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La Chronique Livre : Aaron Rothman : The Sierra

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Avec The Sierra, publié chez The Eriskay Connection, Aaron Rothman se plonge dans les grandeurs de la Sierra Nevada, aux États-Unis, repensant le concept esthétique du sublime à l’aune de la crise climatique.

L’idée du sublime est bien connue de l’histoire de l’art, dont la seule évocation convoque des paysages majestueux tout droit sortis d’un tableau romantique du début du XIXe siècle. Elle correspond à ce sentiment contradictoire d’effroi et d’admiration qui saisit l’homme face à la puissance de la nature : une « terreur délicieuse », ainsi que le définit le philosophe Edmund Burke en 1757, par opposition à la simple douceur du beau.

Aux États-Unis, ce concept devient rapidement constitutif de l’identité nationale : c’est dans la nature, plutôt que dans la culture, que le pays cherche sa grandeur. Des artistes de la Hudson River School aux peintres de l’Ouest américain, l’immensité des paysages outre-Atlantique incarne une manifestation du divin autant qu’elle affirme la singularité du pays, une nation jeune mais « supérieure » par sa nature. Le peintre Albert Bierstadt (1830-1902) trouve ce sentiment du sublime dans la Sierra Nevada, qu’il peint en majesté, baignée d’une lumière radieuse. En photographie, Ansel Adams (1902-1984) s’inscrit dans cet héritage lorsqu’il capture la chaîne montagneuse dans des clichés où la monumentalité du paysage devient une expérience quasi mystique.

C’est également face à la Sierra Nevada qu’Aaron Rothman ressent ce mélange d’émerveillement et de terreur. Aussi loin qu’il s’en souvienne, ces montagnes ont toujours fait partie de son horizon. S’il a grandi dans la relative planéité d’une banlieue du Midwest, chaque été le ramenait à sa Californie natale, dont il partait explorer les hauteurs. Adolescent, lorsqu’il s’initie à la photographie, Ansel Adams devient son guide, et la Sierra, son terrain d’étude. Mais, depuis quelques années, la terreur qu’il pouvait ressentir n’est plus liée à l’idée, très romantique, d’une toute-puissance des forces naturelles. Elle s’est au contraire muée en une anxiété, celle de la fragilité toujours plus croissante du monde naturel :

« Y planifier un voyage implique désormais de penser aux incendies : seront-ils actifs ? La fumée affectera-t-elle la visibilité ? Chaque visite sonne comme un avertissement : on observe des ciels enfumés ou des zones récemment brûlées. Le paysage semble de plus en plus vulnérable. »

Le projet de ce livre est né de la volonté d’explorer cet ensemble d’émotions paradoxales que le photographe a pu ressentir face à la Sierra Nevada : une forme nouvelle du sublime qui, bien qu’ancrée dans une tradition picturale historique, s’est déplacée vers une éco-anxiété très contemporaine. Ses images se construisent en deux temps, celui de la contemplation et de la prise de vue, souvent réalisée à la chambre, et celui de la manipulation digitale, métaphore de l’empreinte humaine sur l’environnement. Toujours subtil, ce travail de l’image donne à voir des paysages tantôt délavés, comme pris dans la fumée, tantôt couverts d’un voile chromatique rappelant l’esthétique de l’anthotype. Parfois, les couleurs échappent à la réalité : le ciel se gorge d’ocre ou de vert tandis que la végétation devient bleue ou violette. Une atmosphère menaçante, celle d’un désastre inconnu, s’installe alors.

Ce travail numérique s’inscrit également dans une volonté de transformer la simple représentation en expérience : « Je perçois ces manipulations de la même manière que fonctionnerait la mémoire ou la cognition : quand on vit quelque chose, notre cerveau le traite et le réinterprète. » En jouant avec la matérialité de l’image, Aaron Rothman engage une réflexion sur notre rapport visuel au règne naturel et sur la manière dont celui-ci influe sur son devenir :

« C’est une manière de rompre avec l’idée que la photographie serait un simple enregistrement neutre de ce qui se trouve ‘là‑dehors’. Ces images montrent que la perception est quelque chose d’actif : en regardant, en comprenant et en mémorisant, nous façonnons en permanence le monde qui nous entoure. En ce sens, ce travail m’implique — et nous implique tous — dans la façon dont le paysage existe. Nous participons à sa perception et à sa transformation. »

Cette réflexion, qui traverse son œuvre depuis maintenant deux décennies, puise dans la tradition de représentation du paysage américain — et plus particulièrement celle de l’Ouest — dont l’imaginaire continue aujourd’hui d’influencer notre perception collective de la nature. Un dialogue entre passé et présent qui s’incarne jusque dans la couverture du livre : en reprenant la calligraphie d’un portfolio d’Albert Bierstadt, Aaron Rothman inscrit son travail dans l’héritage vivant des imaginaires du paysage et fait du sublime un avertissement face à la vulnérabilité de la nature.

Zoé Isle de Beauchaine

 

The Sierra d’Aaron Rothman
Publié par The Eriskay Collection
40 × 292 mm
112 pages
EN
Première édition: 800 exemplaires

Disponible en ligne et dans toutes les bonnes librairies

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