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Le Questionnaire : Igor Chekachkov par Carole Schmitz

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Igor Chekachkov : Territoires émotionels

Igor Chekachkov est une figure singulière de la photographie contemporaine ukrainienne, dont le travail se situe à la frontière du documentaire intime et de la fiction autobiographique. Né à Kharkiv, il développe une œuvre profondément ancrée dans l’exploration de l’identité, du désir et de la mémoire, souvent à travers une approche très personnelle de la narration visuelle. Son projet le plus connu, I Love You, est emblématique de cette démarche : une plongée fragmentée dans ses relations amoureuses, où les images oscillent entre tendresse, confusion émotionnelle et tension psychologique. Chez lui, la photographie n’est jamais une simple captation du réel. Elle agit comme un espace mental, presque performatif, où se rejouent des états intérieurs. Les corps sont proches, parfois vulnérables, souvent ambigus. L’intimité devient un terrain d’expérimentation, mais aussi de mise en danger — affective autant qu’esthétique. Son style est reconnaissable : brut, direct, parfois volontairement instable. Il utilise le flou, le flash frontal, des cadrages serrés, créant une sensation d’urgence et de trouble. Cette écriture visuelle évoque une forme de journal intime sous tension, où chaque image semble à la fois vécue et reconstruite. On peut rapprocher son travail de certaines démarches issues de l’école d’Europe de l’Est, où l’héritage post-soviétique dialogue avec une quête de liberté individuelle et émotionnelle. Mais il s’en distingue par une radicalité presque obsessionnelle dans l’exploration du lien amoureux — un territoire qu’il traite sans filtre, avec une honnêteté parfois dérangeante. En somme, Igor Chekachkov propose une photographie du dedans : fragile, électrique, et profondément humaine. Une œuvre qui ne cherche pas à plaire, mais à éprouver — et à faire éprouver.

 

Website : www.chekachkov.com
Instagram : @chekachkov
New : “ 100 Days of War” edited by Editions André Frère
Represented by : Galerie LENEUF SINIBALDI 9 rue Henner Paris 75009

 

Votre premier déclic photographique ?
Igor Chekachkov :
Stanley Kubrick.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
Igor Chekachkov :
La première fois que j’ai vu la magie du Polaroid qui délivre instantanément une image.

L’appareil photo de votre enfance ?
Igor Chekachkov :
J’ai eu très tard un d’appareil photo.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Igor Chekachkov :
N’importe quel appareil que j’ai avec moi.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré ?
Igor Chekachkov :
Yukio Mishima.

L’image que vous auriez aimé prendre ?
Igor Chekachkov :
J’aurai aimé faire une image de mon père, avant qu’il ne tombe malade.

Celle qui vous a le plus ému ?
Igor Chekachkov :
Une amie en Ukraine s’occupe de mon chat. Les images qu’elle m’envoie chaque jour m’émeuvent infiniment.

Et celle qui vous a mis en colère ?
Igor Chekachkov :
Chaque image des attaques russes contre l’Ukraine.

Quelle photographie a changé le monde ?
Igor Chekachkov :
J’aime l’idée qu’une photographie puisse changer le monde, mais je suis aujourd’hui moins naïf pour croire que cela puisse arriver.

Et quelle photographie a changé votre monde ?
Igor Chekachkov :
Cela arrive trop souvent : je vois une image qui élargit mon monde et ma compréhension de la photographie.

Une image clé dans votre panthéon personnel ?
Igor Chekachkov :
Certaines images de Boris Mikhailov.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Igor Chekachkov :
J’étais fasciné par l’idée de la manière dont les images façonnent notre perception, mais depuis que j’ai quitté mon pays, je pense davantage à la relation entre image et mémoire, et à la façon dont la photographie nous aide à affronter la réalité, ou à nous en distraire.

Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Igor Chekachkov :
Cela dépend de ce sur quoi je travaille à ce moment-là ; je ne peux pas généraliser, car tout mon travail est défini par une recherche particulière. Je peux chercher la vulnérabilité aujourd’hui, et la résilience demain. Mais je crois que je cherche toujours qui je suis, que ce soit dans un paysage ou un portrait.

Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
Igor Chekachkov :
Cette affirmation est une simplification excessive (même si, à l’époque où il l’a dite, elle pouvait sembler plus juste).

Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie ?
Igor Chekachkov :
Bien sûr, et l’histoire de la photographie regorge d’exemples en ce sens.

La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
Igor Chekachkov :
Certainement pas, cette époque est révolue depuis longtemps.

Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
Igor Chekachkov :
Je commencerais par la question : « Pourquoi voulons-nous rendre le silence visible ? »

Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
Igor Chekachkov :
Le moment est un attribut puissant de la photographie qui la distingue des autres médias. Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ? Bien sûr. Mais je doute que la réalité puisse être véritablement vraie.

Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Igor Chekachkov :
Bien sûr. La photographie est un formidable outil de manipulation.

La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
Igor Chekachkov :
Elle peut être les deux, et bien plus encore.

Qu’est-ce qui fait une bonne photographie ?
Igor Chekachkov :
J’ai entendu un jour cette phrase : « Une bonne photographie est une photographie tellement bonne qu’elle se distingue des autres bonnes photographies. » J’aime cette idée.

Selon vous, quelle qualité est nécessaire pour être un bon photographe ?
Igor Chekachkov :
La photographie est trop diverse pour être réduite à une seule qualité. Pour certains types de photographie, être communicatif et facile à vivre peut vous mener loin. Pour d’autres, l’intelligence et la culture. Mais s’il faut en choisir une, ce serait sans doute la curiosité.

Comment choisissez-vous vos projets ?
Igor Chekachkov :
C’est toujours un choix intuitif. Avant 2022, la lecture m’apportait beaucoup d’inspiration. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, je ne cherche plus les projets : ils viennent à moi, façonnés par la guerre et le déplacement.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Igor Chekachkov :
Photographier, lire, photographier, éditer, photographier, éditer, séquencer, montrer à des amis, puis recommencer jusqu’à ce que ce soit terminé. Quelque chose comme ça.

Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Igor Chekachkov :
Je travaille actuellement sur un projet autour du déplacement et de la recherche d’un foyer, cela occupe tout mon cœur et existe non seulement comme projet, mais comme élément de ma vie quotidienne.

La personne que vous aimeriez photographier ?
Igor Chekachkov :
J’aimerais photographier Vladimir Putin. Dans une tombe ou en prison.

La personne par qui vous aimeriez être photographié ?
Igor Chekachkov :
Antoine d’Agata, peut-être ?

Un livre de photographie essentiel ?
Igor Chekachkov :
Je vais en citer trois : Ravens, Sentimental Journey et Unfinished Dissertation.

Quelle est la dernière photographie que vous avez prise ?
Igor Chekachkov :
Quelque chose avec mon téléphone, pour la partager avec ceux qui sont loin n’est-ce pas ainsi que nous utilisons la photographie aujourd’hui ?

Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
Igor Chekachkov :
Instagram, et c’est déjà trop. Mais il est difficile d’être photographe sans en avoir un compte.

Qu’est-ce qui a changé dans la photographie depuis l’essor des réseaux sociaux ?
Igor Chekachkov :
Avant, les gens prenaient des photos pour se souvenir des moments. Aujourd’hui, ils les prennent pour les partager.

Un compte Instagram que tout le monde devrait suivre ?
Igor Chekachkov :
Kyiv Independent, pour voir ce que traverse encore l’Ukraine.

Quel est votre regard sur l’IA ?
Igor Chekachkov :
Un outil fascinant.

Couleur ou noir et blanc ?
Igor Chekachkov :
La couleur (mais il est dangereux d’avoir une réponse arrêtée à l’avance).

Lumière naturelle ou artificielle ?
Igor Chekachkov :
Il faut voir selon la situation, pas selon une conviction.

Quelle ville vous semble la plus photogénique ?
Igor Chekachkov : La vôtre, même si elle est difficile à voir. Sinon, on devient touriste.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Igor Chekachkov :
La mienne.

Un lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
Igor Chekachkov :
Paris.

L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Igor Chekachkov :
Pour moi, chaque image de la guerre en Ukraine représente le monde dans son ensemble.

Selon vous, que manque-t-il au monde aujourd’hui ?
Igor Chekachkov :
L’empathie.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Igor Chekachkov :
Photographier Dieu n’est-il pas toujours un selfie ?

Votre drogue préférée ?
Igor Chekachkov :
La méditation.

Votre meilleure façon de déconnecter ?
Igor Chekachkov :
Voyager.

Votre dernière folie ?
Igor Chekachkov :
M’installer à Paris.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Igor Chekachkov :
Faire un livre à partir d’images endommagées issues de mon disque dur cassé.

Une profession que vous n’auriez pas aimé exercer ?
Igor Chekachkov :
N’importe laquelle autre que celle d’artiste.

Quelle question vous déstabilise le plus ?
Igor Chekachkov :
Toutes celles qui tentent de réduire la photographie à une règle simple.

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Igor Chekachkov :
L’ayahuasca.

Votre plus grand regret ?
Igor Chekachkov :
Avoir découvert la thérapie trop tard.

Si vous deviez tout recommencer ?
Igor Chekachkov :
Je ferais moins d’erreurs, mais cela ressemble à de la triche. Nous sommes nos erreurs autant que nos réussites.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Igor Chekachkov :
Je préfère les conversations en tête-à-tête, donc j’aimerais dîner avec William Kentridge.

Qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous… après votre disparition ?
Igor Chekachkov :
Je ne veux pas être préoccupé par ce que les gens penseront de moi. J’essaie simplement de vivre ma vie du mieux que je peux.

La chose que les gens doivent absolument savoir sur vous ?
Igor Chekachkov :
Ils peuvent le découvrir dans mon dernier livre, « 100 Days of War ».

Un dernier mot ?
Igor Chekachkov :
Non, merci !

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