A l’occasion de la 14e édition du Hamdan Bin Mohammed Bin Rashid Al Maktoum International Photography Award (HIPA), le photographe américain Rick Smolan a reçu le Photography Appreciation Award – prix distinctif remis à l’issue d’une carrière photographique particulièrement remplie.
Votre intérêt pour la photographie a commencé lorsque votre père vous a offert un appareil photo à l’âge de 16 ans. Où viviez-vous à l’époque et comment ces premières expériences vous ont-elles façonné ?
Rick Smolan : J’étais un adolescent extrêmement timide. J’avais très peu d’amis, j’étais opérateur radio amateur et je passais mon temps dans la cave à communiquer en morse. Je n’arrivais pas à soutenir un contact visuel, encore moins avec les filles. Quand mon père m’a offert un appareil photo, tout a changé. Un jour au lycée, un groupe de pom-pom girls m’a demandé de les photographier. Soudain, tout le monde sportifs, hippies, tous les groupes voulait ma présence. La photographie est devenue une manière d’être là sans me forcer. Aujourd’hui encore, ma femme me dit : « Pose l’appareil et sois présent », mais à l’époque, la photo m’a ouvert toutes les portes. J’ai compris que j’aimais le pouvoir que cela me donnait.
Mon père m’a aussi offert un livre d’Elliott Erwitt, qui est ensuite devenu mon beau-père. Ses images me fascinaient : drôles, humaines, déconcertantes dans le meilleur sens du terme. J’avais l’impression qu’observer les gens à travers un appareil m’aiderait à comprendre comment être relié à eux, quelque chose qui ne m’était pas naturel. J’ai dit à mon père que je voulais devenir photographe ; il m’a répondu catégoriquement non, que je devais devenir médecin ou avocat. Il ne voulait pas m’envoyer à l’université « pour faire des portraits de bébés ».
Comment avez-vous réussi à étudier la photographie malgré son opposition ?
Il a refusé que j’aille dans une université proposant un cursus en photographie, alors je me suis inscrit dans un établissement qui n’en avait pas. La première semaine, j’ai demandé au directeur du département d’art si je pouvais créer mon propre programme. Personne ne l’avait jamais demandé, mais il a accepté. Mon père était furieux au début, puis fier ensuite.
J’avais une idée très classique du déroulement d’une carrière : commencer dans un petit studio, puis peut-être dans un journal local, et avec de la chance intégrer un magazine à cinquante ans. À la place, Time Magazine m’a recruté à 24 ans. Mon père ne comprenait pas comment c’était possible. J’ai découvert plus tard qu’un éditeur de Time, John Durniak, sélectionnait chaque année un jeune photographe et le propulsait dans de grandes missions pour voir s’il tenait le choc.
Comment était-ce de travailler sous cette pression ?
J’ai découvert que je donnais le meilleur de moi-même quand j’avais peur. Ma première grande mission pour Time était une couverture couleur, alors que je n’avais travaillé qu’en noir et blanc. Ils avaient préparé des sujets de secours en cas d’échec, mais je ne le savais pas. Chaque mission mêlait excitation et syndrome de l’imposteur. Je pensais que tous les autres étaient passés par des écoles de photo, jusqu’à ce que je rencontre mes pairs et réalise que la plupart étaient autodidactes.
Qui vous a influencé à vos débuts, en dehors d’Elliott Erwitt ?
Cartier-Bresson, de nombreux photographes de Magnum comme Philip Jones-Griffiths ou Burt Glinn, ainsi que Bill Owens et Duane Michals.
Vous avez ensuite rejoint Contact Press Images. Comment cela s’est-il fait ?
Nous avons fondé l’agence à plusieurs : David Burnett, Douglas Kirkland, Eddie Adams, Annie Leibovitz… J’étais de loin le plus jeune. Le principe était que je prendrais les missions dont les autres ne voulaient pas. Un jour, Burnett m’a demandé si j’étais déjà allé au Japon. Pan Am lançait le premier vol direct New York–Tokyo et des photographes étaient envoyés pour documenter l’événement. La mission devait être simple : voler là-bas, photographier deux hommes se serrant la main, et revenir. J’ai demandé si je pouvais rester. Il a dit oui, mais à mes frais. Finalement, je suis resté onze mois.
Time a vite appris que j’étais à Tokyo et m’a confié des sujets : Muhammad Ali, des visites politiques, toutes sortes d’actualités. Je suis devenu leur correspondant de fait.
Avez-vous rencontré des photographes japonais ?
Oui. Je me souviens particulièrement d’Hiroshi Hamaya, d’une grande gentillesse. J’ai récemment retrouvé un portfolio qu’il m’avait offert, signé et rangé dans une boîte. À l’époque, ce n’était qu’un échange entre collègues ; aujourd’hui, c’est un objet précieux.
Ce voyage au Japon m’a ensuite conduit en Australie, où j’ai rencontré ma femme Robin, puis à l’idée de « A Day in the Life ».
Vous avez vécu plusieurs années en Australie. La série « A Day in the Life » a-t-elle commencé là-bas ?
Oui. Après mon premier voyage en 1976 et une traversée du désert à dos de chameau en 1977, j’y ai vécu cinq ans. En 1980, j’ai lancé « A Day in the Life of Australia », publié en 1981. Je n’avais jamais voulu devenir éditeur ; je préférais travailler seul comme photographe. Mais le succès du livre a tout changé. Chaque nouveau volume nous poussait à innover : émissions TV, expositions, CD-ROM interactifs, puis plus tard des applications mobiles liées aux images.
Votre maison d’édition, Against All Odds, a ensuite produit un catalogue entier de grands projets collaboratifs. Lequel a eu le plus de succès ?
« A Day in the Life of America ». Ironiquement, c’est celui que j’aime le moins, car il est difficile de regarder son propre pays avec recul. Au Japon, je me sentais comme un extraterrestre découvrant un nouveau monde. Aux États-Unis, tout me semblait familier, presque aléatoire. Mais le livre s’est vendu à 1,2 million d’exemplaires : le premier ouvrage photo à devenir numéro un des ventes aux États-Unis.
Vous évoquez des choix éditoriaux stricts. Comment cela a-t-il influencé les projets ?
Nous n’avons jamais cherché à être « justes ». S’il nous manquait une bonne image sur un sujet important, nous ne l’incluions pas. Nous refusions aussi tout placement de produit de la part de nos sponsors. Et nous ne garantissions une place à aucun photographe. Certains passaient une mauvaise journée, ou tombaient sur une mauvaise météo. J’ai perdu des amis comme ça : ils se sentaient trahis après avoir voyagé loin sans figurer dans le livre. Mais ma loyauté allait au projet, pas aux individus.
L’editing m’a montré à quel point le hasard façonne un livre. Un mauvais éditeur peut enfouir de grandes images. Une fois, après avoir revu une sélection décevante, ma femme et moi avons rouvert tous les boîtiers de diapositives Kodachrome tard dans la nuit et découvert des photos extraordinaires que l’éditeur avait écartées. Cela a changé tout le livre.
La technologie a semble-t-il joué un rôle majeur dans vos projets. Comment votre relation avec Apple a-t-elle commencé ?
Pendant la préparation de « A Day in the Life of Japan », j’ai demandé à Apple à Tokyo si nous pouvions emprunter un Macintosh. Ils ont accepté, et même plus : ils nous ont invités à installer tout notre projet dans une tour de bureaux vide appartenant à Apple. Un jour, Steve Jobs est arrivé à l’improviste. Au début, il était surpris de voir des non-employés s’y installer, mais lorsque je lui ai proposé de payer les photographes en ordinateurs Apple plutôt qu’en argent environ 3 000 dollars de matériel pour chacun , il a aussitôt accepté. Pendant sept ans, nous avons rémunéré les photographes en Macintoshes. Plus tard, Apple a distribué gratuitement notre CD-ROM narratif « From Alice to Ocean » dans chaque boîte Macintosh. Un demi-million d’exemplaires ont circulé. Cela a contribué à faire entrer le récit interactif chez le grand public
Vous recevez cette année le HIPA Lifetime Achievement Award. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
C’est mon premier prix pour l’ensemble d’une carrière. Regarder la vidéo rétrospective hier soir m’a paru surréel, comme un cliché de sa vie qui défile, mais sans la partie où l’on meurt. À ce stade, je pense beaucoup à mes enfants, et partager ce moment avec eux a été très important. Ils ont grandi entourés de photographes et de créateurs. Ma fille est photographe vous avez publié son travail et mon fils est réalisateur ; son premier court-métrage circule déjà dans des festivals internationaux. Les voir suivre leur propre voie est la plus grande récompense.
En vous écoutant, on comprend que la timidité a joué un rôle majeur au début. La ressentez-vous encore ?
Oui. Ma femme ne croit pas que j’aie été timide, mais je le sens encore intérieurement. J’ai simplement appris à dépasser cela. La photographie a été mon outil pour y parvenir, comme l’écriture ou le cinéma peuvent l’être pour d’autres. C’est un pont.
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