Burnell : Je lui demanderai de poser pour moi.
Votre drogue favorite ?
Soo Burnell : Café.
Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
Soo Burnell : Être près de l’eau.
Votre dernière folie ?
Soo Burnell : Tuk-tuk à Jaipur, expérience chaotique mais géniale.
Votre plus grand regret ?
Soo Burnell : Étudier à New York.
Si vous deviez tout recommencer ?
Soo Burnell : Oui, je le referais !
Si j’organisais votre dîner idéal, qui serait autour de la table ?
Soo Burnell : Tilda Swinton, Wes Anderson, Des Gwinnell, Bong Joon Ho, Sir David Attenborough… et des amis du monde entier.
Qu’aimeriez-vous que les gens disent de vous après votre départ ?
Soo Burnell : Qu’ils se souviennent de moi comme quelqu’un de gentille.
Une chose indispensable à savoir sur vous ?
Soo Burnell : J’adore être sur le terrain, mais mon bonheur est chez moi, dans mon studio avec mes chiens Ruby et Nola.
Le mot de la fin ?
Soo Burnell : J’ai adoré répondre à ces questions, merci !
Texte et entretien par Carole Schmitz














