Souvenirs, souvenirs !
L’unique magazine papier que nous avons publié, il y a 12 ans.
Merci Andy !
Jean-Jacques Naudet
Il y a mille ans, en 2013, avant L’Œil de la Photographie, existait un quotidien photo appelé Le Journal de la Photographie, et j’étais fier d’en faire partie. C’était un quotidien exclusivement numérique, né à un moment où nous cherchions tous à comprendre ce que le tout numérique allait signifier. Pour ceux qui, comme Jean-Jacques et Gilles, avaient consacré leur vie à l’impression, c’était la rupture de traditions centenaires. Pour moi, qui avais consacré ma vie à travailler sur ces films éphémères, il me semblait normal de pouvoir créer quelque chose qui allait et venait sans jamais le tenir entre les mains.
Quand Jean-Jacques m’a invité à écrire pour Le Journal, j’étais incrédule qu’il accorde suffisamment d’importance à mes opinions pour leur accorder une place sur la page. Honoré, j’ai trouvé un article, puis j’ai écrit sur mes rencontres, ce que j’ai vu et ce que j’en ai pensé. Il l’a publié et j’étais désormais journaliste. Ha ! J’ai appelé mes amis, j’en ai parlé à la communauté Facebook et j’ai marché fièrement toute la journée. Puis, le lendemain matin, je me suis réveillé et j’ai découvert que Le Journal publiait de nouveaux articles. Attendez, me suis-je dit, comment ça, ça va et vient si vite ? Eh bien, la vérité, c’est que ça a toujours été si rapide. Depuis l’invention de l’imprimerie et de la photographie, les nouvelles et les images défilent de plus en plus vite, jusqu’à ne plus être floues. Tout est une vieille nouvelle dès sa naissance. Sauf les vieilles nouvelles.
Hier, je me suis attaqué à une étagère de livres et de magazines, déterminé à faire le tri dans l’accumulation des années. De vieux numéros du Realist, des comics underground, des magazines qui mentionnaient mon nom, et puis je suis tombé sur quelque chose qui m’a figé net : la seule et unique version imprimée jamais imprimée par Le Journal. Elle s’appelait West Coast Edition et est sortie en avril 2013, la semaine où Paris Photo L.A. était à Los Angeles. Les souvenirs ont afflué : l’avoir vu dans un présentoir à magazines en parcourant l’exposition, avoir mis en scène une photo d’amis le lisant, le plaisir de voir mon nom et mon histoire en couverture. J’ai emporté le journal chez moi et l’ai laissé sur la table basse jusqu’à ce que personne ne s’en soucie, puis je l’ai rangé et je l’ai oublié. Jusqu’à maintenant.
Je tiens ce magnifique vieux papier entre mes mains et le découvre sous un jour nouveau. Il a commencé sa vie le même jour que son jumeau, l’édition numérique, mais ils ont vieilli différemment. Si vous fouillez les archives, vous trouverez la version numérique toujours parfaite et intacte, mais je ne suis pas sûr qu’elle s’en porte mieux. Nous, nos corps et nos biens sommes tous marqués par le passage des années, mais la version numérique reste intacte telle une belle endormie. Sa beauté est intacte, mais sa compréhension et son contexte sont restés à jamais bloqués en 2013.
La version papier, en revanche, a souffert de la chaleur et s’est estompée avec le temps. Sa fragilité est perceptible dans mes mains. Quand je lis les noms, j’imagine les versions plus anciennes des personnes. Je vois les images avec la compréhension de toutes celles qui ont suivi, et de tout ce qui a changé en moi. La beauté d’un journal réside dans le contexte qui enveloppe tout ce qu’il contient. Et la beauté d’un journal physique réside dans le fait que ce contexte continue de s’enrichir avec le temps. Quelle merveille !
Andy Romanoff
Andy Romanoff : Stories I’ve Been Meaning to Tell You
https://store.bookbaby.com/book/stories-ive-been-meaning-to-tell-you














