Chaque édition de la Biennale Foto/Industria à Bologne offre un regard singulier sur la photographie et sur les thèmes d’actualité qu’elle explore. Le thème du parcours photographique de la 7e édition de la Biennale est HOME, la maison, décliné en dix expositions réparties dans sept lieux du centre historique de Bologne, auxquelles s’ajoute une onzième exposition, Living, Working, Surviving de Jeff Wall au MAST, que nous explorerons plus en détail dans un autre article. L’événement, porté par la Fondation MAST, propose, à travers plus de 500 œuvres, un nouveau regard sur ce que nous tenons souvent pour acquis : les processus, les gestes et les relations qui composent le quotidien. L’entrée aux expositions est gratuite.
La question centrale est donc HOME. Le concept de maison est exploré comme un moyen d’interpréter la relation entre photographie, industrie, travail et technologie. En passant d’une exposition à l’autre au cœur de Bologne, les visiteurs sont invités à observer les espaces, tant ceux créés par les projets photographiques que ceux des lieux eux‑mêmes, et à les « habiter » mentalement. Tels des trompe‑l’œil, ces images sur le thème de la maison sont logées dans des lieux d’exposition tout aussi intrigants, qui sont eux‑mêmes des maisons.
Comme le souligne le directeur artistique Francesco Zanot, « La maison est une structure physique dont la construction représente en soi un défi industriel majeur, mais elle est aussi un symbole d’appartenance, de protection et d’identité. C’est un espace de mémoire et de transformation, dont l’évolution découle des conditions, des besoins, des habitudes et des désirs de ceux qui y vivent. C’est un objet qui évolue au fur et à mesure des progrès technologiques, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur (il devient plus économe en énergie, plus sûr, mieux équipé en systèmes d’assistance et d’automatisation), mais c’est aussi un véritable artefact culturel. Explorer le concept de maison offre de nouvelles perspectives et de nouveaux outils pour comprendre sa complexité et sa dimension contemporaine ».
Dans Some Homes, les six séries d’Ursula Schulz‑Dornburg, réalisées entre les années 1960 et le début des années 2000 aux Pays‑Bas, en Géorgie, en Russie, en Turquie, en Irak et en Indonésie, explorent la notion de maison comme miroir de la culture matérielle. Les photographies documentent des habitations construites à partir de matériaux naturels destinés à disparaître en quelques années, ainsi que des installations conçues pour durer des siècles. Schulz‑Dornburg associe un style documentaire à des influences conceptuelles et à des préoccupations sociales. Les photographies sont présentées à la Pinacoteca Nazionale di Bologna.
Matei Bejenaru présente Prut au Palazzo Bentivoglio. Ce projet en cours, initié en 2011, se concentre sur les villages situés sur les rives du fleuve Prut. Depuis l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne en 2007, ce fleuve constitue une frontière naturelle de la nouvelle Europe politique. Ces images nous relient à un monde rural à la fois ancré dans le passé et exposé aux transformations contemporaines.
Dans l’exposition Looking for Palestine de Forensic Architecture (collective, UK) à Sottospazio – Palazzo Bentivoglio Lab, le concept de maison est au cœur du projet. Le collectif utilise des documentaires, des cartes, des photographies d’archives, des modèles virtuels et des infographies pour reconstituer la destruction de villages palestiniens depuis 1948, enquêtant sur les conflits armés et les destructions environnementales à travers le prisme de l’architecture.
A Small Guide to Homeownership d’Alejandro Cartagena est présenté au Palazzo Vizzani. Fruit de treize années de recherche, ce travail explore le phénomène de suburbanisation qui a radicalement transformé la ville mexicaine de Monterrey au cours des deux dernières décennies. Organisées comme un guide immobilier, ses images déconstruisent le mythe de la propriété comme gage de sécurité, en montrant un paysage fragmenté de lointaines banlieues isolées où la croissance urbaine est davantage guidée par le profit que par l’intérêt collectif.
À la Fondazione Collegio Venturoli, espace culturel fondé en 1826 selon les vœux de l’architecte bolonais Angelo Venturoli (le bâtiment abritait à l’origine un collège illyrien‑hongrois), trois expositions explorent le concept d’habiter comme construction collective, émotionnelle ou conceptuelle.
Dans My Dreamhouse is not a House, Julia Gaisbacher présente un projet photographique consacré au complexe Gerlitzgründe à Graz. Conçu dans les années 1970 par l’architecte Eilfried Huth, ce complexe fut l’une des premières expériences autrichiennes de logement social participatif, où l’espace et le modèle social ont été co‑créés avec les habitants.
Vuyo Mabheka, avec The Series Popihuise, transforme les souvenirs de son enfance en un scénario symbolique. Comme le suggère le titre, il renvoie à un jeu populaire dans les townships sud‑africains, « popihuis », qui est une version à bas coût de la maison de poupée. Dans ce jeu, les enfants recréent des espaces domestiques avec des matériaux de fortune, donnant vie à des microcosmes alternatifs.
De son côté, Mikael Olsson explore deux maisons de l’architecte et designer Bruno Mathsson, révélant leur rationalisme moderniste autant que leur fragilité face au temps, leur dialogue avec le paysage et la qualité quasi vivante de leurs espaces. Dans Södrakull Frösakull, Olsson se détourne de la photographie d’architecture conventionnelle fondée sur une représentation neutre au profit d’une transformation de ses sujets en présences énigmatiques et inquiétantes.
Au MAMbo – Museo d’Arte Moderna di Bologna del Settore Musei Civici del Comune di Bologna, Quarta casa est la première rétrospective consacrée à Moira Ricci et réunit des œuvres couvrant une vingtaine d’années. L’exposition met en lumière la cohérence de sa recherche à travers le thème récurrent de la maison, montrant comment celle‑ci est aussi un lieu où s’entrelacent identités, généalogies et souvenirs familiaux. Son travail pionnier sur l’archive domestique éclaire la relation entre photographie et mémoire collective.
Dans l’exposition Microcosmo Sinigo à la Fondazione Del Monte di Bologna e Ravenna, Sisto Sisti documente l’usine chimique Montecatini et la cité ouvrière de Sinigo (Merano), construites dans les années 1920. Sisti est un photographe autodidacte et ouvrier d’origine émilienne qui y a émigré. Entre 1935 et 1950, il a documenté le travail et la vie quotidienne des familles sur place. L’exposition présente des moments privés et des vues du village, conçu comme une sorte d’habitation collective : un microcosme doté d’espaces communs, de jardins partagés, de bars, etc. Les images exposées ont été sélectionnées parmi plus de treize mille photographies conservées dans la Fototeca de l’Archivio Provinciale di Bolzano.
Enfin, à Spazio Carbonesi, Kelly O’Brien explore le travail domestique en entremêlant les histoires de sa propre famille aux questions de classe, de genre et de profession. Elle milite pour la visibilité des femmes qui travaillent et de leurs luttes. No Rest for the Wicked célèbre la maison et révèle le travail invisible qui la sous‑tend.
L’une des caractéristiques distinctives de la Biennale est l’inscription des projets photographiques dans un contexte urbain. L’édition 2025 intervient à un moment où la notion même de travail est en train d’être redéfinie, sous l’effet notamment de l’automatisation, de l’intelligence artificielle et de la durabilité. Les onze expositions de FOTO/INDUSTRIA ont pour ambition d’illustrer ces mutations, qui englobent évidemment les concepts de maison et d’habiter. La maison devient ainsi un outil critique complexe pour interpréter l’histoire, la politique, l’économie, la mémoire et le patrimoine.
Paola Sammartano
FOTO/INDUSTRIA 2025. VII Biennial of Photography on Industry and Work
Du 7 novembre au 14 décembre 2025
40100 Bologne
Italie
https://www.mast.org/foto/industria-2025














