Le livre Ferdinando Scianna. La Moda, la Vita est publié par 24 ORE Cultura à l’occasion de son exposition à Saluzzo (Piémont, Italie). À travers 90 œuvres, l’exposition explore pour la première fois l’un des chapitres marquants de la carrière du photographe sicilien : la mode. Ferdinando nous a fait parvenir le texte suivant :
MODA
J’ai rencontré la photographie de mode par hasard.
En 1987, les stylistes Dolce & Gabbana, encore presque inconnus, m’ont téléphoné. Ils avaient vu des photos de la Sicile qu’une de leurs clientes avait dit être de moi. Domenico Dolce est sicilien comme moi ; ils s’inspiraient de la femme sicilienne et me demandaient de réaliser les photographies de leur prochain catalogue.
Je n’avais jamais fait de photographie de mode. Mais c’était précisément ce qu’ils voulaient.
Je me suis laissé séduire par la curiosité et j’ai accepté.
N’en ayant jamais fait, j’ai abordé la chose avec le pur instinct du photo-reporter.
Ils m’ont proposé deux petites photos de mannequins et j’ai tout de suite choisi Marpessa.
Il n’y avait vraiment pas d’argent. Il n’y avait même pas de maquilleur ni de coiffeur. Marpessa se maquillait et se coiffait toute seule.
Une simplicité très heureuse.
Mais j’étais en Sicile, le lieu de mon enfance et de ma première jeunesse, où j’avais fait tant de photographies, déjà devenues pour moi des livres importants. La mannequin, magnifique, inquiète de mon manque absolu d’expérience, mais intriguée par mon approche — pour elle inhabituelle — est entrée aussitôt, comme une actrice merveilleuse et convaincue, dans mon récit.
En la mêlant aux hasards des petits événements, des lumières, des ombres, de l’architecture, je revivais comme dans un rêve lucide la formation, au fond de ma conscience, du sentiment de la femme dans l’environnement même où il était né.
Pas de photos de mode, donc, ou pas seulement, mais à la fois reportage social et heureux récit autobiographique.
Ce catalogue, et le suivant, ont connu un succès si éclatant et imprévu qu’ils ont changé le cours de ma vie professionnelle et peut-être aussi un peu le parcours de l’entreprise Dolce & Gabbana.
Une histoire véritablement fille du hasard : figurez-vous que, des années plus tard, nous avons découvert que les photographies siciliennes pour lesquelles ils m’avaient recherché n’étaient pas de moi.
On pourrait dire que le hasard a gouverné mon aventure de photographe de mode. Mais n’en est-il pas ainsi de toute la photographie que j’ai pratiquée ? N’en est-il pas ainsi de la vie ?
Depuis lors, pendant près de huit ans, la photographie de mode a été presque centrale dans mon travail de photographe. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de grands journaux italiens ou internationaux pour lesquels je n’aie pas été appelé à faire des photos de mode.
Ce fut une expérience imprévue, mais très riche et aussi très amusante, qui m’a servi à revoir bien des idées sur mon travail et sur moi-même, sur les hasards de la vie.
Je continue de penser que mes photos de mode sont filles de ma passion de reporter. Je pense même qu’il n’y a aucune différence entre les deux approches. J’ai cherché à introduire, à travers la mode, les mannequins, un élément étranger,
Je mets un petit caillou dans l’huître de la vie en espérant qu’elle produise une perle.
Des choses bizarres se produisent. Parfois naît une contradiction très forte, qui fait, paradoxalement, lire plus explicitement les deux éléments opposés. D’autres fois naissent des assonances recherchées ou inattendues.
La seule chose pour laquelle je crois avoir tenté une approche différente, c’est que je n’utilise pas les gens, ni le lieu où j’insère la mannequin — ou le mannequin — comme un décor, mais comme des co‑protagonistes de l’image. Je raconte des histoires.
Claude Ambroise, dans son texte extraordinaire qui introduit mon livre. Altrove, reportage di moda, identifiait déjà, dans mes premières photos des fêtes religieuses en Sicile, la conscience que le vêtement est fondamental dans tout rite humain. Et il y en a d’autres, même antérieures.
À vrai dire, je ne savais presque rien de la photographie de mode avant que le hasard ne m’y conduise, et j’en sais très peu après en avoir fait pendant de nombreuses années. Je ne regardais pas, par exemple, les magazines de mode auparavant ; je ne les ai pas regardés pendant les années où j’en faisais ; j’ai continué à ne pas les regarder depuis que j’ai arrêté.
J’ai toujours regardé, en revanche, les photographies de mode des grands auteurs comme je regardais les autres : en tant que bonnes, ou mauvaises, ou grandes photographies.
Peut-être n’ai-je jamais vraiment compris la mode, et les photographies de mode réalisées dans des situations abstraites ne me passionnent pas. Même s’il y en a d’extraordinaires.
La photographie de mode qui m’intéressait et qui me passionne, c’est celle qu’ont faite des photographes comme Martin Muncacsi, Frank Horvat, Guy Bourdin, William Klein, Helmut Newton, bien sûr, inventeur d’un univers habité par des déesses sidérales, prophétiquement entourées de petits hommes en retraite.
Et quelques autres, certains immenses, que j’admire, mais il me semble qu’ils ont peu à voir avec mon idée de la photographie.
Horvath, par exemple, je l’ai découvert comme photographe de mode après m’être rendu compte que la définition de « mode‑reportage » avait été forgée pour ses images des décennies avant que la même formule ne soit utilisée pour les miennes. Et j’ai découvert un maître, devenu ensuite un grand ami.
Je n’ai jamais fait de photographie de mode en studio, pour ainsi dire.
Dans des situations différentes, le même vêtement, sur la même personne, peut paraître superbe, ridicule, provocant, grotesque ; il existe en fonction de son rapport au monde, alors que, si on l’isole, si on ne l’éprouve pas au contact du réel, on le traite comme un objet esthétique abstrait dans l’espace.
Les mannequins, plus que comme des femmes, me semblent être vus comme des mannequins, mannequin, une sorte de still life, parfois sublime ; mais moi, en reporter, j’ai tout photographié : paysages, animaux, personnes, et même les objets.
J’aime traquer le hasard.
Quelqu’un a dit que j’avais eu une attitude réticente à l’égard de mes photographies de mode.
Il est vrai qu’au début je me sentais un peu coupable, à cause de mon rôle de metteur en scène, qui contredisait la règle fondamentale — et fondamentaliste — de la non‑intervention du reporter dans le cours de la vie.
Coupable, mais heureux, malgré tout.
Je ne crois pas du tout que cette réticence soit réelle. En 1989, lorsque j’ai présenté le portfolio pour mon entrée définitive à Magnum, j’ai apporté à la fois mon livre Kami, sur les mineurs des Andes boliviennes, et ma série sur Marpessa.
À l’époque, cela fut considéré comme une véritable provocation, et l’on m’a raconté que la discussion fut assez agitée au moment du vote pour mon acceptation au sein de l’agence. Aujourd’hui les temps ont changé, mais alors beaucoup y voyaient un scandale.
Quand je regarde ces photographies, je trouve évidente la consonance stylistique avec celles de Sicile et surtout avec celles des mineurs boliviens, réalisées pour l’essentiel la même année.
Avec mes photos de mode, j’ai publié deux livres, Marpessa, un racconto, né de la première expérience puis construit consciemment, et Altrove, reportage di moda, où j’ai réuni une centaine d’images réalisées les années suivantes.
Dès les titres, j’ai tenu à souligner la nature de récit de ces photographies.
Beaucoup ont dit que les photos de mode sont peut-être parmi les choses les plus originales que j’aie faites en tant que photographe. Je ne les vois pas différentes, mais peut-être ont-ils raison.
Depuis plusieurs années, je pensais que j’aurais dû faire un livre entièrement consacré à ma manière de faire la mode. J’ai beaucoup tourné autour, rassemblant et continuant à sélectionner les images correspondant le plus précisément à cette spécificité.
Je n’ai jamais fait de grande exposition de mes photos de mode. Finalement, l’occasion est arrivée. Et, en plus, pour ma fierté, en même temps qu’une exposition parallèle d’Helmut Newton.
Ferdinando Scianna
Exposition
Ferdinando Scianna. La Moda, la Vita
Jusqu’au 1er mars 2026
La Castiglia
Piazza Castello, 2
12037 Saluzzo CN, Italie
https://comune.saluzzo.cn.it/vivere-il-comune/luoghi/la-castiglia/
Livre
Ferdinando Scianna. La Moda, la Vita
24 ORE Cultura
Relié
24 x 31,5 cm
80 images
144 pages
ISBN9788866489399
48,00 €
www.24orecultura.com














