Au BAL, à Paris, la photographe française Marie Quéau dévoile Fury, un projet mené ces deux dernières années dans le cadre de la 5ᵉ édition du prix LE BAL/ADAGP de la Jeune Création, dont elle est la lauréate.
À l’origine des œuvres de Marie Quéau se trouvent toujours des carnets. Des cahiers de recherche qui semblent à peine se contenir eux-mêmes tant ils débordent d’images : des clichés pris par la photographe pour ses repérages et des illustrations qu’elle collecte de manière obsessionnelle dans des livres ou des magazines de seconde main, liés notamment à l’histoire, aux arts ou aux sciences naturelles. Assemblées, collées, enchevêtrées sur les pages, elles forment un bruit de fond visuel qui accompagne la photographe dans la création de son scénario. Un monde qu’elle façonne à partir de fragments du réel, dont elle s’imprègne pour faire émerger une œuvre située à la lisière du documentaire et de la fiction.
Au BAL, le monde qu’elle nous invite à découvrir porte le nom de Fury. Comme Ripley, dont le vaisseau s’écrase sur la planète Fury-161 dans le troisième volet du film Alien, le visiteur pénètre un univers inconnu, traversé par une curiosité mêlée d’inquiétude. Des clichés en noir et blanc, wallpapers, vidéogrammes et projections forment un mélange mystérieux de visages masqués, de silhouettes vêtues d’une combinaison mocap, de morceaux de corps enduits de gel et — seules images en couleur — de flammes disposées au sol. Égrainées sans ordre apparent, disposées dans une semi-pénombre, ces œuvres aux matérialités diverses forment un organisme à part entière.
Aucun cartel ne vient perturber cette immersion, mais une projection placée à l’entrée de l’exposition offre quelques indices. Fury est aussi une référence aux « fury rooms », ces espaces que tout un chacun peut réserver pour y détruire le moindre objet dans un geste cathartique. Des extraits saccadés issus de la vidéosurveillance de ces salles y alternent avec des moments d’apesanteur où des corps inertes flottent dans l’eau, régulant leur apnée au rythme hypnotique d’une voix comptant les minutes. Fury rooms, apnée statique ou cascadeurs enduits de gel ignifuge traversant les flammes : Marie Quéau explore ici les états d’extrême auxquels le corps peut se soumettre. Le rapport au corps constitue un axe central de sa pratique, né de ses travaux de commande pour des magazines sportifs, depuis déplacé vers une approche résolument plastique : « Je voulais mettre en avant une philosophie du corps, quelque chose qui touche aux limites, d’un point de vue fictionnel plutôt que d’une étude biologique du sport. »
L’image solarisée d’un corps au bord d’une fenêtre incarne cette notion de seuil qui traverse son travail : la tension du vacillement, ce moment où le corps atteint sa limite et où seul demeure le mental, comme un refuge permettant de dompter le chaos, le risque, la peur. En écho à ce qu’elle décrit comme un « état d’absence au monde » les cadrages serrés accentuent cette impression à la fois étouffante et apaisante de repli sur soi. Dans les méandres de Fury, le visiteur semble lui aussi se retrouver en apnée. À moins que cela ne soit simplement l’expérience de notre monde contemporain ?
Comme un retour au carnet, l’exposition s’accompagne d’une publication imaginée avec la complicité du graphiste Roger Willems, des éditions Roma Publications. On retrouve le goût de la photographe pour l’accumulation et, dans les jeux de brillance du papier, cette même précision avec laquelle elle approche la matérialité des images. Un texte de l’historien Guillaume Blanc-Marianne propose une fine exploration de « l’énigme poétique » que constitue cette œuvre. Car Fury est avant tout le monde de Marie Quéau, et c’est bien là toute sa beauté.
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