Cogitations mensuelles de Thierry Maindrault
Il ne vous a pas échappé, quoique cette année le passage fut moins festif, que nous avions changé d’année calendaire, pour passer dans cette année 2026. Ce qui me donne, au passage, l’occasion de vous souhaiter sincèrement la réalisation de vos vœux à travers une excellente santé. Mais, vous n’avez peut-être pas fait attention que cette charnière temporelle nous a entraîné dans un nouveau quart de siècle. Or, sans que nous soyons très attentifs, ce sont les quarts de siècle qui marquent ostensiblement les évolutions de nos communautés humaines. Un siècle ne représente rien d’autre qu’une étiquette pour un classement dans les archives de l’Histoire. Mais, les quarts de siècles, laissent de vraies empreintes dans notre évolution.
C’est ainsi que le troisième quart du vingtième siècle s’est ouvert à la Liberté, sous toutes ses formes politiques, religieuses, économiques, philosophiques et comportementales. Ce fut, également, l’affluence de créativité qui jaillissait dans tous les domaines de la science, des arts, de la technologie, de la biologie, de la communication. « N’en jetez plus, le vase est plein » disait nos grands-parents qui sont passés du cheval (voire des bœufs) à l’empreinte d’un pied humain sur la Lune. Tout était envisageable, puisqu’il était interdit d’interdire (vaste programme).
Le dernier quart de siècle et, par la même occasion du millénaire, nous a apporté une rationalisation et une invasion structurelle dans tous ces domaines qui étaient devenus effervescents. L’administration a pris le pas sur l’Homme. Les réglementations ont fleuri comme la multiplication des petits pains (une vieille histoire !). Carcans et contraintes ont tué toute créativité novatrice, toutes les velléités d’expansion ont été systématiquement remises sur des chemins strictement balisés. Ce corset a généré une montée en puissance de la contestation sous toutes ses formes. La rébellion a pris la place de la Liberté. Sur la lancée de la période précédente, malgré l’apparition annonciatrice de grands remous, l’humanité s’est assise confortablement sur ses avantages acquis. « Qui ne dit mot consent », c’est dans cette phase que les citoyens des enclaves – dites démocratiques – ont pris l’habitude de ne plus voter pour un projet, pour un avenir ; mais, de voter contre quelqu’un ? Surtout, si ce dernier risquait de remettre en cause leur petit strapontin individuel jugé confortable.
Le premier quart du nouveau siècle et du nouveau millénaire, a pris fin, il y a, à peine, une semaine. Je me trompe peut-être, par manque de hauteur de vue, perché comme je suis ; mais, les lignes qui marqueront l’Histoire, laissent une empreinte bien lisible sur notre planète. L’uniformisation et le nivellement par le bas sont, (pardonnez-moi ce propos trivial) les deux mamelles de cette époque dite de la mondialisation. Il est évident qu’un gigantisme managérial et une soif financière démesurée ont déposé une chape de plomb sur l’intelligence collective. Jusqu’à nous faire croire que dorénavant ce nouveau cycle qui commence nous dispensera de notre propre intelligence et de notre travail. Ces deux piliers d’une vie deviennent inutiles, car ordinateurs et robots vont nous offrir oisiveté et lobotomie intellectuelle. Cette première partie de siècle a généré, avec la bénédiction de structures gigantesques (économiques, politiques, religieuses, financières), des milliards de fainéants qui ont intégré l’idée que tout est fait et programmé pour leur bonheur. « L’oisiveté est un vilain défaut », l’empire romain l’a découvert un peu tard.
Vous allez me dire que cette fois, je sors complètement de mon sujet. Que nenni ! Nous sommes en plein dedans. Toutes ces lignes qui précèdent, c’est la Photographie, c’est son histoire, c’est son vécu, c’est son déroulé. Elle se trouve être actrice et témoin de ces cycles pérennisés, avec la complicité de la lumière, la vie fixée par des images, maintenant, sur de nombreuses cimaises.
1950-1975, la photographie prend un véritable essor, car tout s’y prête. Les matériels, les fournitures et les accessoires ont pris des cures de jouvence. Les appareils obéissent au photographe qui en gère les nouvelles subtilités (à hauteur de sa compétence personnelle). Les services associés à la création se limitent encore aux stricts parcours techniques de l’image. Cette évolution marquante concerne absolument tous les types de photographies, du portrait à l’industrie, du reportage au scientifique, du paysage au show business, de la mode au social, etc. Chaque photographe est concerné par ces potentiels technologiques nouveaux. Dans le même temps, la créativité s’implante chez les auteurs grâce à la maniabilité des appareillages, alors qu’ils sont transportés par le souffle ambiant de liberté et d’imagination. La « photographie académique » s’est effacée en douceur.
1975-2000, la Photographie se structure administrativement, les intermédiaires et les premiers parasites s’invitent dans le paysage, les musées installent progressivement de plus en plus de photographies sur leurs murs. Le public qui entre dans cette ère des loisirs et du tourisme ne se fait pas trop tirer l’oreille. La photographie est plaisante, elle interpelle, elle est accessible, puisque tout un chacun possède un appareil photographique (économiquement accessible avec tous ces boîtiers en plastique ou ces haut de gamme japonais abordables). La presse regorge d’images de tous styles, même les revues très techniques et indigestes, pour les néophytes, coulent sous les images photographiques. Notre Photographie tient le haut du pavé et elle enrichit ses serviteurs professionnels. L’insouciance collective et l’indépendance forcenée des auteurs photographiques, masquent la perception de l’orage qui s’annonce et de l’ouragan qui se profile déjà dès la fin de cette période.
2000-2025, ce qui était une curiosité anecdotique au début du millénaire s’est transformée, en moins d’une demi décennie, en un tsunami qui a recouvert toute la planète, mondialisation oblige. La photographie numérique s’est imposée au point de rendre toutes les autres technologies mort-vivantes. Source de revenus gigantesques, à court terme, la sélection et la gestion digitale ont envahi le marché sans contestation. Lorsque les messages commerciaux euphorisent une prétendue égalité, en réalité inexistante, entre les capteurs de lumière : tout le monde devient un Léonard de Vinci photographe. Dans le même temps, les utilisations de l’image subissent des modifications profondes pour les mêmes raisons technologiques. Cerise sur le gâteau avec l’apothéose du détournement de l’outil de communication internet en une sorte de foirail où les participants sont tous des amis ou des suiveurs, selon des rites un peu obscurs. Chaque personne, virtuellement présente, s’efforce de se faire reconnaître pour exister. Tout le monde est devenu un photographe de talent (de l’auteur photographe à l’artiste photographe en passant par l’artisan photographe). Pléthore de photographes, je me demande s’il n’y a pas plus de photographes que d’images totalement abouties et définitives pour une utilité effective. Le monde entier fait des photographies, chacun essayant de faire la même que son voisin (les plus éveillés tentant la copie d’images d’auteurs médiatisés). A titre personnel, tous se valorisent en priorité avant leurs propres réalisations en tentant d’en expliquer l’inexplicable. La fin de la période a vu fleurir, à tous les étages, un nouvel étendard : « IA », je pense en avoir découvert, avec son envahissement, sa signification : « Inexplicable Artificiel ».
2025-2050, sans vouloir faire dans le divinatoire et tout en restant optimiste sans perdre de lucidité (ces deux notions devenant quelque peu antinomiques), serait-ce ce qui nous attend. Cet appui, sans réserve, annoncé sur l’informatique digitale, doit devenir le leitmotiv de ce quart de siècle qui commence. La poursuite de cet engouement doit s’amplifier et se démocratiser pour tous. Le réfrigérateur qui s’autogère et s’autoalimente, le robot qui tire une bière et l’apporte sur votre table (avant même votre entrée dans le bar), votre tablette qui relit un contrat avant de le signer à votre place, sont déjà à notre porte. L’appareil photographique qui recherche dans les bases mondiales la meilleure image existante ou un amalgame de deux ou plusieurs images pour fabriquer cette image idéale de l’endroit que vous venez de saisir. Comme tout cela est passionnant. Il est évident qu’un nombre important de secteurs de la photographie risquent une noyade sans bouée. Pourtant, lors d’un récent reportage, j’ai appris que depuis deux ou trois ans la photographie professionnelle avait fait un rebond considérable avec l’arrivée de nouvelles inscriptions administratives. Une préparatrice en pharmacie trouvait ce nouveau métier attractif, en reconnaissant, après ses débuts hasardeux, qu’elle devait apprendre ce qu’était la Photographie. Pas de problème, elle était en stage avec un professeur qui s’était intéressé à la photographie deux ans auparavant. Les autres élèves, déjà enregistrés comme photographes naturalistes, industriels ou portraitistes d’enfants, trouvaient la photographie relaxe et pas si compliquée que l’on prétend.
Finalement, entre 1950 et 2025, je n’ai pas dû être assez attentif. Photographes talentueux en difficulté, vous n’avez pas tout compris, cela semble évident ! Inexplicable Artificiel vous tend les bras. Prenez garde de ne pas terminer comme Antée entre les bras d’Hercule.
Thierry Maindrault, 9 janvier 2026
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