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In Memoriam : Letizia Battaglia (1935-2022) par John Devos

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Letizia Battaglia, photographe de la vie et de la mort en Sicile

Letizia Battaglia, photographe, est décédée le mercredi 13 avril dans sa chère Palerme.

Lorsque nous regardons notre vie, la plupart d’entre nous considèrent comme un exploit le fait d’avoir déplacé une seule pierre dans le fleuve. Mais rares sont ceux qui ont réalisé ce qu’elle a fait. Non-conformiste, intellectuelle, reporter-photographe, elle s’intéressait à la littérature et à la poésie, à l’art et au patrimoine, mais surtout aux gens, aux faibles, à la justice.

Née en 1935, mariée à 16 ans, mère de trois filles, elle commence à travailler pour le journal de gauche l’Ora en 1969. Elle y travaille en tant que seule femme parmi ses collègues masculins dans une société patriarcale. Peu après, elle divorce et part à Milan avec ses trois enfants. Elle se lie d’amitié avec PP Pasolini, photographie des célébrités comme Ezra Pound, Franca Rame et Dario Fo, mais documente surtout l’agitation des années de plomb.

En 1974, elle retourne à Palerme avec son partenaire, le photographe Franco Zecchin. Ils y fondent l’agence Informazione Fotografia, qui reçoit la visite de Josef Koudelka & Ferdinando Scianna, et constitue une école de formation pour un grand nombre de jeunes photographes.

Elle rejoint l’Ora jusqu’à la fermeture du journal en 1992. Elle est rapidement confrontée au crime dans son environnement. Il lui arrive de photographier 4 à 5 meurtres par jour, c’est pourquoi elle décrit ses images comme des « archives de sang ».

On pourrait la comparer à Weegee, car elle écoutait aussi les messages sur la fréquence de la police et conduisait ensuite sa Vespa sur les lieux du crime. Plus d’une fois, elle a été la première sur les lieux : ce fut le cas quand elle photographie le lieu de l’exécution du président de la région de Sicile Piersanti Mattarella (1935) le 6 janvier 1980, dont le corps est sorti de la voiture par son frère cadet Sergio (1941) – l’actuel président de l’Italie.

Elle considérait que sa mission consistait à documenter la réalité, à provoquer le changement – et parfois (dit-elle sans prétention) le résultat était aussi une bonne image. Ses images sont exclusivement en noir et blanc ; la couleur ne la fascinait pas et le numérique la rebutait. Elle utilise presque exclusivement un grand angle, ce qui l’oblige à s’approcher de son sujet ; lorsqu’elle photographie l’arrestation de Leoluca Bagarella, un mafieux déchaîné, il lui donne un coup de pied. Son approche pousse à la fois la photographe et le spectateur à se rapprocher de l’horrible réalité. Elle dit à propos de cette période : l’odeur du sang restera toujours avec moi.

Elle se rend compte que le crime est en fait un miroir de son monde, que la mafia ne peut prospérer que dans un monde de silence qui confirme l’inégalité sociale et la pauvreté. Elle documente donc ce monde de l’intérieur, elle expose les liens entre la classe dirigeante et le milieu du crime. Ses archives montrent, par exemple, comment le Premier ministre Andreotti a rencontré à plusieurs reprises des dirigeants de Cosa Nostra, des personnes qu’il prétendait ne pas connaître.

La réalité sociale est la deuxième constante de son travail. La plupart du temps, elle photographie des personnes et des relations humaines. Rarement des hommes (pas un bon sujet, pensait-elle), le plus souvent des femmes (elle se reconnaît en elles). Regardez ses photos d’enfants : eux aussi sont le reflet de la société, les filles alourdies par l’obscurité du silence, les garçons avec leurs pistolets.

La troisième partie est le monde sicilien, avec à nouveau les gens au centre. La grandeur, mais aussi la misère, les traditions, mais aussi la fugacité, les célébrations, mais aussi les funérailles, les processions et les mariages.

L’impact de ses images est immense : il brise l’illusion que les crimes mafieux ne sont qu’une affaire ponctuelle. L’organisation criminelle est partout, dans tous les aspects de la vie. Battaglia ne se contente pas de documenter, elle choisit aussi la voie de la confrontation. Par exemple, elle accroche des images agrandies de massacres sur la place du marché du village de Corleone, où vit l’une des familles du crime. Elle est menacée à plusieurs reprises, mais continue à travailler avec la même énergie. Ce n’est que lorsque ses amis, les juges d’instruction Falcone et Borsellino, sont assassinés qu’elle cesse ses activités contre Cosa Nostra et se concentre davantage sur ses activités politiques et culturelles.

Active au sein du conseil municipal depuis 1985, elle a ensuite rempli des mandats au parlement régional et dans d’autres institutions politiques. Elle est montée sur les barricades pour la protection du centre historique de Palerme, pour plus de verdure dans le cadre de vie.

Elle a fondé une maison d’édition et, à partir de 2000 et pendant trois ans, a dirigé un magazine bimensuel Mezzocielo destiné aux femmes.

Enfin, en 2017, elle a fondé le Centre international dédié à la photographie de Palerme : un musée, mais aussi – comment pourrait-il en être autrement – un lieu de développement de jeunes talents. C’est aussi le dépositaire de ses archives avec plus de 500 000 photos.

Elle a reçu une reconnaissance mondiale : elle a été la première femme européenne à recevoir, ex aequo avec Donna Ferrato, le prix Eugene Smith en 1985, ainsi que le Erich Salomon Preis (2007) et le Cornell Capa Infinity Award de l’ICP (2009).

Elle semble avoir eu une relation d’amour-haine avec la Sicile et Palerme qu’elle décrit ainsi

Palerme est un peu magique, un peu privée, un peu solennelle, c’est la vie et la mort.

Deux fois elle a quitté la ville brièvement, deux fois elle est revenue rapidement. Pendant la quasi-totalité de sa carrière politique, elle a siégé au conseil municipal avec Leoluca Orlando (l’actuel maire de Palerme). Ce dernier a commenté sa mort comme suit :

Nous avons perdu une femme extraordinaire, un point de référence. Letizia Battaglia était un symbole internationalement reconnu dans le monde de l’art, une figure clé sur le chemin de la libération de la ville de Palerme de la domination de la mafia.

Nous perdons une grande femme, un exemple de la façon dont la photographie peut vraiment changer le monde.

 

Les abonnés de l’Œil de la Photographie trouveront des contributions qui lui sont dédiées:

https://loeildelaphotographie.com/en/emop-berlin-2020-italian-cultural-institute-letizia-battaglia-palermo-and-the-fight-against-the-mafia-df/

https://loeildelaphotographie.com/en/the-bitter-love-of-letizia-battaglia-for-palermo-bb/

https://loeildelaphotographie.com/en/manifesto-letizia-battaglia-invitee-dhonneur/

https://loeildelaphotographie.com/en/the-new-school-of-sicilian-photography/

https://loeildelaphotographie.com/en/sete-imagesingulieres-the-program/

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