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Jennifer Carlos : Les filles de dieu

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Six mois avec les communautés transgenres du Sud de l’Inde – Reportage photo de Septembre 2021 à Février 2022

Savitha, Sangeena,  Sathana, Geetha, Rossi, Marthula, Srija et Pappima font partie des communautés transgenres de Pondichéry et du Tamil Nadu : les Thirunangais, ce qui signifie en tamoul les « filles de dieu ». Dans le sud de l’Inde c’est ainsi qu’on les appelle, en référence à la déesse de la fertilité et de la chasteté, Bahuchara Mata, dont ces personnes seraient les descendantes, d’après la religion hindoue. Ces personnes ont été assigné par erreur dans un corps d’homme, plus connues sous le nom d’“Hijras” dans le nord du pays.

En tant que photojournaliste française d’origine indienne, depuis que je suis enfant, je suis fascinée par leur beauté et le courage avec lequel elles déjouent les attentes d’une des sociétés les plus patriarcales et conservatrices du monde. En septembre 2021 je décide d’aller à leur rencontre et d’entrer en immersion dans leur communauté durant six moix afin de témoigner de ces vies marginalisées.

L’Inde reconnaît l’existence d’un troisième genre depuis 2014 et a dépénalisé l’homosexualité quatre ans plus tard. Signe que les temps changent, certaines personnalités transgenres et intersexes ont fait récemment la une de la presse étrangère après avoir réussi à occuper une place dans la vie publique, en tant que mannequin et influenceuse.   

Mais ces trajectoires exceptionnelles, souvent l’apanage des classes les plus privilégiées de la société, sont loin du quotidien des nombreuses Tirunangais qui proposent des prestations sexuelles dans les rues de Pondichéry.

Rejetées par leurs propres familles, mutilées, battues, violées et exclues du marché du travail, Savitha, Sangeena,  Sathana, Geetha, Rossi, Marthula, Srija et Pappima survivent grâce à la mendicité, la prostitution et les liens de solidarité qui unissent leur communauté, à la fois crainte et vénérée, puisque la religion hindoue lui prête des pouvoirs de bénédiction, de guérison, et de fertilité.Elles occupent ainsi une posture paradoxale qui fascine tout le monde.

Ces femmes ont accepté de me laisser photographier leur quotidien, entre rites de passages, prostitution, mendicité et espoir d’une vie meilleure.

 « Mon désir le plus cher est que les gens arrêtent d’avoir peur des personnes transgenres : après tout, j’étais un homme et je suis devenue une femme alors je peux comprendre les deux, j’ai aussi des sentiments. Je veux qu’on arrête de nous voir comme des malades mentaux et des animaux juste parce qu’on ne répond pas à la norme de genre existant ici. Je veux qu’on comprenne que nous sommes des individus qui aspirent comme tout le monde à vivre leur vie et à être autonome. » résume Savitha.

Jennifer Carlos

 

Légendes Photos

Pondichéry-octobre 2021.
“Donne-moi un peu d’argent, tu seras béni !” : Savitha, Sangeena et Sathana ne passent pas inaperçues lorsqu’elles interpellent les passants dans les rues animées de Pondichéry. À leur rencontre, certains hommes détournent le regard, d’autres s’approchent pour leur glisser un billet dans les mains.

Pondichéry-octobre 2021.
Savitha, 30 ans, n’a jamais réussi à trouver de travail malgré son diplôme de technicienne d’analyses médicales. “Même si tu ne travailles pas, tu es belle et si tu peux satisfaire mes besoins ça suffira.”, lui a dit le chef d’un laboratoire lors d’un entretien d’embauche.
Elle mendie quotidiennement dans les rues de Pondichéry depuis ses 18 ans. Cela lui apporte « environ 300 à 500 roupies par jour » (entre 4 et 6 euros).

Pondichéry-octobre 2021.
Le soir, Savitha bénit un homme le long de la plage, en échange de 15 roupies (20 centimes d’euros). D’après la religion hindoue, les personnes transgenres sont les descendantes de la déesse de la fertilité, Bahuchara Mata.

Tamil Nadu, Ariyankuppam-novembre 2021.
Elle me montre son certificat de personne transgenre. Daté de 2016, il officialise la transition de monsieur Balamurugan en femme transgenre, prenant le prénom de Savitha. Il permet d’obtenir une carte électorale et une carte d’identité. En avril 2014, la Cour suprême indienne a officiellement reconnu l’existence d’un troisième genre, ni masculin ni féminin, au profit d’une population transgenre estimée entre un demi-million et un million de personnes. Mais, « A part le fait d’obtenir un nouveau nom sur le plan administratif, je n’ai aucun droit, je ne peux ni travailler ni être respectée en tant qu’être humain.»

Tamil Nadu, Ariyankuppam-novembre 2021.
Savitha (à gauche) et sa mère Amahi (53ans). Sa mère l’a chassée de la maison vers ses 11 ans et lui a demandé de revenir vivre avec elle à l’âge de 19 ans, quand elle a appris que son fils avait changé de genre et qu’elle se prostituait.

Tamil Nadu, Pondichéry-décembre 2021.
L’hôpital privé Mahatma Gandhi de Pondichéry comprend une clinique spécialisée pour les personnes transgenres qui a enregistré plus de 500 patients de 16 différents États d’Inde et effectué plus de 300 interventions chirurgicales.

Tamil Nadu, Ariyankuppam-décembre 2021.
Un mois après avoir fui la maison de sa famille, Marthula ose se montrer à visage découvert, sur la plage d’Ariyankuppam, en banlieue sud de Pondichéry. Ici, elle est déguisée en Ardhanarishvara, une divinité androgyne qui réunit Shiva (du côté droit) et Parvati (du côté gauche) au sein d’un seul et même corps. Cette image symbolise l’ambivalence de la nature divine, féminine et masculine à la fois, ni homme ni femme, car à l’origine de toute chose, transcendant les distinctions de genre.

Tamil Nadu, Pondichéry-octobre 2021.
Geetha, 35 ans, se montre enfin dans sa tenue de femme pendant le Nirvan.Le Nirvan est l’un des rituels le plus important dans la vie d’une Tirunangai. Les Tirunangais hindous disent que s’ils naissent avec une âme féminine dans un corps masculin, la déesse Bahuchara vient dans leur rêve et leur demande de s’émasculer et de devenir Tirunangai ou ils naîtront comme ça pour le reste de leurs 7 vies.Le Nirvan est considéré comme une renaissance.
Avant de réaliser sa vaginoplastie, elle a subi un mariage forcé, et a eu une femme et un fils.

Tamil Nadu, Ariyankuppam-décembre2021.
Savitha a invité les habitants de son quartier à venir commémorer chez elle les dix ans de son opération, à Ariyankuppam, en banlieue sud de Pondichéry.

Tamil Nadu, Cuddalore-février 2022.
Agée de 27 ans, Rossi se prostitue le long de la rue Semmandalam Kurinjipadi. La prostitution est illégale mais la corruption policière reste importante et elle prend différentes formes pour ces travailleuses du sexe notamment des pots-de-vin.

Tamil Nadu, Cuddalore-février 2022.
Srija reçoit un client qui vient la voir “deux à trois fois par mois” dans sa chambre.

Tamil Nadu, Madukkarai-décembre 2021.
Savitha a suivi ce client régulier jusqu’à Madukkarai, à environ 400 kilomètres à l’ouest de Pondichéry : “Il me traite bien, il est gentil avec moi, alors je lui fais payer moins cher quand j’ai besoin d’argent”. Cette fois-ci, elle ne lui demande que 300 roupies (4 euros), largement en-dessous de son tarif habituel de 1 500 roupies (18 euros) par passe.

Tamil Nadu, Ariyankuppam-février 2022.
Le VIH touche particulièrement les travailleuses sexuelles de la communauté. Le traitement contre le VIH est fourni gratuitement par l’état.

Tamil Nadu, Ariyankuppam-février 2022.
Agée de 62 ans, Pappima s’essoufle rapidement quand elle parle. Le sida fait des ravages au sein de la communauté. Elle a appris qu’elle était atteinte du VIH il y a 12 ans, après s’être prostituée quasiment toute sa vie. Désormais, elle a trouvé un emploi comme gardienne d’une maison à Ariyankuppam. “J’ai commencé à l’adolescence, vers 15 ans. Avant ça, mon père a abusé de moi pendant des années. Il ne faut pas être Thirunangai, c’est trop dur. Dans ma prochaine vie, j’aimerais pouvoir être comme tout le monde, être docteur et aider les gens par exemple.”

Tamil Nadu-février 2022.
Une vingtaine de Thirunangais vivent ensemble dans ce bordel en périphérie de Pondichéry.

Tamil Nadu, Ariyankuppam-novembre 2021.
Savitha rêve changer de vie et d’arrêter la prostitution : « Mon désir le plus cher est que les gens arrêtent d’avoir peur des personnes transgenres : après tout, j’étais un homme et je suis devenue une femme alors je peux comprendre les deux, j’ai aussi des sentiments. Je veux qu’on arrête de nous voir comme des malades mentaux et des animaux, car on ne répond pas à la norme de genre existant ici. Je veux qu’on comprenne que nous sommes des individus qui aspirent comme tout le monde à vivre leur vie et à être autonome. »

https://jennifer-carlos-wapr.format.com

 

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