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Le Questionnaire : Clarisse Canteloube par Carole Schmitz

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Clarisse Canteloube : Regard Suspendu.

Dans un monde saturé d’images éphémères et de récits consumés à la hâte, Clarisse Canteloube se tient comme une sentinelle du regard. Photographe, réalisatrice, scénariste, productrice — elle navigue entre ces mondes avec la fluidité d’un funambule sur le fil du visible, chaque pas mesuré mais audacieux, chaque geste calculé mais poétique. Ses images ne se contentent pas de capturer le réel ; elles le questionnent, le fragmentent, l’érigent en énigme, comme si chaque cadre portait en lui le poids du temps et la mémoire de ce qui nous échappe.

Il y a chez elle une élégance qui frôle parfois le maniérisme, une sensibilité qui se heurte à la mécanique froide de la production commerciale. Cette tension entre art et commande n’est pas un compromis : c’est le moteur même de son travail, un espace de friction qui rend ses créations à la fois fascinantes et incertaines. Ses films, d’une sobriété exigeante, parlent de solitude, de réticences à l’expression, d’une humanité suspendue à la lisière de l’intime et du spectacle. Ses photographies, elles, témoignent d’une curiosité insatiable pour ce que nous choisissons de montrer et de cacher, pour la lumière qui révèle autant qu’elle dissimule.

Rencontrer Clarisse Canteloube, c’est accepter de plonger dans ces interstices — entre le cinéma et la photographie, entre la narration et l’image pure, entre le commercial et l’exigeant. C’est pénétrer un univers où chaque plan est une question posée au monde, où chaque image est un miroir tendu au spectateur. Cette interview n’est pas seulement un voyage dans son univers, c’est une invitation à scruter ces zones de tension, à comprendre l’audace et la précision de son regard, et à écouter la critique silencieuse qu’elle murmure à travers ses œuvres sur ce que nous sommes devenus.

 

Website : www.clarissecanteloube.com
Instagram : @clarissecanteloube

 

Votre premier déclencheur photographique ?
Clarisse Canteloube : Les nus de David Hamilton. Je collectionnais les cartes postales. Je réalise à quel point une photo peut cacher des choses.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
C.C. : Un mauvais souvenir. Mon père me forçait à poser pour lui.

L’appareil photo de votre enfance ?
C.C. : Je n’en avais pas. Je piquais celui de mon père en douce. Un Nikon.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
C.C. : Un Leica M7.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré(e) ?
C.C. : Le portrait de Sandra Bennett, 12 ans, en salopette dans « In the American west » qui se tient droite solide face à la caméra alors qu’on sent plus de fragilité chez tous ces hommes qu’il a photographiés. Ces portraits sont bouleversants. Eliott Erwitt, la photo avec les pattes de chiens, les bottes de femme sous la jupe, la laisse et le petit chien en bonnet !

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
C.C. : Un portrait de Nelson Mandela pour le rencontrer, et ces portraits de travailleurs dans « in the American west » pour l’humanité qui s’en dégage.

Celle qui vous a le plus émue ?
C.C. : Les autoportraits m’émeuvent toujours beaucoup parce qu’ils sont le reflet de nos existences. Ceux de Francesca Woodman m’ont beaucoup questionnée. Les photographes qui font beaucoup d’autoportraits ont quelque chose à régler avec leur image et plus profondément avec leur être. Récemment, j’ai vu un autoportrait de Marie-Laure de Decker dont j’apprécie le travail qui m’a émue. Elle se photographie avec son nouveau-né…

Et celle qui vous a mis en colère ?
C.C. : Une photo de moi à 12 ou 13 ans seins nus prise par mon père.

Quelle photo a changé le monde ?
C.C. : La première j’imagine.

Et quelle photo a changé votre monde ?
C.C. : Eliott Erwitt toujours pour l’humour.

Une image clé de votre panthéon personnel ?
C.C. : La première photo que j’ai achetée avec mes gains de mon premier métier : un sexe de femme en gros plan par Irvin Penn.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
C.C. : L’émotion.

Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
C.C. : Je recherche à ressentir de l’émotion, l’âme du personnage, souvent dans les yeux mais sur la peau aussi. Je n’aime pas le maquillage qui couvre les peaux. Je recherche aussi l’émotion dans un paysage et pour les objets surtout la beauté des lignes et de la lumière.

Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
C.C. : Je ne sais pas vraiment ce qu’il veut dire par interprétatif mais je dirais que le noir et blanc va à l’essentiel.

Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie ?
C.C. : Je n’aime pas les photos ou la technique prime sur l’émotion.

La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
C.C. : Non.

Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
C.C. : Le regard et/ou le cadrage. Le vide.

L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
C.C. : Je crois qu’elle vient du moment. La réalité est toujours plus vraie puisqu’elle n’est pas la même pour tous.

Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
C.C. : Pour certaines personnes, probablement. Plus pour moi.

La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
C.C. : Elle peut être les deux.

Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
C.C. : Créer une émotion chez celui qui la regarde.

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
C.C. : La sensibilité.

Comment choisissez-vous vos projets ?
C.C. : J’ai besoin de transmettre et d’être transformée par un projet. J’ai la chance aujourd’hui’hui de pouvoir les choisir. C’est la raison pour laquelle j’utilise aussi d’autres médiums.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
C.C. : Je réalise de plus en plus mais j’aime toujours le face à face des portraits. Je travaille souvent seule sans musique et donne peu d’instructions laissant la personne face à elle-même. C’est là où je peux capter quelque chose d’elle.

Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
C.C. : Mon prochain film.

La personne que vous aimeriez photographier ?
C.C. : Patti Smith pour la rencontrer.

Celle par qui vous aimeriez être photographié(e) ?
C.C. : Je n’aime pas être photographiée. Peter Lindbergh aurait pu faire un beau portrait de moi.

Un livre de photographie indispensable ?
C.C. : « In the American west » !
de Richard Avedon.

Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
C.C. : Un technicien orange venu pour la fibre pour terminer ma pellicule. Il était surpris !

Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
C.C. : Instagram pour le côté visuel même si je n’y vais plus beaucoup. Mon compte est comme un journal intime, la mémoire de moments de vie.

Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux ?
C.C. : Je n’aime pas le numérique et les réseaux sociaux ne mettent pas les photos en valeur. Trop d’images.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
C.C. : Celui de ma fille, Sarah Chouraqui qui est une très bonne astrologue. (@sarah.chouraqui)

Quel est votre point de vue sur l’IA ?
C.C. : Cela m’intéresse et je m’amuse à l’interroger sur des sujets ésotériques comme le tirage de tarots ou les transits astrologiques. C’est assez bluffant. Je pense qu’il faut être bien « en place » et avoir une certaine maturité pour que ce ne soit pas dangereux.

Couleur ou noir et blanc ?
C.C. : Noir et blanc.

Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
C.C. : Lumière naturelle.

Quelle ville vous paraît la plus photogénique ?
C.C. : Los Angeles.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
C.C. : Le Japon.

L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
C.C. : Ma maison.

L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
C.C. : Il n’y a qu’à regarder les réseaux sociaux. Je ne vois pas une image en particulier.

Selon vous, qu’est-ce qui manque dans le monde d’aujourd’hui ?
C.C. : La compréhension qu’on est responsable de sa vie et libre de se faire embarquer par ce grand cirque ou non.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
C.C. : Je pense qu’il est en chacun de nous, je le photographie à chaque fois que je prends une photo.

Votre drogue préférée ?
C.C. : Le sommeil et les rêves.

Votre meilleure façon de déconnecter ?
C.C. : Dormir.

Votre dernière folie ?
C.C. : Ma sagesse.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
C.C. : Jouer dans mon prochain film avec mon fils.

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
C.C. : Travailler dans un bureau à heures fixes.

Quelle question vous déroute le plus ?
C.C. : « As-tu refait ta vie ? »

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
C.C. : Aller à la messe de 8 heures lundi dernier à Notre Dame avec ma filleule. J’adore les premières fois.

Votre plus grand regret ?
C.C. : Je n’ai pas de regrets, je fais au mieux avec ce que j’ai.

Si vous deviez tout recommencer ?
C.C. : Je ferai pareil en disant Oui un peu plus souvent.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
C.C. : Un tête à tête avec l’homme que j’aime.

Qu’aimez-vous que les gens disent de vous… après ?
C.C. : J’ai appris à ne pas prêter attention à ce que les gens disent de moi mais si ce sont des gens qui comptent pour moi j’aime qu’ils disent : Qu’est-ce qu’on était bien en sa compagnie.

La seule chose que l’on doit absolument savoir sur vous ?
C.C. : Je me couche tôt !

Un dernier mot ?
C.C. : Merci

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