Narelle Autio : la mer comme miroir du monde
Chez Narelle Autio, la photographie devient immersion — au sens littéral comme poétique. Son œuvre, baignée de lumière et d’eau salée, explore le moment où l’humain bascule entre la surface et les profondeurs, entre le visible et l’invisible. L’océan n’y est pas décor, mais matière première : un espace de métamorphose, de suspension et parfois de perte. Dans ses séries emblématiques, des corps fragmentés flottent dans des bleus saturés, des éclats d’écume deviennent abstraction, et la couleur — éclatante, vibrante, presque solaire — prend le rôle d’un langage émotionnel.
Elle n’observe pas la mer : elle en épouse le mouvement. Héritière d’une tradition documentaire australienne, elle dépasse pourtant le simple récit du quotidien côtier pour construire une mythologie contemporaine du corps et du paysage. Ses images oscillent entre grâce et gravité, célébration et inquiétude. Sous l’évidence du plaisir, elle capte aussi la fragilité : celle du souffle, du vivant, de l’instant.
Photographier l’eau, chez elle, c’est interroger le passage le glissement entre deux mondes. En immergeant le regard dans cet entre-deux, Narelle Autio réinvente la photographie comme une expérience sensorielle : fluide, organique, incertaine, mais toujours habitée par le glissement entre deux mondes.
Representée par l’Agence VU – https://agencevu.com/photographe/narelle-autio
Instagram : @chillioctopus
Votre premier déclic photographique ?
Narelle Autio : L’école d’art. Je suis allée à l’université pour étudier l’art, avec une spécialisation en peinture. La première année, nous explorions toutes les formes d’art, et j’ai été captivée par la chambre noire. J’adorais l’immédiateté de la photographie et l’alchimie du processus.
L’homme ou la femme d’image qui vous a inspirée ?
N.A. : Tellement de personnes, mais parmi celles qui m’ont marquée au fil des années : Diane Arbus, Helen Levitt, Hoda Afshar, Destiny Deacon, Lee Miller, mon compagnon Trent Parke, ainsi que les peintres Clarice Beckett et Jeffrey Smart.
L’image que vous auriez aimé faire ?
N.A. : Aujourd’hui, ce serait Girl Playing Under Green Car, New York City d’Helen Levitt. Le mois prochain, ce sera peut-être autre chose. Et puis, il y a toujours celles qui nous échappent. J’essaie de ne pas y penser. Cela ne devait pas être ainsi.
Celle qui vous a le plus émue ?
N.A. : Impossible d’en isoler une. À l’ère des réseaux sociaux, je vois chaque jour une image qui me brise le cœur.
Et celle qui vous a mise en colère ?
N.A. : Là encore, il y en a tellement. Le monde regorge d’images que nous ne devrions jamais avoir à regarder. Des images d’enfants, d’êtres humains, de nature brutalisés. Elles me remplissent de colère et montrent à quel point nous sommes jetables aux yeux des puissants, des riches et des avides.
Quelle photo a changé le monde ?
N.A. : Je crois que le documentaire est d’une importance capitale. C’est une capsule temporelle, un message et un rappel pour l’avenir. Le seul problème, c’est notre capacité à apprendre. J’ai longtemps cru que le grand photojournalisme pouvait changer le monde — et bien sûr, de nombreuses images exceptionnelles ont été, et sont encore, perçues comme bouleversantes : la documentation de l’Holocauste, du mouvement des droits civiques, les images de la guerre du Vietnam, de toutes les guerres… les milliers d’images d’enfants morts ou agonisants que nous avons vues. Mais peut-être que ces preuves ne créent qu’une pause, avant qu’une génération n’oublie et laisse l’histoire se répéter. J’espère me tromper.
Et celle qui a changé votre monde ?
N.A. : Une photo toute simple que j’ai prise à 20 ans, lors d’un stage dans le journal local, un mois après avoir quitté l’école d’art. J’accompagnais un photographe de presse sur un reportage. Nous travaillions en noir et blanc et tirions sur papier humide en chambre noire. Le rédacteur photo a repêché un de mes tirages d’essai dans la corbeille, en route vers la réunion de rédaction. L’image a été choisie pour la une du journal le lendemain. Ils m’ont proposé un poste de stagiaire, et ma carrière de photographe a commencé.
Ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
N.A. : La photographie peut satisfaire à de nombreux niveaux, et pour moi, elle n’a pas besoin d’être une transaction évidente. Je m’intéresse à la beauté naturelle, au ballet de la vie et à l’émerveillement du quotidien. J’aime la façon dont la lumière transforme l’ordinaire et comment la sérendipité peut créer un sourire. Dans un monde de plus en plus difficile à regarder, je ressens le besoin de chercher l’inverse. Il y a tant à aimer dans l’humanité et sur cette planète. Je cherche à révéler cela.
La dernière photo que vous avez prise ?
N.A. : Depuis plus de six mois, je documente les conséquences d’une prolifération d’algues dévastatrice dans nos eaux locales. C’est une obsession née de mon angoisse face à l’état de notre planète, et directement liée à ma relation intime avec l’océan.
Une image clé dans votre panthéon personnel ?
N.A. : Splash. Je l’ai réalisée au début de ma carrière artistique. Elle réunit tout ce que je trouve essentiel : le monde naturel, l’océan, la couleur, la lumière, la mémoire et la joie. J’étais sans le savoir enceinte de mon premier fils à ce moment-là, et je me souviens d’un besoin intense d’optimisme. À un niveau, c’est une mémoire personnelle, mais je suis aussi reliée aux souvenirs des enfants photographiés. L’image devient ainsi mémoire collective, nous reliant à travers des idées universelles sur l’enfance et notre rapport à la mer.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
N.A. : Mon père me tenant au-dessus de sa tête quand j’étais bébé. Il a été une force immense et constante dans ma vie. En tant que femme, je me suis toujours sentie portée et valorisée par lui. Il me manque énormément.
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être bon photographe ?
N.A. : La curiosité pour la vie et le désir d’en apprendre davantage sur soi-même. La capacité à observer, à trouver l’inspiration près de chez soi, et l’envie de raconter une histoire unique.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
N.A. : La photographie est complexe. J’aime la belle lumière, la composition soignée ou la capture exceptionnelle… mais une bonne photo peut aussi être quelque chose d’intangible, de personnel. Toute créativité est teintée de nos vies intérieures et de nos expériences. Mais certaines histoires ou émotions sont plus universelles que d’autres, et les images qui les traduisent seront perçues comme “bonnes”. Peut-être est-ce donc cette expérience de connexion humaine qui fait une grande photographie.
La personne que vous aimeriez photographier ?
N.A. : Mon père. Il est mort il y a trois ans. Je ne l’ai pas assez photographié.
Un livre de photographie indispensable ?
N.A. : Je ne pense qu’aucun ne soit indispensable. Plongez-vous, trouvez ce qui vous fait ressentir. J’aime regarder tous les types de livres de photographie, mais je suis tout autant influencée par d’autres formes d’art, l’écriture, le cinéma, la poésie. Le premier livre que j’ai acheté était Diane Arbus: An Aperture Monograph. Ce fut un moment marquant.
L’appareil photo de votre enfance ?
N.A. : Mon premier appareil, à 16 ans, était un Pentax K1000.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
N.A. : Je photographie encore souvent avec des films. Les appareils que j’ai le plus utilisés dans ma carrière sont le Leica M6 et le Nikonos V, tous deux argentiques. Mais j’ai aussi travaillé avec d’autres formats selon le projet : 35 mm, Mamiya (120 mm) ou Linhof (4×5). Pour ma dernière série, j’ai utilisé le Leica M11P et un incroyable caisson sous-marin Sub13.
Comment choisissez-vous vos projets ?
N.A. : Je photographie souvent des idées ou des histoires qui prolongent ma vie personnelle. Entre élever une famille, gérer notre entreprise, m’occuper de mes parents âgés et assister Trent, j’ai peu de temps. Je suis donc attirée par des projets “accessibles” et dans lesquels j’ai un investissement émotionnel. J’aime nager, être près de la mer cela s’est naturellement imposé dans mon travail. L’océan est une extension de ma vie et ma muse : il continue de nourrir mon inspiration.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
N.A. : Collectionner. Ramasser, poser, reprendre. Le monde naturel est d’une beauté profonde, et je suis curieuse de la manière dont les humains interagissent avec lui. En termes picturaux, je me qualifierais d’impressionniste. J’observe la lumière changer au fil du paysage, je regarde les gens bouger, j’attends la lumière, je partage l’obscurité, je peins avec les couleurs. C’est une danse avec la vie : chercher la beauté, célébrer l’océan, découvrir l’imprévu. Selon ce que les images révèlent de moi, j’aime marier la photographie spontanée à une narration conceptuelle ou émotionnelle, nourrie par des idées humaines qui me tiennent à cœur.
Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
N.A. : Je photographie, de manière très libre, mes deux fils — quand ils acceptent. Ils sont de jeunes adultes, et ce sera un cadeau pour moi lorsqu’ils auront pris leur envol.
Votre drogue préférée ?
N.A. : L’océan.
La meilleure façon de déconnecter ?
N.A. : Promener mon chien.
Votre relation personnelle à l’image ?
N.A. : Je suis fascinée par ce que nous ne voyons pas. J’aime révéler les instants invisibles, ceux qui nous échappent.
Par qui aimeriez-vous être photographiée ?
N.A. : Par Helen Levitt. J’aimerais la voir travailler.
Votre dernière folie ?
N.A. : Essayer de trouver le temps de scanner mes archives.














